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L'ANNÉE

ITTÈRAIRE,

ANNÉE M. DCG. LVIII.

M. Fréron , des Académies d'Angers J


Montauban , de Nancy , de Mar
seille & de Cae'n.
* •ctrtptrsonìs t dlcere devhiïs. Martiàl.'

TOME V.

A AMSTERDAM:
Etse trouve à Paris ,
Chez Michel L A M B E R T , Libraire ,
à côté de la Comé
au Parnasse.
!
I

L' ANNEE

LITTÉRAIRE.

LETTRE!
Lettres Edifiantes & Curieuses.
QUelle vénération , quelle recon-
noissance n'inspirent pas , Mon
iteur^ à tous les esprits solides , à tous
les cœurs vertueux , à tous les bons ci
toyens , ces hommes apostoliques qui
abandonnent leur patrie , leur famille ,
leurs amis, leurs études , pour aller cher
cher aux extrémités du monde des tra
vaux pénibles , des dangers renauTans ,
des persécutions violentes , souvent mê
me une mort ignominieuse & cruelle î
La Religion seule est leur guide, leur
soutien, leur récompense. 11s nous lais
sent cueillir les autres fruits de leur mi
nistère. En effet, l'Europe a reçu & re
tire encore tous les jours des avantages
considérables & purement humains des
JÍN. 1758. Tome V. A ij
4 L'A X N ÉZ
Missions fondées dans les trois autres.
parties de notre globe ; par elles notre
génie s'étend, nos Arts se perfection
nent , notre commerce s'agrandit , no
tre empire s'accroît , nos richeíses se
multiplient , notre aisance augmente.
La Politique , la Physique , la Géogra
phie , l'Histoire naturelle , celle des
hommes , la Poesie même , la Peinture ,
&c , font redevables à ces pieux établis-
ffemens de découvertes, de lumières,
de mœurs , de beautés & d'acquisitions
nouvelles. Des nations entières n'ont
fubi le joug des Européens que parce
qu'elles s'étoient impose celui de la Foi ,
Sc les Missionnaires , vainqueurs hu
mains, ont peut-être conquis plus de
contrées avec l'Evangile, que les soldats,
destructeurs barbares , n'en ont soumises
avec le glaive. De grands hommes d'E
tat , entr'autres Colbert & Louvois , em
brassant d'un coup d'œil les services que
pouvoient rendre à l'Etat ces saints Ar
gonautes, ont favorisé de tout leur cré
dit les entreprises courageuses de leur
îsèle héroïque; le fuccès a pleinement
justifié les vûes de ces Ministres.
II ne faut , pour s'en convaincre , que
•lire les Lettres Edifiantes & Curieuses ,
L I t T É R A I JR E. J
écrites des Mifiìons Etrangères par quel
ques Missionnaires de la Compagnie de
Jesus. Ce Recueil a commencé en 17175
on le lut dans fa naiflance avec avidité ;
fa vogue s'est soutenue depuis , parce
que son mérite ne s'est point démentié
C'est fans contredit un livre très- curieux
Sc très intéressant. Il en est peu qui con
tiennent plus de choses neuves , qui pré
sentent autant d'objets différens, & qui
soient plus propres à contenter les gouts
variés des lecteurs ; son double objet est
parfaitement rempli. Les Jéfuites ont
toujours confié l'édition de ces Mémoi
res à des hommes intelligens de leur So
ciété, en état de les choisir , de les rédi
ger , de bien écrire , & de n'offrir au
Public que ce qui peut véritablement
satisfaire fa religion & fa curiosité. Les
Pères le Gobìen & du Halde ont long
temps présidé avec honneur à ce travail ;
le célèbre Père fatouilkt leur a fuccédé;
nous avons deux Recueils de fa façon ,
le XXVII qui fut imprimé en 1749 Se
le XXVIII qui vient de paroître. Vous
jugerez des précédens par ce dernier,
dont je vais vous rendre compte 5 ils
font tous faits avec le même foin ; le sa
cré , l'utile & l'agréable y sont distribués
avec goût. A iij
< L*A N N É E
Le nouveau Recueil eft précédé d'une
Epître dédjcatoire du P. Batouillet aux
Jésuites de France , comme on en voit à
la tête de tous les autres volumes , Epî
tre longue, mais instructive & nécessaire.
En 1746 une cruelle persécution s'allu
ma contre les Chrétiens & les Mission
naires dans la Province de Fokien à la
Chine. U y a dans le XXVII Recueil un
détail fiielle de ce terrible orage. La
tempête est aujourd'hui moins violente;
mais il s'en faut de beaucoup quelle soit
entièrement calmée. On se flattoit que
l'arrivée d'un Ambastadeut du Roi de
Portugal changeroit la face des affaire?.
L'Editeur nous donne l'histoire de cette
ambassade. Ce fut le 1 Mai 1753 que le
Ministre Portugais, Dom François Xa
vier d'\àffts Pachaco S-ampayò , arriva à
Pékin. Le P. Gaubil , par ordre des
Mandarjns du Tribunal des. Verfions ,
traduisit en Tartare la lettre du Roi de
Portugal. Ce Missionnaire célèbre , Cor
respondant de l'Académie des Sciences
de Paris & membre de celle de Péters-
bourg , demeure depuis 3 5 ans à Pékin.
II y est chargé par la Cour de toutes les
. traductions , soit du Latin & de queì-
ques autres langues Européennes en
Littéraire. 7
Tartare, soit du Tartare en François,
Latin , Sec. Son emploi est aussi de met
tre en Latin & en Tartare tout ce qui est
envoyé de la Cour de Russie à celle de
Pésin , ou de la Cour de Péxin à celle
de Russie. L'Empereur ayant donné en
langue Tartare ía réponse à la lettre du
Roi de Portugal , les Pères Gaubil & la
Charme la mirent en Latin. Les deux
premiers Ministres de FEmpereur , qui
sçavent le Latin , se chargèrent de la tra
duire en Chinois , & un autre Jéfuite ,
fur les versions Chinoise & Latine , en
fit une traduction Portugaise. Alors la
réponse Impériale fut remise à l' Ambas
sadeur dans les trois langues, Tartare,
Chinoise & Portugaise. Elle étoit écrite
en grands caractères fur une feuille d'un
papier distingué qu'on dit être très- cher,
& qui est destiné pour certains ordres
de l'Empereur. Le séjour de l'Ambafla-
deur à Pékin ne fut que de cinq semai
nes ; il eut l'avantage de plaire à l'Em
pereur qui lui fit voir ses jardins , la
maison Européenne qu'il a fait bâtir,
les jets d'eau , & d'autres ouvrages de
l'art exécutés par des Jéfuites François ;
il le traita plusieurs fois dans une tente ,
où lui-même étoit présent ; enfin , les
$ .ijsjtgrxt&X
deux premiers Ministres lui donnèrent
à manger ; ce qui est à la Chine une dis
tinction singulière. Au milieu de tous
ces honneurs , l'Envoyé de Liíbonne
n'osa parler de la Religion Chrétienne j
les dispositions de la Cour ne lui paru
rent pas assez favorables pour hazarder
qudque tentative à ce fujet. Il revint en
Portugal comblé de présens, ainsi que
toute fa fuite.
• Une ambafTade aussi extraordinaire
occupa quelque temps la Cour de Pé-
jcin , & fournit l'occasion de parler des
Puissances de l'Europe , spécialement
de la France. Les deux premiers Minis
tres témoignèrent plusieurs fois au Père
Gaubìl , soit en particulier , soit en pu
blic & en présence de plufieurs Manda
rins & Grands de l'Empire , le desic
qu'avoit l'Empereur de voir à Pékin un
Âmbaíïadeur François. Le P. Gaubìl ré
pondit que c'étoit une affaire qui de-
mandoit bien du temps pour en délibé
rer dans les deux Cours ; que le Roi de
France sçavoit soutenir l'bonneur & la
dignité de sa couronne \ qu'il avoit dans
son Royaume le même pouv®ir que
l'Empereur dans son Empire ; qu'il sel-
loit, dans les lettres, dans les négocia
Littéraire. 9
tions & dans tout le reste , se résoudre
à traiter d'égal à égal , &c. Les Ministres
sentirent toutes ces difficultés , & dirent
qu'ils y penseroient ; la chose en est res
tée là.
Malgré la haine que les Chinois por
tent au Christianisme , l'Empereur don
ne de temps en temps des marques de
distinction à- quelques-uns des Mission
naires qu'il fait Mandarins. Il a même
voulu élever à ce grade le Frère Atùrit
Jéfuite j peintre habile à son service , 8c
qu'il va souvent voir travailler. Mais ce
Frère a constamment refusé cet hon
neur. Tcut cela prouve que ce Prince
aime les Jéfuites , & que peut-être dans
le fond du cœur il n'est pas ennemi de
notte croyance. Pourquoi donc est- elle
si violemment persécutée dans ses Etats >
C'est que les Religions étrangères font
défendues à la Chine par les loix du
pais. Quoique l'Empereur lui - même
fa(se profession de la Religion de Foy
qui a été apportée des Indes , néan
moins , soit dans les livres qui s'impri-
ment, soit dans les Placets qui se pré-"
sentent , on déclame sans cesse con-
tr'elle, comme étant une Religion étran
gère & une peste dans l'Empicc. Ce
ro ll A ÌT N B E
sont , à la vérité , d'impuissantes clì-
meurs, parce que le Monarque fait ce
qu'il veut , & qu'il n'a rien à craindre
des loix. Mais ce qu'ilfait lui même &
ce qu'il autorise chez lui , si d'autres
viennent à le faire & sont accusés &C
condamnés par les Tribunaux, il sous
crit à leur condamnation..
Le P. Patouiliu consacre une partie
de son Epîtrt à la mémoire de quelques
Missionnaires Jéfuites. Je ne ferai men
tion que du P. Jean Marie de Mailla , né
à Moiran Diocèse de Grenoble, d'une
ancienne & illustre famille du Bugey. Il
arriva à la Chine en 1703 , étudia la lan
gue , les caractères ,.4es mccuts , la reli
gion , l'histoire, les anciens livres, &
devint habile dans ce qu'on appelle l'é-
ruditioiì Chinoise. Le grand Empereur
Kang-hi voulut l'avoir à son service. Ses
travaux. nous. ont procuré une grande
Histoire de la Chine depuis la fondation
de l'Empire jusqu'ì la Dynastie regnan
te.. Ce n'est peint une composition de ce
Missionnaire, mais.la traduction d'une
histoire frite à la Chine II s'en trouve
des exemplaires Chinois à Paris. Le ma
nuscrit unique de la version Françoise
du V*de Mailla.efì. dans la Bibliothèque
LïTTÛRAl RE. II
du Collège des Jéfuites à Lyon , &. peut
former 4 ou 5 volumes in - solio ; il est
accompagné de pluíieurs note» curieuses-
ic utiles. Il est précédé d'urw sçavante
Préface où le traducteur rend compte
de la Littérature Chinoise & de l'au-
thenticité de son histoire ; M. Frire» , à
qui cette Préface fut communiquée , en-
a fait un grand usage dans les Disserta
tions qu'il a données fur l'Histoite & la
Chronologie Chinoises. C'est aussi fur
le manuscrit du P. de Mailla qu'a été
faite une bonne Hijloìrt de la Conquête
de la Chine par let Tartans Mancheoux ,
&c , qui a paru en deux volumes in- 1 2
perit format , à Lyon chez les frères Du-
plain 1 7 5 4 , & dónt je vous ai parlé dans
le temps *.Le P. de Mai/la mourut à Pé^
kin le 28 Juin 1748 dans la 79e année
de son âge. Plus de 700 Chrétiens assis
tèrent à ses obsèques , qui furent ma
gnifiques; on y portoit entr'autres une
niche où l'on avoit mis fur un satin
jaune Tordre de l'Empereur qui ordon-
11oit que pour les funérailles du Père H
feroit payé de la part de Sa Majesté
quinze cens livres de notre monnoie.
* Voyex 1''Annie Litteraire 17Ç4 , Tome VI paje
mj. • •• . •
A vj
iz l'A n n é e
La première Letcre , écrite de Mac»*
le 2 Décembre 1750 par le P. Forgeot
au P. Patouillet lui même , contient un»
relation de la mort des Pères A.itoint
Joseph Hentìqui[ .& Trijlan de Athemis ,'
Jéfuites , l'un Portugais , l'autre Italien,
qui ont perdu la vie pour avoir prêché
l'Evangile dans une Province de la Chi-.
ne. Voici le précis de la sentence portée
contr'eux, que le Vice-R.ci envoya à
l'Empereur. '» Moi Bassai de Votre Ma
il jesté, instruit que Vang-ngan to-ni
» ( norn du P. fft&rìqve^ ) eoseigne une
» doctrine erronée & trouble !e peuple,
» je l'ai fiic prendre. Cet Européen 3
» débité une loi qui contient divers
» points fut la vie , la mort, le Parada ,
» i'Enfer , & autres faussetés de cette
» nature. II a trompé plusieurs perfon-
» nes par cette doctrine, & les a enga-
t, gées dans cette loi qu'il a prêchée dans
» plus de vingt villes ou Cités. Je donne
»,avis qu'on a pris austì Tan-san tfîco
» ( nom du P. de Athemis) lequel a prê-
», ché perte même loi dans huit villes ou
» Cités. Conformément aux loix de
»l'Empire , ees deux Européens doivene
»être étranglés. •• L'Empereur confirm*
la sentence , qui fut exécutée le i't Sep-
Ltttì RA IX 2. if
teœbre 1748. Nous allons , leur dirent
les bourreaux d'un ton moqueur , vous
envoyer dans votre Paradis jouir de la sé
licite éternelle. On est instruit par cette
lettre du P. Forgeot de quelques puni
tions uíitées à la Chine contre Us plus
grands Seigneurs de l'Empire ; les uns
du plus haut point de la faveur tombent
au rang de simple soldat ; les autres font
condamnés à relever à leurs frais les
murs d'une Fortereíse ruinée ; ceux-ci à
balayer les cours du Palais de l'Etnpe-
reur; ceux là font privés d'une année
de leurs revenus.
La seconde Lettre a pour date aux
Illinois le 17 Novembre 1 7 ^ o , & pout
auteur le P. Vivier , Millionnaire dans
la Louisiane. On lit avec intérêt ce qu'il
dit fur le Missiíîìpi , fur les habitations
Françoises, fur les sauvages , & toutes
les notions qu'il donne de ce pan im
mense. LeG^ uvernement pourroit tirer
parti des détails économiques & géo
graphiques dans lesquels il est entré. Il
croît aux environs de la Nouvelle Or*
leans quantité d'arbres qu'on a nommés
Ciriers , parce que de leur graine on a
trouvé le moyen d'extraire une cire qui
bien travaillée iroit de pair avec la cire
de France.
La troisième Lettre , écrite par le P-
Chanseaume de Macaò le 5. Décembre;
. 1750 , présente un tableau de la deC-
; truéìion du Chriítianisme dans la Co
chinchine. Deux cens Eglises ont été
renversées , deux Evêques & tous les
Miísionnaires fans exception obligés de
.quitter le païs. Le Roi répondit un jour
à un de ces Evêques qu'il se feroit vo
lontiers Chrétien , si l'Evangile perme&-
toit la pluralité des femmes.
La quatrième Lettre, qui est du P.
Fauque &c datée de Cayenne le 10 Mai
175 1 , est le récit édifiant d'une entre
prise de ce zélé Missionnaire. Des Nè
gres de Cayenne s'étant révoltés en
: 1725, avoient choisi un chef, s'étoient
emparés des bois du Monscntry , & s'y
étoient toujours maintenus. Ils répan-
doient au loin la terreur, & leur nom-'
. bre augmentoit de jour en jour; c'étoit
. une perte considérable & un dangereux
exemple pour cette Colonie. On avoit
en vain envoyé des détachemens pour
les réduire. Le P. Fauque alla seul les
chercher ; par ses exhortations pathéti
ques il engagea cinquante- quatre à se
rendre, & les ramena comme en trion>-
:pht à Cayenne avec une troupe de jeu
\

L ITTÉJB.A 1R £. If
nes enfans des deux sèxes qui étoient
nés dans les bois.
La cinquième pièce de ce Recueil est;
un Mémoire curieux du P. Chanseaume
fur la cire d'arbres que l'on trouve austi
à la Chine ,. mais-qui est bien fupérieure
à. celle des arbres ciriers de la Louisiane y
elle est même plus belle que la cire pro
duite par les abeilles. Cette cire Chi-
noise se cueille fur des arbres d'une cer
taine espèce ; on ne la tire point d'une
graine ; elle est formée par de petits in
fectes qu'on applique à ces arbres, ou:
qui s'y attachent. d'eux mêmes. Ces inr
sectes , pour se défendre du chaud , de
la pluie & des fourmis., s'entourent de
filamens d'une laine très finejxe duvet»
qui s'épaissit de plus en plus pendant les
chaleurs de l'Eíé , est la cire même , na
turellement très -blanche, luisante, &
transparente jusqu'à 1'épaifleur d'un
{jouce. Elle est portée à la Cour pour
es usages de l'Empereur & des plus
grands Mandarins. On l'emploie aussi a
guérir plusieurs maladies; appliquée fur
une plaie * elle fait. renaître les chairs
en très-peu de temps. 11 y. a des Chinois.
qui, lorsqu'ils ont à parler en public,,
par exemple , pour défendre leur causa
\6 z' A jw xÉ-E
devant les Mandarins , en mangent une
once po,ur prévenir ou guérir les défail
lances & palpitations de cœur.
Ce Mémoire est fuivi d'une Lettre du
P. Amyot , Missionnaire à Pékin. C'est
une ancienne coutume à la Chine de
célébrer avec pompe la soixantième an
née de la mère de l'Empereur. Le Père
Amyot fait la description de cette fête
dont il a été témoin , & qui donne la
plus haute idée de la puissance , des ri
chesses 6c de la magnificence de ce Mo
narque. Tous les Peintres , Sculpteurs ,
Architectes, Sc une foule d'artisans de
Péicin Sc des Provinces vo fines , furent
occupés pendant plus da trois mois à
faire chacun des chefs-d'œuvre dans
leur gente. II s'agissoit de décorer le
passage de l'Impératrice . mère depuis
une des maisons de plaisance de l'Em
pereur jusqu'au Palais qui <"û à Pékin ,
c'est-à-dire , environ quatre lieues de
distance. Le chemin fut bordé de bâti-
mens de différente forme; ici c'étoit
une maison quarrée , triangulaire ou
poligone, avec tous ses apparternens ; là
c'étoit uTe rotonde, Sec , Sec , Scc. Tous
ces édifices éroient dorés , peints Sc em
bellis dans le goût le plus brillant du)
ÏITTÉRAIAE. 17
Î>aïs; ils avoient leurs usages particu-
iers ; dans les uns étoient des chaut»
de Musique ; dans les autres des trou
pes de Comédiens ; dans la plupart des
rafraîchiflemens & de magnifiques trô
nes pour recevoir l'Empereur & fa mère,
fupposé qu'il leur prît envie de s'y arrê
ter. Le spectacle de la ville étoit encore
plus beau. Depuis la porte du couchant
par où la Cour devoir entrer jusqu'à la
Í»orre du Palais, ce n'étoit que péristi-
es , pavillons , colonnades , galeries ,
amphithéâtres, avec des trophées & au
tres ouvrages d'architecture Chinoise ,
plus éclatans les uns que les autres ; des
restons, des guirlandes de foie de diffé
rentes couleurs, l'or, les diamaris imi
tés & autres pierreries dans le même
goût , y brilloient de tontes patts ; une
grande quantité de miroirs d'un métal
très- poli , par leur construction & leuc
arrangement, multiplioient d'un côté
les objets , les raflembloient de l'autre
en miniature , pour en former un tout
qui charmoit les yeux. Ces édifices fu
perbes étoient interrompus de remps en
temps par des montagnes & des vallons
factices qu'on eût pris p-,ur des lieux
léels & pour d'agréables solitudes. On
y avoit pratique des ruisseaux & des
fontaines* planté des arbres & des bros-
sailles , attaché des bêtes fauves artifi
cielles , si bien imitées qu'on eût die
qu'elles étoient animées ; fur la cime ou
fur le penchant de quelques-unes de ces
montagnes , on voyoit des Bonzeries
avec leurs temples 6c leurs idoles; on
trouvoit en d'autres endroits des vergers
& des jardins •, dans la plûpart de ceux-
ci il y avoit des treilles avec leurs rai
sins ; dans les autres étoient des arbres
de presque toutes les sortes , qui por-
toíent des fruits & des fleurs des quatre
faisons de l'année ; ouvrages de l'art
qu'on ne distinguoit pas de ceux de la
nature. On avoit distribué en divers en
droits du passage des lacs , des étangs &
des réservoirs avec leurs poissons & leurs
oiseaux aquatiques de mille espèces dif
férentes. Ailleurs on avoit placé des en-
fans déguisés en singes y en perroquets ,
&c i comme ils étoient habillés avec la
peau même & le plumage des animaux
& des oiseaux , & qu'ils en jouoient par-
faitement le rôle fur des colonnes ou
fur des pieux fort élevés , on pouvoit
aisément y être trompé. Ces colonnes
ou ces pieux étoient revêtus de foie en
Littéraire.
ídehors, & cachoient des hommes pla
cés au bas & occupés à faire mouvoir ks-
cnfans qui étoient au dessus. On ren-
eontroit par intervalles dans la ville des
chœurs de Musique & des troupes de
Comédiens , comme i! y en avoit fur le
chemin. Quand lesptéparatifscommen-
cèrent à avoir quelque forme, on fit dé
fenses à toutes personnes , de quelque
qualité qu'elles fuflent , de faire usage1
de la pipe le long des rues , pour préve
nir un incendie , pour empêcher que les
décorations ne fussent gâtées par la fu
mée, & pour ôter l'odeur du tabac. La
police qui s'observa dans cette occasion
est fur- tout admirable. Quelques semai
nes avant le jour de la cérémonie , il fut
féglé que les rues , qui font à Péicin ex
trêmement larges , seroient parragées en
trois parts. Le milieu , beaucoup plus
large que les deux côtés, fut destiné
pour ceux qui étoient à cheval ou en
équipage ; un des côtés pour ceux qui
alloient, & l'autre pour ceux qui. ve-
noient. II ne fut pas néceíïaire que das
Grenadiers , la bayonnette au bout du
fusil ou le sabre à la „main , menaçassent
de frapper ; quelques soldats armés d'un,
simple fouet empêchèrent tout. désordre
10 " l'A U N É E
& toute confusion. Ainsi des millions dé
ípectateurs virent tranquillement, dans
l'espace de quelques heures , ce que
peut - être ils n'auroient pû voir dans
quinze jours fans cette précaution ^Com
me ce n'est pas l'ufage à la Chine que les
femmes sortent & se mêlent avec les
hommes, l'Empereur indiqua certains
jours pour elles seules ; ces jours-là il ne
fut permis à aucun homme de s'y trour
ver , & aucun ne s'y trouva en ester. Le
P. Amyot ne dit rien de la marche 6c de
Tordre de cette fête. Dans ces sortes
d'occasions , ainsi que toutes les fois que
l'Empereur fort , chacun se barricade
dans fa maison , & il n'est permis à qui
que ce soit , s'il n'est pas en place pour
cela, de jetter des regards tí-méraires
fur la personne du Prince. On a dit seu
lement à l'auteur que l'Empereur précé-
doit sa mère de quelques pas , & lui íer-
voit d'Ecuyer ; ce I\ince étoit à cheval
& l'Impcrarfice mère dins une chaise
ouverte d-r tous côtés ; toutes les person
nes de leur Cour fuivoienr a pied; leurs
Majestés s'arrêtoient de temps en temps
pour voir à leur aise ce qui les frappoit
ou les amusoit davantage. Le soir mêí1ie
on commença â abattre , & peu de jours
Littìraiue. ix
Après touc fut détruit. Cette fête se don
na le G Janvier 175 z , & coûta plus de
trois cens millions de notre monnoie.
La lettr& du P. Amyot est datée de Pé-.
kin du 10 Octobre 1752.
Les extraits de quelques lettres écri
tes de Perse , de Damas &c du Tong-
King , nous représentent la Religion
Chrétienne cruellement persécutée dans
ces pais. Depuis la mort de Tahmas-
Koulì-Ram ii y a eu cinq Rois en Perse i
trois ont été massacré* , le quatrième
Aveuglé; le cinquième a été proclamé
encore enfant en 1750 ; les Persans ne
íbnt plus ; des peuples appellés Cords ,
accoutumés aux vols & aux rapines , se
sont emparés de leur gouvernement. Is-
paham est entièrement ruiné & presque
désert ; cette ville, où l'on ccmptoit près
de deux millions d'ames , est réduite à
vingt ou trente mille tout au plus. Oa
exige des contributions exorbitantes.
Lorsque les soldats ont ordre d'aller
chercher de l'argent, on dit à chacun
<Teux : Prends telle somme dans tel en
droit yjî tu ne trouves personne , prends
che{ le voijin \si le voisin n'y ejl pas , tire
Àes pierres mêmes la somme commandée;
.mais ne reviens pas Jans Vapporter • au
trement c'ejlsait de toi.
Une lettre écrite de Pondichéry par
le P. Cœurdoux intéresse les Arts , 8c
peut donner des vûes fur la teinture des,
toiles , pour parvenir à y rendre les cou
leurs plus vives & plus adhérentes qu'el
les ne le font en Europe. Il explique
clairement les différentes façons dont
les teinturiers Indiens s'y prennent pour
teindre les toiles en rouge.
La dernière pièce de ce volume est un
ample Mémoire fur les Ifles- de Lieou-
Kieou. Ces Ifles ont été étrangement dé
figurées jusqu'ici dans les Cartes & les
Dictionnaires Géographiques. Le Père
Gaubìl a saisi l'occasion d'acquérir des
connoiíTances plus exactes de cet Archi
pel , non - seulement peur sa situation,
pour les coutumes & les mœurs des ha-
bitans, mais encore pour l'histoire de
ses Rois. C'est donc ici une notice his
torique & géographique d'un pais pres
que nouveau pour nous. Ces Ifles, pla
cées entre la Corée , l'ille Formose & le
Japon , font au nombre de trente- six &
soumises à un seul Roi. L'ifle Capitale
où le Monarque fait sa résidence est la
grande ifle qui s'appelle L'uou-Kicou \
elle a du Sud au Nord 40 lieues , & dix
ou douze de l'Est à l'Ouelt j les auttes
Littéraire. ij
Vfl.es ont chacune un nom particulíer.On
ies comprend toutes , grandes & peti
tes , fur nos Cartes & dans nos Diction
naires de Géographie, fous le nom de
Lequeo , Lequeyo ou Loquco. Celles qui
íbnr situées au Nord-Est font très-voisi-
nes du Japon , & celles du Sud,Ouest de
l'ifle Formofe. La grande ifle occupe le
milieu , à une égale distance â-peu-près
du Japon & de Formofe. L'origine fa
buleuse des peuples de ce Royaume est
qu'anciennement unhomme & une fem
me naquirent dans le grand vuide ; on
les nomme Omomey-Kicou. De ce ma
riage vintent trois fils & deux filles.
L'ainé des fils a le titre de Tten-sun ,
petit sis du Ciel ; c'est le premier Roi de
Licou- Kìeou ; le second fils est U tige des
Princes tributaires-, le reste des peuples
reconnoît le troisième fils -pour son au
teur. L'aînée des filles a le titre $Esprit
Céleste ; l'autre a celui à'Esprit de la Mer.
Après la mort de Tieh-sun, vingt - cinq
Dynasties ont fuccessivement regné fuc
ce païs ; leur durée , à compter du pre
mier Roi jusqu'à Chun-tien qui vivoit en
1 1 87 de notre Ere , est de dix- sept mille
huit cens deux ans : telle est l'antiquité
«jue ces peuples s'attribuent > & dont ils
'*4 t^A NUÉE
sont extrêmement jaloux. Mais ce ne fut
qu'en 605 de Jesus-CHrifi que l'Empe-
reur qui regnoit alors à la Chine ayant
oui dire qu'il y avoit des Ifles dont le
nom étoit Lieou-Kieou , y envoya dès
Chinois pour en connoître la íituation;
faute d'interprètes , ils ne purent acqué
rir les connoissances qu'ils desiroient;
ils amenèrent feulement avec eux quel
ques infulaires. Il se trouva dans ce
temps- là un Envoyé du Roi du Japon i
la Cour de la Chine. Cet Envoyé 8c ses
{;ens reconnurent ces étrangers ; ils par
èrent de Lieou-Kieou comme d'un païs
misérable , dont les habitans n'avoient
ni lettres , ni caractères , ni fourchettes
pour manger. Leur pauvreté ne les. dé
fendit pas de l'ambition des Chinois.
L'Empereur envoya déclarer au Prince
qu'il devoit le reconnoître pour son.
Souverain , & lui faire hommage. Cette
proposition fut très mal reçue. L'Empe-
reur ht embarquer dix raille hommes
de. troupes,; le Roi de Lieou-Kieou fut
tué dans un combat ; les vainqueurs pil
lèrent , brulèrent la ville Royale , firent
ftlus de cinq mille esclaves , & reprirent
a route de la Chine. Les autres Empe
reurs. ab^ddnnèrent leurs prétentions,
'fur
Lit t é rai kz.
sur cej Ifles, & ce ne fut qu'en 13 72 que
le Roi de LUou Kìeou , gagné par un
Ambassadeur Chinois très-adroit 8c très-
politique , se rendit volontairement tri
butaire de la Chine. Depuis ce temps là
jusqu'à présent les Rois des 36 Ifles ont
toujours reçu de l'Empereur l'investi-
ture de leurs Etats.
Le P. Gaubil donne la fuite de ces
Rois dont on a une connoissance dis
tincte. Le premier est Chun tien dont j'ai
déja parlé, sous lequel ses fujets appri
rent à lire & à écrire. On rapporte une
action bien noble , bien fublime , bien
rare du Roi Y-pen son petit-fils. II as
sembla les Grands de son Royaume, afin
de prendre pour Ministre celui qu'ils
jugeroient le plus digne de cette place.
Ils proposèrent le Gouverneur d'une
ville , appellé Ynt-sou. Le Roi le fit ve
nir , le mit à la tête de son Conseil , &
voyant enfuite par lui-même l'étenduè
de son génie Sc de ses talens , il le dé
clara Roi , ne se réservant pour lui &
pour ses enfans qu'un médiocre appa-
nage.
Je ne fuivrai point la Chronologie de
tous les Rois de Luou-K'uau ; la plùparc
de leurs regnes n'offrent rien de remar-
Att. 17 jS.Tomt K. B
2S £' A N N É H
quable. L'article de la religion, des
mœurs & des usages de ces Infulaires est
plus intéreflanr. Il y a plus de 900 ans
que les Bonzes de la secte de Fo pariè
rent de la Chine à Lieou-K'uou , où ils
introduisirent leur idolâtrie. Le culte de
Fo y est dominant soit à la Cour, soit
parmi les Grands , soit parti 1 le peuple.
Quand ces Infulaires font des promes
ses ôc des surmens , ils brulent des
odeurs , préparent des fruits , se tien
nent debout avec respect devant une
pierre, & profèrent quelques paroles
qu'ils croient mystérieuses &c dictées an
ciennement par les deux filles à'Omo~
mcj-Kieou. Dans les places publiques,
dans les rues, fur les montagnes, on
voit quantité de pierres destinées pour
les promesses & les sermens de consé
quence. La pluralité des femmes est
permise; les femmes & les filles font
très réservées •, elles n'usent ni de fard
ni de pendants d'oreille ; elles ont de
longues aiguilles d'or ou d'argent à leurs
cheveux tressés au haut de la tête en
forme de boule ; il y a peu d'adultères ,
peu de voleurs , de meurtres & de men-
dians. Le respect pour les morts est auísi
grand qu'à la Chine ; on brule la chair
LlTTÉRAl RE. 2j
du cadavre , & l'on conserve les offe-
mens ; on met quelques odeurs 8c quel
ques bougies devant les défunts ; il est
des temps où l'on va pleurer à leurs tom
beaux. On compte neuf degrés de Man
darins ainsi qu'à la Chine. Les labou
reurs , ceux qui cultivent les jardins ,
les pêcheurs , Òic , ont pour eux la moi
tié du revenu ; & comme les Seigneurs
& propriétaires font obligés de fournir
à certains frais, iis ne perçoivent que le
tiers du produit de leur bien. Les Man
darins , les Grands & même les Princes
ne peuvent avoir pour leurs chaises que
deux porteurs. Le Roi seul en peut avoir
autant qu'il veut ; leurs équipages font à
la Japonoife , auíE bien que leurs armes
& leurs habits ; en général , ils ont pris
des Chinois 8c des Japonois ce qu'ils
ont jugé le plus commode. Le Roi a de
grands domaines , les salines , le soufre,
le cuivre , l'étain , &c. C'est fur ces re
venus qu'il paie les appointemens des
Grands & des Mandarins ; ces appoin
temens font marqués par un nombre
déterminé de sacs de ris ; fous ce nom
on comprend ce que donne le Roi en
grains , ris , foie , toile , &c. II y a peu
de procès pour lesbiens & les marchas-
18 L* À N 13 É B
dises ; presque point de Douanes &
d'impôts. Les femmes feules & les filles
vont au Marché s nul homme n'y paroît.
Bas , souliers , huile , œufs , coquilla
ges, poisson, poules, poulets, sel, fu
cre, poivre, herbages, &c , elles ven
dent 3c achètent tout cela ou par échan
ge, ou en deniers de cuivre de la Chine
6c du Japon. Il y a des Foires , des bou
tiques ôç des magazins pour le bois , les
étoffes , les grains , les drogues , les mé
taux, les meubles, les bestiaux, &c.
Toutes ces Isles ont des manufactures
de foie , de toile , de papier , d'armes ;
d'habiles ouvriers en or, argent, cui
vre , fer , étain & autres métaux ; un
grand nombre de barques & de vais
seaux , non-seulement pour se rendre
d'une Ifle à. l'autre , mais encortf pour
aller à la Chine , & quelquefois au
Tong Kin , à la Cochinchine , en Co
rée , à Nangaza-Ki , à Sat-Suma , dans
les Ifles voisines & à Formose. Les na
vires de Lieou-Kieou fbnt estimés des
Chinois &. des Japonois. Il y a des tri
bunaux pour les affaires Ecclésiastiques ,
civiles & criminelles, les greniers pu
blics , le commerce , les fabriques , les
manufactures , la navigation , les édifi
L /T T É R A J S E. xtf
ces publics , la Littérature , la guêtre ,
£cc. Ces Ifles abondent en tout ce qui est
nécessaire & même agréable à la vie }
elles ont toutes fortes de bleds , de
fruits, d'arbres, depoiflons, de miné
raux , & d'animaux , excepté les loups,
les tigres , les ours , les lièvres & les
daims. Les Infulaires font généralement
affables pour les. étrangers , adroits , la
borieux , sobres & propres dans leurs
maisons ; ils aiment les jeux & les passe-
temps. Il regne dans les familles une
grande union , entretenue par de fré,
quens repas auxquels on s'invite.
Ce Mémoire du P. Gaubil, que j'a
brège malgré moi , a tous les caractères
de l'authenticité. Le grand Empereur
Kang-hi envoya en 1719 pour Ambaflà-
deur au Roi de Lieou • Rieou un des
grands Docteurs de l'Empire nommé
Supao-Koang. Ce Docteur revint à Pé
kin en 1720 , & fit imprimer en 1711
en deux volumes la relation de son
voyaee. Il est le premier qui ait donné
des Ifles de Licou Kieou une connoif-
fance juste & détaillée , & il mérite à cet
égard d'autant plus de créance qu'étant
fur les lieux mêmes , il a , dit-il , exa
miné avec foin , selon les ordres de
# Biij
JO í' A If N Ì E
l'Empereur, tout ce qu'il a trouvé de
curieux & d'intéressant sur ces Isles.
C'est de cet ouvrage de Supao-Koang
que le P. Gaubil a tiré ce qu'il a dit dans
son Memoire. Ce nouveau Tome des Let
tres Edifiantes & Curieuses se trouve, ainsi
que les précédens , chez H. L. Guérin &
L. F. de la Tour, rue Saint - Jacques ,
vis- à vis les Mathurins.

Je fuis , Sec.
A Paris y ce 6 Août 1738.

LETTRE II.
Satyres du Cavalier .Doitt.
JE me fais un devoir , Monsieur , da
vous instruire de tout ce qui me pa-
roît digne de votre attention. Un livre,
dans quelque pais qu'il ait pris nais
sance, mérite de vous être annoncé
quand il s'y trouve quelque chose de
bon, & je m'empresse d'en orner mes
Feuilles avec autant de satisfaction que
s'il étoitle fruit d'une plume Françoise.
D'ailleurs , l'ouvrage dont j'ai à vous
rendre compte a été imprimé ta
Li t T é R A 1 K E. 3t
Vrance ; ce sont les Satyres en vers Ira-
liens du Cavalier Dotti , z volumes in it
petit format , chez Prault fils , vis-à vis
le Pont Neuf. Un Romain , qui s'est fixé
dans cette Capitale, M. Contì , homme
de goût & plein de zèle pour la gloire
littéraire de son païs , fait voir le jour
à ces Satyres qu'il pofledoit manuscri
tes. La partie typographique est fans
reproche \ le papier est très - blanc , les
caractères extrêmement nets & parfaite
ment égaux; la correction du texte ré
pond à ces avantages ; des mots Véni
tiens, souvent employés par le pcëre,
eussent été difficilement compris ; ou
les a expliqués à la fin de chaque safyre ;
on a rendu auíîì par des équivalens cer
taines expreffions proverbiales , dont la
valeur n'est sentie que dans les païs ou
elles font en usage : tout dépose , en un
mot, en faveur des foins que l'intelli-
gent Editeur s'est donnés à tous égards.
Le Cavalier Dotti, natif de Lomhardie,
& qui étoit habitué à Venise , ne vit
plus depuis 3 5 ou 36 ans. II mourut poi
gnardé : fin tragique qu'il s'attira , se
lon toutes les apparences , par fa fu
neste franchise.
Le premier objet fur lequel le Cava
Biv
3* 1? A U N É E
lier Dottì répand l'amertume de la sa
tyre , est l'usage où sont les Prêtres à
Venise d'inviter le peuple à l'Offrande.
Il s'élève , en particulier , contre celle
des Manipules. L'auteur félicite M. Bar-
harigo fur la dignité de Patriarche dont
vient d'être honoré son frère pour le
quel il fait des vœux ; c'est-à- dire, qu'il
lui souhaite la vie de Mathusaltm.
- Peut être , ajoûte-t- il , trouverez-vous
» ce compliment trop simple ; il renfer-
» me cependant tout ce qu'on peut de-
» sirer. Mon style naturel vous peindra
» le zele de mon cœur. L'élégance a
» fans doute bien des graces , mais point
m de sentiment. Comme le fard embel-
» lit Its plus laides & les plus décrépites
» figures , de même les expressions íu-
» blimes & cadencées donnent du prix
» au mensonge. J'ai atteint mon but si
» je vous ai perfuadé que je partage sin-
» cèrement la joie de l'Eglise , de la pa-
» trie & de votre famille. » Le poëce le
fupplie d'obtenir une grace du Patriar
che. Ce n'est pas un Bénéfice qu'il de
mande , ni de ces privilèges qui ne s'ac
cordent qu'aux Grands ; &i là-dessus il
parcourt toutes les permissions abusi
ves qu'on sollicite , &C , ce qu'il y a de
Littéraire. $ì
plus singulier, qu'on obtient. II ne de
lire que la réforme de l'OfFrande des
Manipules, u Exhortez , pourfuit - il ,
» Monseigneur qui est rempli de sa-
» geste , à établir quelque bonne impo-
» sition fur cette Offrande. Je vous ex-
» pliquerai ce misérable usige avec
» beaucoup de précaution •, trop de li-
» berté fur une telle matière pourroit
» me conduire au repentir. Le Clergé
•, de cette illustre ville a introduit un
» moyen ti ès-bonnête de voler avec di-
» gnité. » Je n'ai garde d'entrer dans les
détails de l'auteur qui est hardi. II dé
crit tous les mouvemens qu'on se donne
pour augmenter le nombre des dévots à
í'Offrande , il se récrie fur le bonheur
d'avoir une jolie femme apostée pout
attirer la foule. Après avoir parcouru
tous les inconvéniensqui peuvent naîrre
de cet abus , 8c avoir longuement invec
tivé contre l'objet général de fa cénfu-e,
il demande s'il n'y auroit pas qudquej
moyen d'y remédier. II fuffiroit , du- l,
qu'an allât baiser les Manipules fans
payer. Tel est , Monsieur , le fond de la
première satyre-
La seconde a pour titre : II Came-
roeio, le Cachot. Le Cavalier Dotti: fubit
B v
34 L' A N N à u
le sort que tant de poetes ont éprouvé ,
éprouvent & fans doute éprouveront à
l'avenir ; car , comme dit la Fontaine ,
Dieu ne fit la Sagesse
Four les cerveaux qui hantent les neufs Sœurs.
Le Satyrique Vénitien annonce d'abord
que ce malheur lui manquoit pour con-
noître tous ceux qui peuvent remplie
une vie orageuse. 11 s'applaudit cepen
dant de n'avoir point de reproche à se
faire , & d'être autorisé par une cons
cience pure à dire que sa prison est in
juste. II en décrit enfuite les horreurs
physiques. » Un foible passage est ou-
»vert à la lumière dont une énorme
» poutre me dérobe encore la moitié \
» fur le soir à peine un rayon de soleil
» paroît qu'il s'évanouit ; je ne le blâme
» point ; il reste dans ce détestable lieu
» le moins qu'il lui est poísible. » Il
passe aux inquiétudes que fa situation
enfante ; au milieu de tant de souffran
ces , il n'a ni société , ni livres , ni plu
me , ni un seul ami qui le console. La
vérité fait le mérite de ce tableau , & je
puis hardiment répondre qu'il plaira
par fa justesse. Mais M. Dotti le gâte par
«ne platitude révoltante. »Siun Sinl
Lit te raire. 35
o que , dit- il j ou ce fiír Stoïcien qui
» maîttisoit le Sort , étoit auprès de
» moi , il ne manqueroit pas de me
» dire que tous les évcijémeris ont deux
» faces ; & , à force de raisonnemens',
» il m'apprendroit que mon mal est un
» bien ; il me diroit : Si tu gémis d'être
» enfermé dans ce réduit , il ne t'en coûte
» rien du moins ; tu ne payes pas de
» loyer ; que les alimens qu'on te donne
» gratis servent à rendre plus légères les
» plaintes que t'arrache ton étroite soli-
" tude. >• Vous voyez, Monsieur, quel
les puissantes consolations trouvoit M.
Dotú dans fa noble philosophie ; il met
en vain une telle morale dans la bouche
de Sénèque & des Stoïciens ; vous n'abu
serez point de sa générosité , & vous en
ferez honneur à lui seul. Notre poète
n'oublie pas les propos qu'on doit tenir
fur son aventure ; il pense qu'elle est u a
triomphe pour bien des gens. II est , en
effet, très naturel d'applaudir aux châ-
timens infligés à un tel Satyrique , fléau
toujours redoutable pour ceux qui ont
le malheur d'en être connus. Il ne comp
te donc fur la pitié de personne ; il n'a
de confiance qu'en des amis sacrés au
tant que solides , & ces amis font les
Bvj
$6 L7AXNÈE
Anges Gardiens. Il part de là pour se
louer avec profusion. Pour donner une
idée de son désintéressement , il dit :
» J'irois plutôt , esclave malheureux ,
» agiter la rame fur les galiotes de Tii-
» poli qu'inviter jamais à ['offrande des
» Manipules , ou presser les gens de
» prendre des billets de Loterie. ,> H
n'empruntoit point d'argent , & il ajoûte
une chose qui n'est pas neuve , mais
dont la vérité doit faire pardonner la
répétition ; c'est que la bourse est l'écueil
le plus dangereux de laminé : & ce
Sage* , pourfuit-il , qui pose pour ma
xime que tout doit être commun entre
les amis, eût bien mieux raisonné s'il
lesavoit exemptés de cette loi-
La borsa e cjuello scoglio
Dove rompon l'amicizie j
E quel Savio ch'allegava
ïra gl'amici omnia communia „
Aflai meglio raggionava
Se dicea , falvâ pecuniâ.
La vérité bannie du Palais des Grands
occupe le poë'e; il parle aufli de Yhon-
neur qu'il définit selon les états ; &$
après avoir exhalé beaucoup de bile, il
* Cicero , de AmUitií.
Littéraire. j?
met un terme à cette Satyre infiniment
trop étendue.
La fuivante pèche encore par ce dé
faut; elle est intitulée Ze Carême. M.
Dotti trouve injuste que l'on appelle la
parole de Dieu les déclamations d'un
Prédicateur qui foudroie les désordres
du siècle, & qu'on le taxe , lui , d'avoir
la langue du Diable , quand il ne fait
que dévoiler les vices des brigands. Je
ne toucherai pas à cet ouvrage; la fu
reur n'y a point de frein , & la décence
y reçoit áz trop fortes atteintes ; il est
cependant écrit avec feu & une grande
rapidité de style. C'est peut-être le meil
leur morceau de ce Recueil.
La Satyre quatrième, adressée à Lau-
rent Querìni , n'a pour objet que de re
demander à ce Seigneur celle du Carême
que le Poëte lui avoit prêtée ; il le faic
d'une manière astez ingénieuse pout fui*
vre son penchant à mordre ; les traits pi-
quans y font semés en abondance. Il ex
horte M. Querìni à lui rendre son ou
vrage , qu'il convient lui même être un
peu diabolique , & à le lui rendre de
bonne amitié. Il étale, s'il falloit avoir
recours au Magistrat , tous les inconvé-
siens de la chicane. Une infinité de
)3 l' A Jf K É M
gens, qui en faisoienc alors profession ,
font introduits fur la scène. Le Poète les
compare , comme on "a fait si souvent ,
à des oiseaux de proie, habiles à dévo
rer tout ce qu'ils peuvent saisir. II finit
par dire que les particuliers ne sçau-
roient avoir de longues guerres â l'exem-
ple des Rois , n'ayant pas , comme ceux-
ci , la liberté d'envoyer leurs soldats
fur les terres de l'ennemi ; au moyen de
quoi , conclut- il , n'hésitons pas â nous
accorder vous &c moi fans l'entremise
des autres.
Les Religieuses de Saint-Laurent font
en butte à la causticité de Fauteur dans
la cinquième Satyre. II y répète des plai
santeries dites mille fois , & presque
toujours fausses , fur de fajntes filles ,
dont la destinée , selon qu'elles la fubis
sent , ne peut inspirer que de l'admirx-
tion ou de la pitié.
La Satyre sixième roule fur une ma
tière où l'auteur a trouvé abondamment
de quoi s'exercer ; c'est le Carnaval , si
célèbre à Venise. Aussi éprouve-t il des
transports étonnans. Il le dit lui-même :
» Je tombe dans le délire ; j'entre dans
» une fureur plus forte que celle À'Ajax
» & à'Oresie j je pique , je mords , je
Littéraire. 39
» déchire , j'invective ; que mes victï-
» mes sourirent en paix. »
Già deliro , e già m'infurio
Più d'Oreste , e più d'Ajace,
Pungo , mordo , sferzo , ingiurio ,
A chi tocca , soffra in pace.
Il parcourt avec véhémence toutes les
folies & tous les désordres auxquels ce
temps de l'année donne occasion. Quel
tableau il nous en offre ! La licence , la
diísolution , tous les vices prennent l'es-
sor , & jouent publiquement chacun
son rôle affreux. Les rangs sont confon
dus ; l'impunité applanit le chemin des
plus grands excès, & le déguisement
qu'on emprunte fait taire la pudeur.
Dotû ne peut tenir contre les objets
qui l'environnent ; il ne sçait de qael
côté tourner , ni où aller ; ce ne sera pas
à la rencontre de ces vieillards qui ro
dent autour des drapeaux *. Sera - ce
dans la maison cù l'on joue 3 » Celui
» qui y vient avec la fureur d'une Har-
» pie , on l'y plume comme une oie. »
* A Venise , comme dans toutes les villes dltalie,
en arbore des drapeaux fur les Eglises principales , le*
jours de grande fête , & c'est vers l'Eglise de Saint-
Marc , selon Dotti , que se tiennent les gens plongés
dans ce crime dont le feu est le réparateur , 8c qu'on ne
désigne pas fans frissonner.
40 f À îr fr à ê
»Chi va là com'un Arpìa ,
» Vi si spenna com'u» Oc».
»J'y laisse aller cet homme qui veut
» exposer son patrimoine aux caprices
» de la: fortune , tandis que fa femme
» risque fa dot ailïeurs. J'y Unie aller
» ces étrangers qui y perdent leur argent
"comptant, & vont ensuite engager
» follement leurs bijoux chez l'ufurier ,
» &c. » II désigne tous les états ; car tous
font admis à ce jeu célèbre, Prêtres ,
Moines , Comédiens , filles de joie , fri
pons, &è. Il ne perd pas l'occasion des
personnalités ; elle est fréquente. Il trou
ve celle de décrier de méchans poetes ;
il compare leurs ouvrages à l'Arche de
Noé á cause des bêtises qu'ils renfer
ment. » Ces auteurs là , ajoûte-t-il , ne
» pèchent pas contre le précepte d'//b-
n race qui défend l'aíïemblage mons-
•, trueux d'une tête d'homme posée fur
» un corps de cheval ; chacune de leurs
» pièces n'offce qu'un âne. »
Mcmbra d'uomo , e di cavallo ,
Dice Orazio non si accasino ,
Non succede qui cal fallo ,
Chalcun Drama è tutto d'àsin». ^
Je cesse , Monsieur , de fuivre l'ordre
des Satyres dont je vous rends compte ;
cette marche me men'eroit t.oploin.Un
LlTTÉ R AI RE. 41
mot fur la huitième , & je passerai au
second volume. C'est une des plus inté
ressantes ; elle est adressée au Doge. Le
Poëte y déclame contre le luxe qui regne
à Venise. II invite le Chef de la Républi
que à donner un Edit somptuaire pour
faire rentrer tout le monde dans son
état , & pour retirer de grosses sommes
fans aggraver le fardeau des peuples.
La Satyre dix haitième passe toutes
les au res en longueur. Elle est divisée
en deux parties. M. Dotti s'y propose
d'abandonner une carrière dont il sent
tous les périls. Le Théâtre est moins
orageux. Une pièce ridicule n'est expo
sée qu'aux fifflets & au mépris. Il s'ex
prime d'une manière remarquable fur
ÏOit : » Quoique l'Ode air un vent qui
» enfle son style boursoufflé , &c qu'elle
» ressemble au Morclato * qui n'a que la
» peau & la voix , après avoir servi d'en-
» feigne à la boutique du Libraire éta-
» lée fur les pilastres , elle paíïe chez le
» rôtisseur où elle sert de simarre à la
» volaille. » Une Satyre qui blefle les
uns directement , les autres par hazard,
étant lue de bien du monde, offense
* Célèbre Avocat de Venise qui étoit de la plu*
grande maigreur.
42 l' A tr É E
bien da monde aussi. C'est une sorte de
miroir où chacun pense se reconnoître.
M. Dotti se plaint encore ( & ce mal
heur ne lui est point particulier ) que
souvent on lui fait dire des choses aux
quelles il n'a jamais songé. Il jette des
trairs en l'air comme Esope dans ses
Fables ; mais un lecteur méchant les
adresse à un bue. Moyennant cette tour
nure, la résolution de n'être plus sùty-
rique devient elle - même une satyre
très-amère.
Ce Recueil offre encore des ouvrages
qui ne méritent pas le titre que leur a
donné l'Editeur. Ce ne font point des
Satyres , mais des Sonnets Epigramma-
tiques. Je ne vous en rapporterai que
deux. Le premier est le Mari Jaloux.
Où est Martin ? Il est toujours chez
lui ; la jalousie le tourmente de manière
qu'il ne perd pas de vue fa femme ; il
est son prisonnier plutôt que son fur
veillant.
Que fait Martin î Toujours dans fa
maison , fixé auprès de celle dont il ne
jouit pas, si ce n'est une jouiflance pour
lui d'empêcher celle des autres ; ses soup
çons éternels 1? renient fans esss; actif
i le garantir ds furprises.
LlTTÊ RjÍIRX. 4$
Que dit Martin ? Il ne bouge de chez
lui. Eh , malheureux , appaise les crain
tes qui te déchirent; fors de ton réduit
infect ; tu emploies un vain remède pour
éviter la honte qui t'effraie. Le limaçon
a beau ne pas sortir de sa demeure , il a
pouttant des cornes.
Dov'è Marcino ? E sempre in casa ; il petto
Fiera la gelosia così gli rode
Che la conforte a custodir astretto
Egli n'è prigionier , più che custode.
. Che fa Martino ? E sempre in casa , e strette
Al fianco di colei , ch'egli non gode ,
Gode ch'altri non goda ; e'1 suo sospetto
Lo trattiene in aguatto all'altrui frode.
Ch'èdi Martino: È sempre in casa. Eh placa,
O misero, il timor die ti molesta
Ed esci fuor dalla tua vii cloaca.
L'onte a scansar che l'adulterio innesta
Vano rimedio e'1 tuo ; chela lumaca
Sta sempre in casa , e pute a i corni in testa.
Quelle platitude , quelle bafleíïe , en
rapprochant fur-tout ds ce morceau les
vers charmans d'un de nos plus grands
hommes fur le même fujet !
Ce pauvre époux me fait grande pitié
Incessamment son Diable le promène j .
44 ^ £JN NÉ M
Au moindre mot que nous dit fa moitié,'
II se tourmente , il sue , il se démène.
Fait elle un pas ì Le voilà hors d'haleine ;
II cherche , il rode , il court deçà , de là :
Hé mon ami , ne prend point tant dî peine,'
Tu feras bien G... fans tout cela.
Il faut cependant convenir que les Son
nets Epi^rammatiques de Dotù sont,
en général , très-bien faits. Les bornes
prescrites à cette espèce de poésie l'ont
avantageusement servi ; n'ayant pas assez
d'espace pour se livrer à sa fécondité*
il y montre plus de nerf & de sel. Mais
ee qu'il a de mieux dans ce gente atta
que la religion ou les mœurs avec une
licence cynique.
Le second Sonnet que je dois vous ci
ter est un Madrigal ingénieux , galant ,
agréable ; il est adressé à Madame la
Procurateuse Mocinigo vêtue en Moine.
O caro , o vago , o impareggìabil Frate ,
Opra del Ciel la piú leggiadra , e bella ,
Se verra. tempo mai , che confeslìate,
Quanto concorso avrà la vostra cella !
E se fia mai , che Miflìonario andiate
A predicar in questa parte , o in quclla ,
Vedraníi a nostra fè l'Indieinchinare,
£ fida ritornar l'Anglia rubella.
Z / r r é r a i r ì. 43
, potess'io di Frate , Papa farvi ,
Ch'altro non chiederei per mia mcrcede ,
Che îl caro e bianco piè nudo baciarvi.
N'esulcerebbe il raondo ; chc s'ei crede ,
Necessitadc adesso l'adorarvi ,
Quel cb'ora è colpa , allor sarebbe sede.
II y auroit de l'injustice à placer le Ca«
valier Dottì au rang des derniers écri
vains. Il y a dans ses deux volumes des
morceaux très-piquans ; il a d'ailleurs le
mérire du style; ses vers ont par tout
beaucoup de naturel & de facilité. C'est
dommage que ses Satyres soient écrites
d'un style si diffus ; les injures , foie
générales , soit personnelles , qu'il y
prodigue , si grossières ; les proverbe*
qu'il ramène trop souvent , si com
muns ; mille idées qui s'offrent à son
esprit, si petites. II ne lui échappe ja
mais de ces traits fublimes qui caracté
risent son gente , mais dont on n'a point
d'exemples depuis les chefs-d'œuvre de
Juvénal & de Perse. Boileau , leur imi
tateur après Regnier, Boileau lui-même
les fuit de bien loin. Il ne faut pas ce
pendant le condamner fans restriction.
La Satyre à son esprit est un morceau
achevé , digne à'Horace j il y a des ti
4<, L' A N N È E
rades admirables dans les autres , & , si.
elles paroiflent médiocres , c'est qu'il
n'a point atteint ses modèles dans cette
partie ; c'est que depuis il a fait UArt
Poétique. & le Lutrin , ouvrages où là
force, la grace & l'harmonie sont tou
jours heuteuscment mariées. Dotii est
autant inférieur à Boileau , dans la Sa
tyre même , que celui-ci l'est à Juvénal.
<£e qui fera le plus de tort au Satytique
de Venise vis à - vis des lecteurs honnê
tes & religieux , est son peu de respect
pour le culte & la bienséance j tout ce
qui bleífe la Religion & les mœurs ,
quelqu'heureusement tourné qu'il puiíse
être, souille, affoiblit même la réputa
tion del'écrivain ; la- médiocrité décente
est mille fois préférable à l'impudente
fupériorité.

Ode à M. le Franc de Pompignan.

Le laurier est la récompense du grand


Capitaine & du grand Poete; le même
char les conduit à l'Immortalité ; les
mêmes éloges consacrent leurs noms
dans nos fastes. Les Muses reconnois-
santes aiment fur- tout à célébrer leurs
favoris dans le langage divin qu'ils ont
Littéraire. 47
eux-mêmes si bien parlé ; on a peut être
fait plus de vers à la louange de Corneille
qu'en l'honneur de Turenne. Ce Magis
trat respectable qui , placé à la tête de la
Cour des Aides de Montauban , porta
la voix du peuple aux pieds du trône
avec tant de courage & d'éloquence ,
cet homme de génie dont les qualités
du cœur exciteroient l'admiration au
même degré que celles de l'esprit, si
nous pensions assez sainement pour faire
autant d'attention aux unes qu'aux au
tres, cet écrivain , l'émule de Racine
dans fa Tragédie de Didon^ le rival de
Rousseau dans ses Odes sacrées , legal
de Virgile dans fa traduction des Géor-
giques, ce chantre fublime du Ciel & de
la terre , ce citoyen aimable que la Ca
pitale possède enfin , & qui dans les
hommages de l'estime , dans les em-
preíïemens de l'amitié , dans les char
mes d'un heureux hymen , reçoit la
douce récompense de ses vertus & de
ses talens , M. le Franc de Pompignan ,
Îiuoiqu'au dessus des éloges , doit être
ensible à l'Ode imprimée que vient de
lui adresser M- l'Abbé de Lille. Ce jeune
Poëte promet beaucoup ; il y a dans son
ouvrage des endroit? estimables pour la
48 VA N H È B
pensée & l'expreffion ; j'y remarque sur
tout «lu nombre & de í'harmonie , qua
lité si néceísaire à un Poëte, & si décriée
f,ar ceux qui ne peuvent ni la goûter ni
a produire. Quelques strophes prises au
hazard vous mettront en état , Monsieur,
de prononcer vous-même fur le mérite
de cette Ode.
De Thêmls autrefois loutenant la balance , ^
Des fragiles Mortels tu pesois les Destins j
Et le poids du Crédit , celui de la puissance ,
Ne l'ont point fait pencher dans tes ridelles
mains.
Vile adulation , ta lâche perfidie
Trompe & séduit les Grands avec dextérité;
Le Franc , ce fut toi seul de qui la voix hardie
Osa faire à ton Roi parler la vérité.
Du Maître des humains tu nous peins la
puissance ;
Il parle : l'univers est sorti du cahos ;
Les Cieux ont fous f«s mains courbé leur voûte
immense ;
La Terre au loin s'étend , la Mer roule ses eaux.
II commande; & soudain de l'un à l'autre
pôle,
It lá Terre & les Mers & les Cieux confondus ,
Par lui créés d'un mot , au son de sa parole
Dans l'antique cahos tombent & ne font plus.
Le
Lit Té k AI A K. 4f
te Luxe impérieux qui regne dans nos yìIIcs,
En dégradaorla Terre amène an goût servers 3
Le Riche l'abandonne à des ames serviles ;
te'Pòëte orgueilleux luî refuse seí vers, v. v. i
L'auteur annonce au Public les Giorgì-
ques de M. le Franc ; & , comme il a luî*
même traduit quelque chose des Gcor-
giqius * , il lui demande de guider se*
pas trembl&ns , de le sourenir dans cette
carrière.. »< , : •," -•-• "
Tel on voit le Lierre à J'ombre qui le cache
Ramper dans les forêts Sc languir fans appui ;
S'il rencontre le Chêne , à son tronc il s'attache,
Embrasse ses rameaux , & s elève avec lui. ,
Cette comparaison est très-bclle Sc
très- bien rendue. Je n'ai point gardé
d'ordre , Monsieur , dans les strophes
que je vous ai citées. Le Poete y par
coure tout ce que nous possédons du
génie de M. U Franc ; il ne le loue que
par ses œuvres : louange la feule vraie ,
la seule flatteuse.
~*Voycs !''Annie Littéraire 1777 , ToWe VÍII pagtf
1/59.
Je fuis 3 &c.
' A. Paris y ce 9 Août 1758. ' .- .

Aìr.\-]^%.TomtV. C
X' A N N É E

- LETTRE- III.
Lettres de Monfieur [Abbé It Blanc-, His
toriographe des Bâùmens du Roi. , -
SOus ce titre imposant reparoissent,
Monsieur , les Lettres dun. François
publiées poitf la première fois fur la firt
de l'année 1745 , & qui depuis ont eu
plusieurs éditions, à ce qu'on nous as
sure ; je l'ignorois, & ne m'en ser.ois ja
mais douté; on nous annonce hardi
ment celle- ci comme la cinquième ; elle
est: en. trois volumes in- 12 , & se trouve
à Lyon chez Aimé de la Roche , Impri
meur-Libraire rue Mercière , cksà Paris
chez Lambert , rue Sc'i côté de h Co
médie Françoise. Dans la naissance de
cetee production , je traçai une efijuiste
rapide & trop maligne , je l'avoue , du'
premier volume *. J'ai pris fur moi de
relire enrièrement l'ouvrage, de Texa-
rainer de nouveau ; & voici , enprotes-
Unt d'avance que je n'ai aucune rai
son , aucune envie de nuire ( ce donc on
m'accuse quelquefois très-injustement)
* Voyez les Lettres de Madame la Comtejse de * * *
fur quelques Ecrits modernes.
LÍTTÈRAIKE. . 5*
voici , dis je , ce que je pense avec im
partialité du livre de M. l'Abbé le Blanc.
Je croyois qu'un homme de Lettres
transplanté dans un pays étranger , 8c
curieux de nous communiquer ses re
marques , devoit s'attacher à. observer,
à décrire les mœurs générales & particu
lières de la nation , & faire son objet
principal des usages qui diffèrent le plus
des nôtres. Ce n'est point là le but que
s'est proposé M. l'Abbé le Blanc. Il a
rempli sa composition d'un très grand
nombre de Lettres adreflées à des Ducs ,
à des Ministres , à des personnes célè
bres ou par le rang qu'elles tiennent
dans le monde politique, ou par celui
qu'elles occupent dans le monde litté
raire. Que nous importent ces liaisons*
réelles ou simulées ? Nous aimerions
mille fois mieux qu'il n'eût écrit qu'à
de vils artisans , pourvu que ce fuflent
des choses utiles. Chaque Lettre pour-
roit être divisée en trois parties \ la pre
mière , après le titre qui quelquefois est
fort long , est une espèce d'Epkre dédi-
catoire ou f éloge de la personne à qui
elle est censée avoir été écrite ; la se
conde contient des discuísions morales,
physiques , métaphysiques , littéraires ,
ficç ; la troisième enfin , beaucoup plu»
courre que les deux autres , peut avoir
quelque rapport direct ou indirect aux
Anglois. Dans toutes ses Lettres , Fau
teur , toujours occupé de lui - même
comme de l'objet le plus important ,
nous raconte avec complaisance les
aventures qui lui font arrivées le ma
tin , l'après-diné , le soir \ il a même la-
bonté de nous instruire des raisons qui
le déterminent à se livrer à tel ou tel
goût. Il nous dit qu'il aime la chaise ,
l'exercice, la campagne , le vin ou la
bière, 1a viande ou le poiíson, &c. Il
célèbre la Duchapt , Marchande de mo
des, Pajsatt, le Tailleur d'habits, Mar
cel, le Maître à danser , les Danseurs ,
les Danseuses ; & , lorsqu'il oublie dans
le texte quelqu'un de ces grands person
nages , il se hâte de réparer sa faute dans
une note où il rend justice aux talens de
ceux ou de celles qu'il a omis. Il affecte
d'emprunter des Arts la plupart de ses
comparaisons. Souvent , au milieu d'u
ne narration qui commence à vous in
téreíser , il coupe son récit pout s'aban
donner à des réfléxions morales , & na
revient à son histoire que fort tard , oa
fiy revient point du tout. II met du
I I * T É> K A I R £.
mystère dans les choses les plus commu
nes , & se fait un scrupule de nommer
entièrement les masques pour des traits
indifférens ; c'est Milord L... c'est le Ba-
ronet H..... c'est la ville de M,... Quel
quefois il veut être plaisant , & manque
toujours son but. Ce qui m'a le plus
impatienté, c'est de le voir annoncer
des objets nouveaux & capables de pi
quer la curiosité , qu'il irrite fans la
satisfaire. Ici il a trouvé dans un jardin
une couleur qu'il ne croyois pas être
dans la nature , & ne dit pas quelle est
cette couleur ; là il a découvert urie fa
çon singulière de procéder dans telle ou
telle occasion , & n'apprend pas en quoi
elle consiste; ailleurs, il a vû les An-
glois s'occuper à des jeux aflez bifarres ,
ít se taît fur ces sortes de jeux , &c. En
fin, Monsieur , il manque à cet ouvrage
précisément ce qu'on y cherche, c'est-à-
dire , de bonnes observations lur lés
Anglois. Celles qui s'y rencontrent for-
meroient à peine un très-petit volume.
En voici quelques-unes qui pourront
vous plaire.
Les Anglois aiment encore les com
bats .de Gladiateurs, si goûtés des an
ciens Romains. On a lu ce cartel dans
C iij
'54 l' A x ir í z
Un de leurs papiers publics. » D'autant
♦, que moi Gtorge Buhop de Sbafìburi
» dans le Comté de Dorset , maître de
» la noble science de défense dans tou-
» tes sts branches , ai été ici très inju-
>, rié par M. Maguirt en ce qui regarde
» celle de l'ípée , je Tin vite á se battre à
» toure outrance avec moi fur le théâ-
» tre. C'est ce que desire & ce qu'at-
» tend avec empreísement votre servi-
» teur George Buhop. » Réponse. » Moi,
» Félix Maguirt, du Royaume d'Irlan-
» de , maître de mon épée , & qui me
» fuis battu avec les plus illustres de ce
»Royaume, je ne manquerai pas de
- joindre M. Bishop au lieu & au temps
«•dont il fera convenu, .& je sçaur-Ti
*, maintenir contre lui l honneur dû à
» mon épée & à mon pais. Qu'il prenne
» garde fur-tout que je ne lui fasse por-
» ter une paire de béquilles , comme
»» cela m'est déja arrivé à l'égard de queU
»qu.s uns de ses compatriotes. Votre
» serviteur Félix Maguirt. >,
La Noblefle d'Angleterre n'excelle
pas moins que le peuple dans les com
bats à coups d; poing. Un des Pairs da
Roy ìume est aujour d'hui la terreur des
íucres de Londres. Un Chevalier Ôaro
LÏTTÊRA1È.E: Jj
feet , le premier lutteur <iu Royaume , a
donné un livre fur 1 utilité de cet art ; il
l'enscigne même gratis á ceux qui veu
lent bien recevoir ses leçons. Un Sei
gneur du voisinage de la terre où il se
tient , étant allé lui rendre visire , &
s'entretenant avec lui fur la lutte , le
Chevalier le saisie par derrière , & le
jetta par dessus fa tête. Celui - ci , un
peu froissé de fa chute , se releva en
colère: Milord, lui dit le Baronet d'un
ton grave , ilsaut que j'aie bien de l'ami
tié pour vous ; vous êtes leseul à quij'ai
montré ce tour là.
• Les Anglois, loin d'arrêter les bri
gandages des voleurs , tirent vanité de
leur adresse. Ils se font un plaisir de ra
conter les exploits de ces malheureux ,
& les introJuifent fur la scène où sou
vent ils leur font jouer un rôle honora
ble. Les Poetes prostituent même leurs
talens à les célébrer. Un d'eux a fait uri
vaudeville pour consoler un voleur dé
tenu erí prison 4 & qu'on chante dans
tous les cabarets &Jes carrefours d'An
gleterre. Cette chanson dit que le Grand
Alexandre étoit en prison au milieu de
l'univers ; que le Roi d'Angleterre est
prisonnier dans son Iste , le Sultan dans
C iv
56 VA N N i M
son Serrail , un Moine dans son Cou*
yent i un sçavant dans son cabinet , &ç
qu'en un mot tous les hommes font eq
prison. Turpin est un voleur Anglois
auflî fameux que Cartouche j il prit un
jour à un Gentilhomme son argent , fa
montre & fa tabatière , & exigea fa pa
role d'honneur de ne point Le dénoncer
à'ia Justice, Quelque temps après il se
ttouva aux courses de chevaux , & ren
contra ce même Gentilhomme avec qui
il lia conyersation comme avec un ami ,
U lui proposa même un pari considéra
ble , le perdit , & le paya ; peu s'en fal
lut qu'il ne lui offrît de boire ensemble j
ç« qqe l'autre autoitpeut-ctre également
accepté. Une auîr.e 'spis U aríêta fur 1«
grand chemin un homme qu'il fçavoi|
ítre fort riche , & quï n'avoit fur lui que
six guinées ; ì\ l'avertir que , si cela lui
arrivoit encore , U lui donneroit cent
çoups de bâton. Auffi, quandon voyage*
c'est une attention reçue de mettre $
part une douzaine de guinées comme
un tribut établi en faveur des voleurs ,
qu'on appelle communément Gentlemen
os tht road, Mejfíeurs des grands che
mins. Il y a quelque tçtnps qu'ils firerfï
gí&çher aux por«s. d*e gens riches de
Littéraire. 57
ì-onáres, des défenses expresses de sor
tir de la ville sans avoir dix guinées 8c
une montre fur foi, fous peine de la
vie. Lorsque la saison ne permet pas de
voyager , ils s'assemblent en troupes , 8c
viennent lever leurs impôts dans Lon
dres même , où la Garde s'avise rare
ment de les troubler dans leurs fonc
tions.
- C'est fur - tout à Ntw-Market que se
font les courses de chevaux , spectacle
que les Anglois aiment préférablement
à tous les autres. 11 est impossible de
vous peindre la joie insensée du peuple
qui y accourt de toutes parts. Loríqu'un
cheval est vainqueur , on accueille le
Palefrenier qui l'a monté avec plus
d'acclamations qu'on n'en donneroit i
l'homme qui autoit le mieux servi fa
patrie. Le cheval devient lui-même cé
lèbre ; son nom & fa victoire font art*
nonces avec pompe dans. tous les écrits
publics ; on grave son portrait ; tous le»
Gentilshommes de campagne en tapis
sent leurs cabinets. Le graveur débite
plus promptement une estampe de cette
espèce qu'il ne vendroit le portrait de
Newton. Un auteur Anglois a propofé
par souscription un livre dont voici le
Cv
j8 l\Annè-e
titre \ H'tfloire de tous les Chevaux qui
ont rempoitè U p ix aux Courses de New-
Mwhet & autres Cour/es célèbres d'An
gleterre-, depuis Leur établissement Jusqu'à
la présente année , avec la généalogie des
chevaux & leurs portraits en taille- douce ;
on y a joint les noms des Palesreniers qui
les ont montés & des Grands du Royau
me à qui ils ont appartenu , & , pour
VinJtruclion & la satissaction du lecteur,
un compte aujjî exail que l'on a pu dt
toutes les gageures conjidérables qui ont
été saites pour 0 contre chaque cheval; j
volumes in solio : bonne plaisanterie.
Les Prédicateurs Angiois , du moins
ceux de la Cour , outrent jusqu'au ridi
cule ce qu'ils appellent la bienséance 6c
l'urbanité. Un d'eux prêchant un jour à
Fitz Jimes , dit en finiísant son sermon
que ceux qui n'en profitercientpas , iroienf
habiter pendant toute Véternité un lieu que
la politesse ne lui permettoit pas de nom
mer devant une assembléeJì respectable.
. ..Rien n'est si fameux que les eaux de
Bath ; mais on se trompe si l'on croit
n'y rencontrer que des gens infitmes ,
{,araly tiques, &c. C'est la ville de toute
'Angleterre où l'on se porte le mieux,
& où l'on tire le meilleur parti de sa
. . Z ÏT T ÉRA.I RE. ì f 59i
santé. Un mati se plaint-il de cc que sa
femme ne lui donne point d'héritier ï
Les Médecins lui conseillent de l'en-
voyer à Bath , ôf bientôt elle éprouve
l'efficacité des eaux. C'est encore un re-
înè e souverain pour les vapeuis des
jeunes veuves & des domirièies fur an-
nées. Cés caux ad-mr-bles joignent t
toutes leurs vertus ceìle.du fleuve Lèihc.
Les femmes perdent le souvenir de touc
ce qui K-ur arrive dans ce féj>ur en
chanté. Vainement à Londres un jeune
Renaud croie reconnoître son amoureuse
Aimide ; il n'y retrouve plus qu'un dra
gon deíigesse dont le seul regard feroit
trembler lé Chevalier le'plus éntreprer
riant. , T '. '. '•
Des habits recherchés , un équipage
leste & singulier , des bijoux de toute
espèce , de l'ambre , des mou hts , un
ton précieux , peu d'esprit , bemeoup
de jargon ; tel f st , à peu- près j un Petit-
Maître François. Ori croit comrnuné-
Énènt que les Petits Maîtres dè Londres
ne font que de ridicules copies des nô
tres -, c'est tout le contraire. Une perru
que courte & sms poudre, un mou
choir dé*' couleur autouf du cou an lieu
de cravate , une .veste- de matelot , un
Cvj
60 f A N N A £.
bâton fort 5c noueux , un ton- & de*
discours grolsiers , l'affectation des airs
& l'imitatioa des mœurs de la plus vile
populace : voilà ce qui constitue le Pe
tit-Maître Anglois.
Vous avez entendu parler , Monsieur ,
des Clubs ou Cotteries Angloiscs , donc
le rendez vous est ordinairement dans
des tavernes. Quoique ces différentes
sociétés tendent toutes au même but,
Chacune a néanmoins ses statuts parti
culiers. Si les Vestales à Rome étoient
obligées d'entretenir le feu sacré , il y »
de même à Londres un Ordre vénérable
qui s'est fait une loi de sacrifies conti
nuellement à Bacchus. Le Temple ne
doit jamais être fans Prêtres ; chacun a
ses heures de service , les uns pour le
jour , les autres pour la nuit. Ceux dont
la ferveur est plus grande, font maîtres
d'y préserver des offrandes auíîi souvent
& aussi long - temps qi^e ton leur sem
ble. Quiconque y est admis une rois est
fur , en quelque temps , à quelque heure
que sadévorion le prenne , d'y trouver
des confrères occupés au service de la
Divinité, & l'autel garni de victimes.
On y fait usage d'un parfum moins
doux que l'encens de ('Arabie } c'est ce
Lit tèïlaìil-e. u
lui qu'on- ne brule guères en France que
dans les Corps -de- Garde. On remar
que, à la gloire de ces dignes associes,
qu'ils n'ont peint encore éprouvé le re>
lâchement qui s'introduit si- tôt dans les
sociétés les mieux établies.
Les filles entretenues engageoient par
leurs careíses leurs amans â dire qu'ils
les choisiíïoient pour femmes ; un Mi
nistre Evangélique, qui étoit dans leurs
intérêts & qui se trouvoit là à peine
nommé, serroit dans le moment ces
nœuds indignes. Lorsqu'elles ne pou>
voient rien par leurs charmes Si leurs
sollicitations , elles avoient leur der
nière reísource qui étoit d'enivrer leurs
galans. Un homme qui s'écoit couché
garçon , se trouvoit à son réveil marié
avec la créature la plus méprisable. Un
Bill du Parlement a proscrit ces maria
ges clandestins, facilités par des Prêtre»
-avides. Il y en avoit un qui étoit en pri
son, & qui , pour y fubsister, imagina
de placer à sa fenêtre un écriteau avec
ces mots : Ici l'on marie à ion marché.
Les Anglois , ainsi que les anciens Ro
mains & les Chinois , se font un point
d'honneur de rendre leurs funérailles
magnifiques. Non-seulement à celles 4e?
'6i r* A s"s é é
Grands , mai, à celles du peuple même J
on voit communément des carrosses à
íìx chevaux ; le plus vil artiían en veut
au moins deux >. u trois. On distribue à
ce^x qui y astìstent des anneaux funérai
res , ornés d'inscrip'ions , de bières &C
de squelettes , fi artistement éinaillés que
souvent d<ms les p ïs étrangers on les
porte comme des bagues fort galantes.
On v iit dàns toutc-s les villes d'Angle
terre dis magasi r.s propres & bien déco
rés que tiennent les entrepreneurs des
pompes fu'ìèkres. Plusieurs Màrchands
Vennchiflent a ce commerce cormne les
anciens Libiùnaires de Rouie. Ils venl
dent fi fournilílnt tout çe qui est néces
saire pour lâ cérémonie des Convois. Ils
ont, selon le goût de ceux qui veulent
se faire enterrer, des bières de toute es-
f)èce & de toutes couleurs ; ils lesén-
ent dans leur boutique , de manière
qu'ils ont l'air de vouloir tenter'ceux des
p- (fans qui pourroient êcre dégoutés dé
la vie.
-Les femmes Angloises , ainsi que les
Françoises , soumettent leurs ajustemens
à l'tmpire de la mode ; mais il en est
parmi elles qui se piquent tellement
d'indépendance & de singularité qu eí
L 1 T T È R A 1 R E. 6}
les refusent de fume les révolutions
dans ce gente. Souvent même , pour
mieux fronder la parure du jour, elles en
inventent de bisarres& de ridicules, 8c
les soutiennent avec le courage le plus.
intrépide ; on a beau les railler , rire de.
leur figure ; rien nel s déconcerte. Quel-
ìju s Milédis , faute d'invention , se
coiffent d'après les portraits de leurs
bifucules ou de leurs trisaïeules '.> de
forte que d'ordinaire la Salle de l'Opéra
de Londres préservre le spectacle des
différentes modes imaginées depuis
deux ou trois cens ans. ;
Les Anglois , nnurellement sérieux
& mélancoliques , éprouvent raremen»
cette joie vive qui se manifeste par des
éclats de rire. 11 y a encore parmi eux
u e nation qui ne rit jamais ; c'est celle
des Preíbytériens ; ils ont fait du rire un
huitième péché mortel. On trouve des
familles entières qui de père en fiis n'ont
jamais ri.
On a vû dans ces derniers temps en
Angleterre un homme de la plus grande
naiíïance qui vouloit que rien ne l'affli-
gcât dans le monde. En vain on lui an,
nonçoit un événement fâchenx-, il s'obs-
tinoit à le nier. Sa femme étant morte j
6\ £A N N É s
H n'en voulut rien croire ; il faisoit mei-
tre fur la table le couvert de la défunte ,
ic s'entretenoit avec elle comme fi elle
eût été présente; il en agifloit de même
lorsque son fils étoit absent. Près de fa
dernière heure , il soutint qu'il n'étoit
pas nulade, & mourut avec son heu
reuse folie.
Un étranger admis à la Chambre des
Pairs, est également frappé & d»l'élo-
quence hardie des Seigneurs Tempo
rels qui discutent les intérêts de la na
tion , ôc de la contenance silentieuse des
Evêques toujours vendus à la Cour , 8c
qui se tiennent à leur place immobiles
comme des statues. Ils ne prennent au
cune part à toutes les questions qu'on
agite ; ils attendent , fans proférer nue
feule parole , la fin de tous les débats ,
St, si l'on en vient aux opinions, alors
ils ouvrent la bouche pour voter en fa
veur du Ministère. Du reste., rien ne les
émeut, ni l'intérêt de l'Etat & du peu
ple , ni meme les plaisanteries indécen
tes dont les accablent les Seigneurs Tem
porels qui les traitent comme s'ils étoient
réellement sourds & muets. On appelle
la place où ils font aflìs U banc dujîltnce.
Le célèbre Lockt dit que c'est le caput
Littéraire. tfj
moTtuum de la Chambre des Pairs. Dans
le recoeil des Diseoars prononcés à cette
Chambre > on n'en rtouve qu'un seul
d'un Evêque ; & ce Discours est en fa-
vent de l'Acte le plus odieux à la na
tion.
Aux défauts que j'ai déja reprochés à
M. l' Abbé k Blanc , on peut ajouter ceux
d'un style diffus & lâche , de se concret-
dite souvent , mais fur- tout de tombee
cUns des répétitions continuelles. On
trouve dans ses Lettres , par exemple ,
soixante & quatorze fois bien comptées,
cette exclamation r II efi étonnant que
Us Anglais qui ont tant de Philosophie ,
ou tant de raison , ou tant dt bon sens p
donnent dans ce ridicule. Au reste , Mon*
sieur 1 la même équité qui me force de
reprendre cet écrivain fur les imperfecf
fions de son ouvrage » m'oblige de faire
l'éloge de son cœur. Ce livre est rempli
d'observations sages , de maximes fai
nes , de principes avoués par la droite
raison; tout y caractérise un bon citoyen
8c un honnête homme ; & ce titre est eu
vérité bien préférable à celui d'habile
écrivain.
\

$6 VA ssh
LEncyclopédie Portatives
A l'insptction de cette Brochure ini
Xt intitulée , Encyclopédie Portative ou
Science Univerjelle à la portée de tout ie
monde , par un C uyen Pruffien , à Ber
lin chc{ tous les Libraires , à Paris chez
Vinctnt rue Saint Séverin , & à la ma
nière dont ce titre est rempli , on croi-
roit d'abord que c'est une critique du
grand Dictionnaire qui porte le même
nom. Il semble en effet que l'auteur se
soit proposé d'in diquer la route qu'on
aurou dû prendre pour former une
chaîne fuivie de nos connoissances , &
pour éviter les erreurs, les contradic
tions , les abfurdités mèmes dans les
quelles on est tombé pour s erre servi
d'une méthode toute contraire. On éta
blit ici les principes généraux des scieni
ces & les notions préliminaires , d'où
on descend insensiblement & par degrés
à tout ce qui peut occuper l'ssprit hu
main. Il est certain, Monsieur, qne, fl
toutes les i lées renfermées dans cette
Brochure étoient développées dans Tor
dre qui leur est aflìgné , on auroìt enfin
une véritable Encyclopédie. Cependant
ce petit livre , malgté la méthode exacte
Littìrai HZ. G'7
qu'on y observe , n'est qu'un assemblage
bisarre de mots placés les uns fur les
autres , entrelassés de chissres Romains ,
Arabes , de caractères Grecs , imprimés
en lettres majuscules , Italiques , Ro
maines , qui ne laissent dans l'esprit que
de la confusion , & qui n'apprennent
absolument rien à ceux qui ont les pre
mières notions des choses. Quelques
exemples vous mettront au fait du pro
jet de l'auteur.
L'HOMME
devroit fans cesse s'appliquer à bien
connokre
LE TOUT UNIVERSEL,
c'est-à-dire ,
DÍEU, Soi MÊME ET LE MoNDK.1
I. Dieu , & en lui .
i L'Existence.
z L'Essence.
3 Les Attributs. /
4 La Trinité.
5 Les Œuvres.
6 Le Culte. . .
II. L Homme , qui renferme
i L Ame , où
a ) Les facultés de l'ame.
b ) Les p (fions.
c ) Les vertus & les vices. ( t
58 VA
à) Les perfections & les imperfec
tions de lame.
1 Le Corps, où il y a à considérer,
a ) Les parties , sçavoir
«) Eísentielles,
l) Externes.
v) Internes , de même que
b) Les Maladies & Us Infirmités qui ti
rent leur origine
«) Du défaut & de la difformité des
membres. -(
p) De la séparation & des blessures
des parties solides.
y) De la mauvaise constitution des
humeurs du íang.
c) La Conservation du Corps.
«) Par la nourriture, comme le man
ger & le boire.
fi) Par le vêtement fait de toures for
tes sortes de matières pour le fèxe
masculin & pour le féminin.
y ) Par la demeure , où il s'agit de la
maison & des meubles.
Les parties externes du corps & les plus
exposées font
a ) La tète, &c.
b ) Le cou oà efl la gorge , la nuque , les
épaules.
c) Le ttonc , dont les parties font
I

Lit r érai nz. g9


i Le haut du tronc où se trouve la
poitrine , le tour de la gorge , les
mamelles , le creux de l'tstomach,
le dos , t'épine du dos , les épaules
& les côtes avec les parties char
nues.
1 Le ventre où l'on observe
1 L'épigastre ou la partie umbi'icale ,
&c , la partie sciatique , &c.
2 Le giron ou les reins , les f* (les , le
ftflìer, &c , &c.
Vous lirez ailleurs : on étouffe & on
éteint le feu
Quand on le prive de ses alimens.
Quand on en dét- urne l'air.
Quand on le couvre d'eau & de terre,
ou autrement quand on l'éteint àsorce
d'yJèringuerde Veau , par exemple s dans
les incendies. Ils proviennent souvent
d'une étincelle & même d'une très- petite
étincelle quand elle tombe dans de la
paille , ou du lin ou dans des matières
combujlibles , &c , &c , &c Cette Brò-..
chure est moins une Encyclopédie que
le Prospectus d'une Encyclopédie. Tout
y est à fa place ; ce qui fuit est toujours
une conséquence de ce qui précède.
Mais qui le chargera de remplir un
plan si vaste , k de couvrit de rameaux.
jet L* A JV N É 2
de feuilles & de fleurs- cet arbre im
mense , dont on ne n®us présente ici
que le tronc &c les branches principa
les dépouillés de verdure ?
Le Génie de Montesquieu,
Lorsque parut VEsprit des Loix , ou
vrage qui honore notre nation & notre
siècle , les gens de Lettres furent parta
gés ; les uns s'efforcèrent de répandre
des nuages fur cet astre qui les éblouis-
soit; les autres se prosternèrent pour
Tadorer j ceux ci le critiquèrent par ja
lousie; ceux là le louèrent par vanité.
Ce que je vous annonce aujourd'hui ,
Monsieur, n'est ni une cenfure, ni une
apologie de ce livre, mais un abrégé
fous ce titre : Le Génie de Montesquieu ,
un volume in 1 1 de 426 pages , à Ams
terdam chez Arkfiée & Merlus , à Paris
chez Fincent , rue Saint - Séverin. On a
détaché les maximes principales ; on a
tangé dans la même classe celles qui
pouvoient avoir rapport à un même ob
jet ; on a distribué le tout dans 29 Cha
pitres ; & , par ce moyen , on a cru avoit
déterminé le genre particulier de l'ef-
prit de M. de Montesquieu , ou plutôt
•ion génie. 11 n'est pas poísible d'analyser
Littéraire. -j\
un Uvre qui n'est lui même qu'une sim
ple analyse. Je me contente de rappelles
a votre souvenir cinq ou six faits hiítori
ques très singuliers ; ils pourront enga
ger quelques personnes qui n'aiiuent
pas la lecture à lire du moins ce. volu
me , si elles n'ont pas encore & quand
même elles auroient déja lu l'ouvrage
de M. de Montesquieu*
A Sparte on ne pouvoit prêter fa
femme à un autre , ni recevoir celle
d'un autre ; il fajloit être toujours dans
fa maison avec des vierges.
A Rome il fut permis au mari de
prêter fa femme à un autre. Caton prêta
fa femme à Horunjius , $c Caton n'étoit
point homme à violer les loix de son
pai's. ,
Vous. fçavez que fous le regne de
Saint-Louis on ne pouvoit pas coui her
ensemble la première nuit des noces , ní
même les deux fuivantes , fans en avoir
acheté la permission des Evêques : c'é
tait bien ces trois nuits là qu'il falloit
choisir , dit M. de Montesquieu j car pour
les autres oh n'auroit pas donné beau
coup d'argent.
Un ancien usage des Romains défen-
doit de faire mourir les filles qai n'é
fl ' L'ÀNNèl LlTTÉRJTRi; .
toient pas nubiles. Tibère trouva l'expé-
dient de les faire violer par le bourreau
avant de les envoyer au fupplice.
Nos anciens , dit un Empereur Chi-
«ois , tenoient pour maxime que , s'il
y avoit un homme qui ne labourât
point , ou une femme qui ne s'occupât
point, quelqu'un souffroit le froid ou la
faim dans TEmpire ; & fur ce prin^
cipe il fit détruire les Monastères des
Bonzes.
Soixante & dix personnes conspirè
rent contre l'Empereur Bajile ; il les fit
fastiger ; on leur brula les cheveux & le

ture, quelqu'un de la fuite tira son


épée, coupa la ceinture, & le delivra}
il lui fit trancher la
disoit il, il avoir tiré son épée contre
lui.
Dans l'ifle Formose, la religion ne
permet pas aux femmes de mettre des
enfans au monde qu'elles n'aient atteint
trente cinq ans. Avant cet âge , la Prê
tresse leur foule le ventre , & les fait
avorter.
Je fuis , &c.
A Paris, et i^Âoût 1758.
71

L'ANNÉE

LITTÉRAIRE.

LETTRE IV.
Iphigènìe en Tauride.
J'Assistai , Moníieur , le 4 Juin de Tan
née dernière à la première représen
tation à'Iphigénie en Tauride , Tragédie
par M. Guymond de la Touche. EUe fut
reçue avec des battemens de mains &
de pieds qui tenoient de la fureur. Je
crus , je vous l'avoue , que c'étoit une
dérision , & le Parterre me paroissoic
trop inhumain de demander VAuteur ,
VAuteur , pour l'immoler à ses transports
ironiques. Jugez de ma furprise en ap
prenant qu'il avoit applaudi de bonne
foi ; en effet , les représentations fui
vantes eurent un fuccès effréné. C'est
une folie que de vouloir résister seul
au torrent des acclamations de la
multitude', on soulève contre -soi les
Ay. 1758. Tome T. D
^4 £ A N N ÉZ
amis du Poëte &c les partisans échauf.
fés de I'ouvrage ; on passe pour un
frendeur éternel des nouveautés , pour
un Critique de mauvaise humeur Sc
de mauvais goût , pour un homme
bassement envieux de la gloire d'autrui,
Je pris donc le parti de me taire , &
j'attendis patiemment l'impression de
la pièce. Tout Je monde l'a Jue ; tous
les yeux font désillés ; je ne vous dissi
mule pas que ce retour du Public m'a
un peu flaté) mais , vous m'en croirez
si vous voulez , j'aurois été plus charmé
de m'êtte trompé.
Ma répugnance à traverser la petite
fortune d'un auteur qui débute, mon
imagination refroidie fur cet ouvrage ,
k travail que demande un pareil Arti
cle pour peu qu'on soit jaloux de le bien
faire , des lectures d'un gente différent
enchaînées l'une à l'autre , le penchant
si naturel à l'homme de remettre tou-
v jour? lorsqu'une fois on a pris des dér.
lais : telles font , Monsieur , les vérita--
bles raisons du long silence que j'ai
gardé fur cette Tragédie. Mais je me
fuis engagé à vous en dire mon senti
ment ; j'ai tâché de rappelîer mes idées
gn la lisant de nouveau. 11 me patok
LlTT ÈRAI K S. 7f
inutile de faire l'extrait d'une pièce si
connue ; l'essentiel est d'examiner avec
vous le Sujet , les Caraclères , ì'Action ,
Ja Conduite , le Denoûment & le Style.
Le Sujet est un des plus heureux que
les Anciens nous aient transmis. Ils onc
supposé qu 'Iphigénie , fur le point d'être
sacrifiée en Aulide , avoit éte enlevée ôc
transportée par Diane en Tauride dans
la Scythie ( aujourd'hui la Crimée) pour
y être fa grande Prêtreste. Tous les
Grecs & son frère Orejle lui - même la
croyoient immolée par le glaive de Cal-
chas. Pourfuivi par les Furies , après
avoir tué Clytemnejlre fa mère , Orefit
va dans la Tauride par l'ordre &Apol
lon ^ pour dérober la statue de Diane ôc
la porter dans l'Attique. La fin de ses
tourmens est attachée à ce pieux larcin.
11 arrive avec son ami Pylade ; ils font
pris ; on veut les égorger , fuivant la
coutume barbare du pais ; mais la Prê
treíse reconnoît son frère ; on sent rou
tes les furprises & tout le pathétique
qui doivent en réfulter. Plusieurs poëtes
Grecs se sont exercés fur cette fable , mê
me avant £H«/,i<&,entr'autres,.un certain
Polyìdes dont il ne nous reste presque
rien. La Tragédie à!Euripide est la feule
•7<Ç .. £ À N K S*
qui soit parvenue jusqu'à nous. Elle nous
"intéresse, nous émtut, nous attendrit,
« même dans la ptôse du P. Brumoy,
L'histoire de notre Théâtre fait men
tion d'une Tragédie à'Orejle, la même
pour le fond que \'Iphigênie en Tauride,
jouée le 10 Octobre 1681 $ elle n'eut
que trois représentations , & n'a jamais
été imprimée ; le Clerc & Boyer , deux
mauvais auteurs de l'Academie Fran
çoise , l'avoient faite en société ; ils
avoient furchargé le plan simple ^Euri
pide de hors - d'œuvre ridicules. Racine
balança long-temps entre Iphigênie in
AuCide & iphigênie en Tauride, c'est-à-
dire , Iphigênie sacrifiée & Iphigênie sa
crifiante y comme il le disoit lui même ;
il ne se décida pour la première que par
la difficulté de trouver un beau cinquiè
me Acte à la seconde. Son génie dans la
fuite leva fans doute cet obstacle ; car il
nous reste de lui !e plan en prose d'un
premier Âcte Iphigênie en Tauride ,
imprimé dans les Mémoires fur fa vie
donnés au Public par M. Racine son tìls.
Quel dommage que nous n'ayons pas
ce plan en entier , & fur - tout que ce
poëte inimitable ne Tait pas exécuté !
Ge fujet eût prospéré dans fts rtíains
i .
Littéraire. 77-
habiles , & nous aurions le bonheur que:
personne ne se seroit avisé de le traitee
après lui. M. de la Gra/fgt-.Chancel fit
paroître le 1 1 Décembre 1 607 une sphkr*
génie en Tauride fous le titre à'Orefte
& Pylade. Ce Drame réussit, Sc a ccé
repris avec quelque fuccès. L 'amour que
l'auteur prête à Iphigénie pour Pylade ,
dont elle retarde le fupplice sous djffé-
rens prétextes , produit un grand ester.
Thoas y Roi de la T«wìde , exige enfin
le trépas de l'étranger ; on annonce à la-
Prêtresse qu'un autre Grec vient d'être
arrêté ; elle se propose de le fubstituer à
Pylade , qu'elle veut sauver. Mais elle
í.e.connoît ce Grec pour Orcfle. Son cœur
se trouve alors partagé entre son frère
4c son amant : voilà ce qui s'appelle une
invention heureuse, un trait de génie,
an coup de maître. Le reste da la pièce.
n'y répond pas. On y voit une Thomi-
tjfS , Reine d'une contrée voisine de fa
Tauride, dont l'épifode est pitoyable ;
un cinquième Acte détestable, un style
fans poesie , fans correction. même ; err
général , c'est un ouvrage médiocre. Il
n'en est pas ainsi de l'Opéra à'Iphigénie
en Tauride représenté pour la première
fois ea 1704. L'auteur de ce Poé'me.
f% L'A U N Ê £
Lyrique, le meilleur sans contredit que
nous ayons depuis les chefs-d'œuvre de
Quinault , est le célèbre Monsieur Z?««
çhi.
C'est d'après tous ces ouvrages que
M. Guymond de la Touche a composé le
íien. Les secours ne lui ont certainement
pas manqué ; auflì n'y a-t-il rien de neuf
dans fa pièce ; pensées, incidens , situa
tions , &c ; tout appartient aux poetes
qui l'ont devancé. Il n'a dû, dans une fi
grande abondance, être embarraísé que
du choix. Il est vrai que ce choix an
nonce l'homme de goût oul'auteur vul
gaire. Mais quand même M. de la Tou
che eût fait éclater le discernement le
plus rare en travaillant fur ce fujet re
battu , il n'en retireroit pas autant de
gloire que s'il s'étoic frayé une route
nouvelle , par la raison qu'il y a moins
de mérite à récrépir , à orner un vieux
bâtiment , qu'à élever de ses propres
mains un noble ic fuperbe édifice.
Mais entrons dans les détails de la
nouvelle Iphìgénie , 8c d'abord connois-
sons les Caraclères que M. de la Touche
donne à ses personnages. Je commence
par celui de Thoas. Voici le langage
constant que tient ce Monarque.

i
Littéraire. f$
Sans être crifninel ,- j'éprouve des remords....
Sur mon front innocent ma couronne chan>
celle....
Les Dieux qu'avec effroij'évite a"offenser....
En un mot , c'est ma loi , c'est ma Religion.
De ma Religion vengeant le privilège
Grands Dieux , démentez-vous la foi de vos
oracles
Quel mystère odieux
Yoas faifdit contre ínói trahir l'ordre des
Dieux ?.. ..
Pouvez - vous , au mépris des Dieux , de votr»
rang,
Excuser vos forfaits par Un crime plus grand ?..;
Venez remplir le foin devotre emploifacré ,
Ét prendre íùf l'autel le couteau révéré....
Obeisse^ au Ciel qui vous commande... Z
Quoi vous osez encore ici contre vous-même,
Trahir des Dieux présens l'ordre saint & su
prême ?
Vous le voyez , Moniteur ; Thoas n'est
pas un tyran qui se sert politiquement
au Ciel pour opprimer la terre ; il craint
d'offenser les Dieux ; leurs oracles font
sacres pour lui ; il ne respire que l'inno-
cence & la vertu j il est plein de zèle
pour sa Religion. Gette Religion est af
freuse j ce n'est pas fa faute ; ses pères la
lui ont transmise ; tous ses peuples la
fuivent ; il la fait respecter dans ses
Etats ; il veut qu'on en remplisse les de
voirs ; jamais Prince ne fut plus dévot.;
c'est une copie du pieux Ente.
Iphigenie n'a point de caractère. Elle
ilote incertaine entre la Religion de la
Tauride & la pirié qui parle à son cœur i
elle écoute tantôt la voix du Ciel , tan
tôt celle de la nature. Ce qui rend cette
indéciíion révoltante , c'est qu'elle est
tardive , & qu'elle naît d'un motif per
sonnel. La Prêtresse ne devient sensible
qu'après quinze ans de barbarie ; fa
main , jusqu'à l'arrivée des deux Grecs,
a sacrifié sans remords tous les infortu
nés que le fort a jettes fur les rivages de
ía Tauride. C'est moins l'humanité gé
nérale que son intérêt particulier qui la
touche. Cependant son Roi, son devoir
& les Dieux qu'elle trahir, reprennent
de temps en temps leur empire fur son
esprit. Cette irrésolution est bien peinte
dans ses discours.
La natore me parle & ne peut me tromper;
C'est la première loi , c'est la feule peut être ;
C'est la feule du moins qui se fasse connaî
tre,
Qui soit de tous les temps , qui soit de tons les
! - • lieux ,
St gui tègle à la fois les hommes & les Dieux.

On croirait après ces vers le caractère


à'Iphigén'u ferme & décidé ; mais elle
£e dément à chaque scène. Elle dit à ses
Prêtresses

Accomplissez du Ciel les ordres légitimes...,


O devoir infléxible
Sar les devoirs sanglans d'un emploi rigouí
rcux....
Des vengeances du Ciel si j'offensois les
droits !
Si j'étois malheureuse & coupable à la fois 1... .
,' L'humanité plus forte
Après de longs combats fur mon devoir rem
porte....
I,ps Dieux , en reprenant leur première victime,
Ne réapprennent que trop mon devoir & mon
- . crime..-.
Votre vertu me rend mon devoir impossible.

Son devoir est donc de sacrifier Orcfie 8c


Pylade ; elle se rappelle sans cefle ce de
voir pour s'y refuser.
Ses deux Confidentes , Eumene & Is-
ménie , toutes deux élevées dans la Reli
Dv
Si L' A ìt u É 2
gion de leur pais , toutes deux Prêtreíses
de Diane , font deux esprits forts qui
blâment hautement les fonctions donc
elles s'acquittent tous les jours. Chose
étrange L La sœur à'Apollon n'a pas dans
son temple une seule fille qui prenne
ses intérêts. Toutes oublient ce qu'elles
doivent à leur Roi , à la religion qu'el
les professent depuis leur enfance , au
culte particulier qui les attache aux au
tels de Diane , pour servir.... Qui ? /phi-
génie , une étrangère , dont elles igno-v
rent la patrie , la naiíïance & les aventu
res l II est fort singulier que Thoas ,
c'est-à-dire , un homme , un Roi , qu'on
poutroit voir sans étonnement braver
les préjugés , soit le seul qui ait de la
religion dans cette pièce , & que dejeu
nes filles y jouent un rôle impie.
Les caractères à'Orefle & de Pylade
font vrais 8c conformes à la Fable ; ''au
teur les a trouvés tout tracés dans Eu
ripide, dans Racine, dansM.de la Grange,
dans M. Duché, 5c dans mille autres ; il a
bien fait de n'y rien changer. J'aurois
voulu seulement qu'il eût fupprimé les
sentences vagues, froides & commu
ne» , qu'U met dans la bouche de Pj-t
iadc í
,
I
Littéraire". 83
L'homme apprend tous les jours à mépriser la
vie.....
Tour homme a ses revers ; tout homme a fa
douleur....
Le plus heureux mortel a connu les allarmes...

VAtlìon ou l'intrigue de cette Tra


gédie me présente deux Actions bien
distinctes. Dans la première , Iphigénie
veut instruire fa famille de fa destinée.
Les deux Grecs lui paroissent propres à
servir son projer. Quand elle voit qu'elle
ne peut les sauver tous deux , elle con-
sent que ce soit Pylade qui porte sa let
tre , parce qu'au fond Pylade peut austî
bien qaOrejte rendre un billet. Lorsque
le meííager est parti , quel est l'objet des
craintes , des inquiétudes , des agita
tions à'Iphigén'u ì Elle ne pense qu'à
Pylade, ne voit que Pylade, ne parle
que de Pylade ; ce qui Toccupe est le
• peu de sûreté de la fuite de Pylade ; ce
qu'elle appréhende , c'est qa'Ele&re sa
sœur ne reçoive pas la lettre dont elle a
chargé Pylade. Oreflt est totalement ou
blié y la commission de la Prêtreíïe est
faite ; c'est tout ce qu'elle defiroit ; son
parti est pris d'immoler Orefle. Voilà, fi
je ne me trompe, une Acïion complette
lí fiuie. D vj
*4 VAN NÉ S
Vous remarquerez qu'/phigénie a tou
jours caché íbn nom aux deux étran
gers ; si elle avoit à se faire connoître ,
c'étoit naturellement à Pylade qui par-
toit pour la Grèce , & qui pouvoit lui
être utile. Cependant elle s'est tenue
vis-à-vis de lui dans la réserve la plus
rigoureuse; elle a même sèchement ar
rêté ses questions indiscrètes par ce vers :
Laissez-moi mon secret ; j'ai respecté le vôtre.
MjÌs elle apprend que Pylade a péri
dans les flots. Elle change d'idée , & se
trouble au point qu'elle veut voir l'au
tre Grec , & découvrir sa naiísance & ses
malheurs à un homme qui ne peut lui
être bon à rien , qu'elle va égorger dans
la minute , & qui ne doit la regarder
que comme son bourreau. Quelle alié
nation d'esprit ! Mais cette entrevue
produit la reconnoiflance du frère & de
la sœur. Il n'est plus question de Py
lade ; il s'agit maintenant de sauver
Orefìe ; c'est la seconde Action.
L-i Conduite de ces deux actions est
très- vicieuse. Les fables qu'adopte ou
qu'invente l'auteur font dénuées de
vraisemblance , les reflorrs qu'il emploie
foibles & fragiles. Je n'autois pas voulu
LlTTÍRAlRZ. îj
que la puijsante main de Diane eût trans
porté Iphigénie dans la Tautide. Nous
voyons par le plan de Racine qu'il la
faisoit enlever par des pirates : accident
qui étoit commun dans la Grèce , & qui
ne nous choque point. Je n'aime pas
non plus qaOrejìe arrive en Scythie dans
le dessein de ravir la statue de Diane.
Cette fiction n'est point dans nos mœurs,
& la Tragédie peut s'en passer. 11 est
probable que Racine eût encore écarté
ce moyen dans son Iphigénie en Tauride,
comme dans son Iphigénie en Aulide il
s'est donné de garde de mettre une bi
che à la place de la Princesse au mo
ment du sacrifice. Il fuíHsoit , ce me>
semble , qn'Oresíe , pour fuir les lieux
de son exécrable parricide , pour se dé
rober aux fouets vengeurs des Euméni-
des, pour s'éviter lui-même , fût allé
chercher le repos dans une autre con
trée avec son ami Pylade, &c qu'un orage
l'eûr jetté sur les bards de la Tautide :
nouveau trait de la colère céleste contre
lui. Mais , dira-t-on , Euripide , M. de la
Grange & M. Duché font voyager Iphi
génie à travers les airs , & donnent à
O. ejle le projet d'emporter la statue ;
j'en conviens j mais M. de la Grange a
fS L'AtíNÈt
eu tort ; Euripide & M. Duché ont ea
raison. Le pocte Grec étoit appuyé fur
la croyance générale de sa nation ; il
flattoit d'ailleurs fa patrie par la pein
ture de ses usages religieux & de ses
nionumens en l'honneur de Diane. Le
poëte Lyrique François faisoit un Opé
ra ; le merveilleux est l'ame de ce specta
cle ; il est exclus de la vraie Tragédie ;
il faut sçavoir distinguer ce qui con
vient aux différens gentes. J'aurois mê
me fupprimé le nom de Diane , Déeífle
fabuleuse. Une autre Divinité quelcon
que , à laquelle on eût sacrifié des victi
mes humaines , eût rempli l'objet essen
tiel ; car ce n'est ni Diane , ni fa statue ,
qui intéressent dans cette Tragédie , mais
les passions , les fentimens , la tendresie
fraternelle , &C. Tous ce» changemens
m'eussent paru néceíïaires pour éloignée
de l'esprit des spectateurs toute idée de
Mythologie, pour mettre plus de raison
& de vérité dans le fujet , pour le ren
dre plus analogue à notre façon de pen
ser. On doit prendre des Anciens les
be lutés de tous les temps & de tous les
lieux , & laisser là les mœurs locales , les
usages topiques.
Le songe que raconte Jphigenic est
Littéraire. $7
dans Euripide & dans M. Duché. M. de
la Touche a même copié quelques ex-
preíHons de ce dernier. Tous ces songes
font bien usés au Théâtre , & , pour l'or-
dinaire , amenés fans arc. On les fait
faire à point nommé au moment qu'ils
doivent se vérifier.
Oreste , chargé de chaînes , paroît le
premier fur \e Théâtre, ll s'exhale en
imprécations fur ses malheurs , en re
grets sûr son cher Pylade qu'il croit en
glouti dans les flots. Le vaiíseau à'Oresle
a été brisé par la tempête , & celui de
Pylade a disparu. Ainsi: les deux amis ne
montoient pas le même vaiíseau. Com
ment concilier cette séparation avec la
tendre amitié de Pylade & à'Orejle î Py
lade laifloit donc son ami en proie aux
remords qui le dévoroient , aux furies
qui le tourtnen'toient , aux serpens qui
le déchiroient r Peut - on faire une pa
reille fupposition ? Pylade arrive à son
tour enchaîné. Son vaisseau n'a point
péri ; il en a laine le soin au sage ÔC
brave Alcét.
La première entrevue à'Iphìgénìe &
des deux étrangers se fait à la quatrième
scène du second Acte. Cette scène est
ïsès-boane Jans M. de la Toucha il a
.

23 X' A V X i M
bien profité à'Euripide & de toutes nos-
Iphigénies ; mais dans le marnent qu'on
s'intéresse le pUis, que la curiosité du.
spectateur est plus vive , &c que le déve
loppement commence à se faire , la Prê-
treíîe rompt tout à coup la conversa
tion. Il étoit cependant de la nature Sc
de la vraisemblance qu'elle demandât
des nouvelles á'EUSre fa sœur qu'on lui
dit êrre vivante. Point du tout , elle en
voie les deux étrangers au fupplice..
Après nous avoir prévenus qu'elle ne
pourroit jamais se résoudre à les immo.
îer, & que leur entretien a dù lui fairç
une plus forre impression de sensibilité,.
on l'entend dire froidement à ses com»
pannes :
Prêtresses , conduisez ces deux infortunés
Aux lieux où pour l'autel ils doivent être ornés.
On ne s'attend point à cc retour ; il est
vrai que si elle avoit continué à leuc
faire des questions, la reconnoissance.
arrivoit , & la pièce étoit presque finie ;
mais il ne falloit pas pour cela que ce
fût Jphigénie elle-même qui coupât dans
le vif, & qui ordonnât de parer leí'vic-.
times pour les sacrifier ; on lui conser
vait son caractère d'humanité , en fus-.
Ljttéraike. îf
pendant l'action par un fil moins gros
sier , en faisant furvenir Thoas , par
exemple.
lphìgcn'u se détermine à se servir des
deux étrangers pour donner dç ses nou
velles à fa sœur ELctre* Elle charge Jsmé-
nie d'aller prier son père, qui a quel
ques amis dans l'Etat , de faire sauver
les deux infortunés. Ce père A'Ismènie
joue incognito un grand rôle inutile
dans la pièce; on en parle souvent, on
l'emploieà tout, èVil ne paroît jamais.
La confidente revient annoncer à la Prê
tresse que , malgré tout ce qu'elle a pû
dire à son père, il ne peut sauver que
l'un des deux Grecs. Mais si cet homme
peut avec ses amis en sauver un , il peut
bien en sauver deux. Je doute fort que
M. de la Touche puiíïe donner une raison
plausible de ce refus bifarre. La meil
leure qo'il puisse apporter , c'est que le
combat entre les deux amis n'auroit pa.s
eu lieu.
Toute l'Antiquité fait mention de ce
fameux combat- M. de la Touche en a
trouvé le modèle dans Euripide , & fur
tout dans une bonne Tragédie Latine
du P. de la Rue Jéfuite , intitulée Lifi-
machus. Mais notre auteur a rendu ce -
jè í' A H H È B
combat d'une longneur excessive ; il de
vient mêmepar saprolixité une troisième
Action. Il n'est pas naturel que Pylade qui
connoîrle caractère violentd'0«/?edíspu*
le fi long-temps avec lui. 11 doi; sçavoir d'a
vance qu'il ne fera que l'aigrir par des
contradictions déplacéesjce n'est qu'après
plus de cent vingt vers qu'il se te* d en
fin , après avoir laisté cruellement son
ami fe livrer à toutes fes fureurs, écumer
de rage, & blasphémer ks Dieux. Oa il ne
falloir pas céder du tout après une résis
tance si opiniâtre , ou il falloit céder
plutôt, c'est à-dire, faire semblant de
céder , comme dans Euripide, où , après
an débat d'une étendue convenable ,
Pylade feint de se rendre aux raisons
Si aux prières de son ami : » Eh bien ,
» Orejle , il faut vous obéir ; vous le vou>
» lez ; vous aurez un tombeau ; Orefle
» mort retrouvera dans Py lade un plus
» ardent ami que durant la vie. •, Cela
est plein de sens & d'esprit ; Pylade ne
consent à vivre qu'en apparence , il
compte fur quelque heureux événement
ou plutôt fur son courage. C'est ainsi
que dans YAndromaque de Racine , Py
lade , après avoir inutilement tenté de
détourner son ami du projet d'enlever
Ll T T ÉÈ.ÂI ii. 91
HtTtniont , ne l'accable point de repro
ches & de raifonnemens , mais fe prête
rout à coup adroitement à fa manie :
Allons, Seigneur, enlevons Hermione ;
Au travers des périls un grand cœur se fait
jour.
D'ailleurs, les deux amis dans M. de lu
Touche font féroces; c'est moins l'arni-
tié que la fureur qui les anime •, ils ef
frayent plus qu'ils n'attendrissent. Ajou
tez á cela que le Pylaie de notre auteur
paroît fe rendre de bonne foi. 11 dit i
part :
Inspirez-moi , grands Dieux , ab , fans doute
qu'Alcée....
Où est cet Aide ? II n'a point paru daní
la pièce ; on ne l'a nommé qu'une fois
d'une manière fort confuse , & le spec
tateur, qui ne le connoît pas , l'a par
faitement oublié. Au contraire , par la
façon prompte & décidée dont le même
Pylade prend son parti dans Euripide &
dans Racine , an voit évidemment que
ce n'est qu'une feinte.
/phigcnìe remet fa lettre à Pylade.
Voici l'ccrit enfin que j'adresse à Mycène j
Hc trompez pokit l'espoir qui peut m'être per«
5*. l' A n n ii
Qu'aux mains à'EUBre il soie fidcllcmcnc rc*
mis.
Pylade a raison de s'écrier :
Qu'entends-je ? Et quel rapport vous unit l'une
à l'autre f • . • . ,
La Prêtreíïe lui ordonne de ne lui en pas
demander davantage , & Pylade fort
tranquillement. Mais , malgré les or
dres de la Prêtreíse, cette correípon
dance entr'elle & la sœur de son ami
étoit trop singulière , pour ne pas cher
cher à l'approfondir i il devoit lui dirô
qu'il étoit plus important qu'elle ne pen-
soit qu'il Çìt. instruis de ses liaisons ave_q
EUBre ; il est bien extraordinaire qu'il
n'emploie pas cette étonnante décou
verte au salut á'Ore/îe , qu'il n'en fasse;
aucune part à celui-ci , & qu'il se repose
de sa conservation fur des moyens très-
incertains.
La reconnoiflance à'Orefte 8c á'Iphi-
gèn'u fe fait da'ns la scène vi du qua
trième Acte, après que Pylade s'est noyé.
Cetre scène est la fuite & la fin de la.
scène iv du second Acte. La Prêtreíse y
reprend l'interrogatoire qu'elle n'avoit
pas jugé à propos d'achever. Elle y ré
pète les mêmes quastions & presqus
I z t t é * À i a k. 95
'á.ans les mêmes rennes. Arijlott, dans
-les Chapitres XVII & XVIII de fa ì*oè.
-tique, distingue plusieurs forces de re-
-connoissance. Les plus jimples, dit- il, &
- dont la plupart des poètes se servent saute
.dergênie , sont produites par des signas
nacurels.comme une marque fur quelque
^endroit du corps , une cicatrice , &a,
ou par des signes de l'invention du poc-
.^te , tels qu'un anneau , une armure , un
bijou , cfcc. La Tragédie de Zaïre nous
offre ces deux espèces de reconnoissance.
Celle de Zaïre vient d'un bracelet de
diamans qui avoit appartenu à fa mère,
& que Lujìgnan reconnaît ; celle de Nc-
rejlan d'une cicatrice :
Avez-vous dans le sein la cicatrice heureuse
Du fer dont à mes yeux une main furieuse!...
Il répond qu'oui. D'autres se font par k
mémoire, lorsqu'un obj;t ren-uvelfe
•en nous quelque souvenir. Par exem
ple, Ulysse chez Alcino'ùs entendant un
•joueur de harpe & se rappetlant sts tra
vaux passés , ne peut retenir ses larmes ;
il est reconnu. II y en a qui naissent d'un
raisonnement , comme dans les Cœpho-
res , Tragédie à' Ejchyle , où ELctre rai-
•sonne de cette matière x-Iltfi venu ici-an
94 L* A S N Û Ë
homme qui me ressemble ; personne ne ml
tejjcmblt que mon srjtre Ortjle ; donc mon
srere eji vfnu. Les meilleures reconnois-
sanctis font celles qui sortent des inci-
dens mèrnes & qui excitent une grande
furprise par des moyens vraisemblables.
Arijlott préfère avec raison la reconnois-
sance à'Œdipe & de Jocajle à toutes les
autres. Il donne aufTì de grandréloges à
celle à! Euripide ; je ne sçais si ces éloges
font bien mérités. Jphigénie , dans la
Tragédie Grecque , remet à Pyla.de une
lettre pour Orejle devant Orejle même ;
mais il peut arriver qu'il fasse naufrage,
qu'il ait le bonheur de se sauver , & que
sa lettre se perde. Pour prévenir cet ac
cident , elle lui en détaille Je contenu :
Dites à Orefle,fils d' Agamemnon , que
celle qui lui écrit tjl cette Princejse immo
lée en Aulide , &c. Jugez de l'âtonne
ment à'Orese & de Pylade. Madame, lui
dit ce dernier , voussrt{ bientôt servie ;
compte^ sur la plus prompte obéissance ;
receve^ , Orejle , la lettre de votre sœur.
Cette reconnoissan.ee est írcs- ingénieu
se , & ce n'est pas là qu'elle me paroît
repréhensible c'est lorsqu'Ore/Ze se jet-
tant dans les bras de fa sœur , celle-çi
se refuse à ses embrassemens , le regarde
Lit t é r a i *£. }j
«omme un imposteur , & lui demande
des preuves. Orejle , pour lui faire voit
qu'il ne ment pas , est obligé de raconter
toute l'histoire de fa famille ; ce qui re
froidit le spectateur , & détruit l'effet.
de la reconnohTancfi. Iphigénie devoit ,
ce me semble , fin croire d'abord les se
crets mouvemens de son cœur , & fur
tout se rappeller les traits à'Ore/ìe qu'elle
avoit vù. en bas âge , fa ressemblance
avec son père Agamemnon , Sec ; ces hy
pothèses fuffisoíent pour fonder la re-
connoiífence ; après quoi Orejìe l'eût
confirmée par le récit des malheurs de
fa Maison & des siens. -
Arìflote cire une âutre reçormoiíïance
à'Orejìe & à'Iphigénie , qui est , à mon
gré , la plus belle de toutes. C'est çeile
qu'employa Polyides , dont j'ai parlé
us haut. Ce poëte avoit si bien disposé
fable qu'il avoit conduit Orejle jus
qu'aux marches de l'autel ; prêt á rece
voir le coup de la mort , il difoit : Ce
ne(ì donc pas afft^ que masœur ait été im
molée ; il saut que je lesois aujjì ! La Prê
tresse, à ce mot de sœur & de sacrifice,
restoit interdite j elleinterrogeoit la vic
time , & la reconnoissance se faisoit ;
reconnoiflsance admirable qu plutôt di
$6 Ly A N K É E
vine. Transportez vous un moment au
Théâtre , Monsieur ; voyez y Mlle Du-
mesnil jouant le rôle à'iphigénic , armée
d'un poignard , Orcflc à l'autel qui lève
les mains & les yeux au Ciel , & qui
s'écrie :
C'est ainsi que ma sœur a péri dans I'Aulide j
Iphiginie furprise, troublée, saisie de
crainte , répondant avec la chaleur du
sentiment :
En Aulide !.... Sa sœur !....
Quel tableau ! Quel coup de Théâtre í
Quel frémiísement dans lame des spec
tateurs ! Je fuis bien étonné que M. de
la Touche, qui doit avoir lû Aristote ,
n'ait pas saisi ce trait fublime , quìd'ail-
leurs n'a été employé par aucun de nos
poetes. Sa reconnoistance n'est ni fon
dée , ni filée; elle. n'a aucun caractère;
elle se fait brusquement & sans intelli
gence. Dans la scène iv du second Acte,
lotíqu'Iphigénie demande à Orejie ce
c^i'Orejîe est devenu, il lui répond :
Il a cherché la mort qu'il a trouvée enfin.
C'est une équivoque. Oreste pensoit au
sacrifice qu'on préparoit ; mais Iphigi
nie étoit perfuadée que son frère avoit
cessé
1 .
Littéraire. n
cessé de vivre. Dans la scène de la re-
connoiíïance , ce même homme j qui
lui a appris que son frère étoit mort , se
dit Orejle ; & !a Prêtreíse l'en croit fur sa
parole , sans qu'elle en aie d'autre preuve
?iue fa déclaration , fans qu'il s'élève dans .
on esprit le moindre doute, le plus lé
ger soupçon , sans que la nature lui parle
fortement en faveur de cet étranger ,
fans que ses preíïentimens soient déve
loppés , fans qn'aucune marque, aucune
réminiscence , l'avertiíîè que c'est son
frère. Aussi me fuis-je apperçu que cette
reconnoissance avoit absolument man
qué son effet au Théâtre. Celle de l'O-
péra étoit présente à l'esprit de notre
auteur; il n'a pas voulu être rout à-fait
plagiaire i mais en cherchant à la dégui
ser , il lui a ôté tous les traits qui la ren
dent naturelle & touchante , & qui en
font un chef d'œuvre. Orejle y dit aufli
a. Iphigínie qu'il est Orcstc; mats Vlphigé-
nic de M. Duché en fournit elle-même
les preuves , qui ne se trouvent point *
dans ïlphigénie de M. de la Touche.
Ciel ! Oreste ! Ah , mon cœur m'en donne l'ajsá-
rance ;
C'est vous ; j'en crois mes mouvemenssecrets;
Att.x-ifi.TomeV. E
t)t T?A N N É 'E
Vous qu'avec peine j'ai vû dans rotre tendre
enfance,
Mais dont, avec transport,^* rappelle les traits.

La tendresse involontaire , dont le poëte


Lyrique a eu foin , dans les premiers Ac
tes , de prévenir Iphigcnie pour l'étran-
ger, a préparé les spectateurs à cette re-
connoissance qui arrive par degrés , 8c
qui les remplit d'une joie pure.
Le Dénoûment de Monsieur de la Tou
che pèche contre la première de toutes
les règles , le bon sens. Son Thoas ne
paroît qu'un moment dans le premier
Acte. On ne le voit ni dans le second ,
ni dans le troisième , ni dans le quatriè
me. L'auteur pourra - 1 - il excuser cette
inaction du Prince au milieu des périls
dont il est entouré, cette indifférence
pour la mort des étrangers qu'il deman-
doit avec rant de vivacité , cette con
duite si opposée à ses intérêts , à fa piété,
aux loix de son Royaume ? Enfin il se
réveille au cinquième Acte , lorsqu'il est
iastruit que l'un des deux captifs s'est
évadé. Il ordonne, un peu tard, d'im
moler l'autre Grec ; Iphigènie refuse de
verser son sang ; elle est forcée d'avouer
que c'est son frère. Thoas n'en est pas
LlTT BRJIX.E. 59
moins ardent à le faire mourir. On vient
lui dire qu'une escorte effroyable s'a-
vance vers le Palais. Avant que de mar
cher contre les rebelles , il veut se dé
faire àOrejle. Dans le moment arrive
Pylade ; il s'élance fur la scène ; d'une
main il arrête Thoas prêt à frapper ; de
l'autre i il le tue lui-même. Ce premier
mouvement de Pylade est très-pardon-
nable , il voit son ami prêt à perdre la
vie ; il est dans la nature & dans l'amitic
qu'il prévienne son trépas par celui du
meurtrier. Ce n'est donc pas cet assaflì-
.nat en lui - même qui doit être blâmé -,
c'est la manière dont il est amené. Py
lade vient là lorsqu'on s'y attend le
moins ; il tombe des nues comme la
machine la plus grossière. Comment
a-t-ilpûdans un intervalle si court ras
sembler des troupes autour ds la Capi
tale , fans qu'on s'en fuit apperçu dans le
pais du monde où l'on a le plus de dé
fiance, & où l'on prend le plus de précau
tions contre les étrangfrs ? Où & com
ment le vaisseau à'Alcée s'est il caché ì
Comment une poignée de Grecs vient-
«11e à bout de forcer un Palais gardé par
de bonnes troupes ? Comment tout un
peuple laiste-t-il tranquillement maíla
i«o l" A jsr vtÉ e
crer son Roi , òe ravir la stitue de Dianes
l'objet de sa vénération ? Comment &c,
&c , Sec , Sec ; mes Comment , Monsieur,
ne finiroient jamais. L'auteur aime le
merveilleux ; à fa place je l'aurois em
ployé dans cette circonstance. Il n'y
avoit qua mettre Diane en jeu comme
dans l'Opéra de M. Duché , en faire la
protectrice des Grecs qui n'auroient
vaincu que par son puissant secours ; le
dénoûment en devenoit du moins plus
vraisemblable , sans être absolument
kon. Avec quelle adrefle Racine dans
son Iphigcnie.cn Aulìdc insinue ces mots :
Le soldat étonné dit que dans une nue
Jusques fur le bucher Diane est descendue.
C'est fur le compte du soldat toujours
fuperstitieux qu'il mer cette apparition.
Notre auteur pouvoir en faire autanc
par rapport aux soldats Grecs dont le
courage se seroit animé à la vue de la
Divinité, tandis que les Scythes, au
contraire , auroient été frappés d'éton
nement. & d'épouvante. Ce qui révolte
encore dans la catastrophe de M. de la
Touche , c'est que Thoas , ce Roi ver
tueux & respectable , comme je l'ai
prouvé ci - deíîus , ne mérite point la
LlT TÈRAÏR E. rot'
mort. Permettez - moi , Monsieur , de
vous communiquer l'idée d'un dénoû
ment qui m'est venue , & que vous trou
verez peur être passable. J'aurois fairde
Thoas un Despote ciuel &. soupçon
neux , un ufurpateur même , si celam'a-
voir été néceflaire ; j'aurois fupposé
qu'un oracle lui ayant prédit qu'un
étranger le priveroit du jour , il avoit
pris le parti de taire mourir tous ceux
qui aborderoient dans ses Etats. Mais
cet arrêt abominable , i! l'eût attribué à
la Divinité qu'il servoir , comme Nurnet
Pompilius fit accroire qu'il avoit eu un
entretien secret avec la Nymphe Egérie.
Thoas li'aiileurs se scroir rendu odieux
aux Grands de fa Cour , á tous ses fu
jets. Iphigênie , après avoir inutilement
tenté de le fléchir & de sauver son frère,
eûr feint de se rendre aux ordres fançui-
nairts du Tyran. Elle eût pû adresser à
Diane certe prière équivoque : » Oui ,
» Déeíse , j'ai trop long- temps épargné
» une tête coupable ; ru m'inspires ; ta
» volonté fuprême se fait entendre à
» mon cœur ; tu veux que je purge ces
» climats d'un sang odieux ; j'obéis à ta
» voix ; il va couler fur ton autel , &c. »
La Prêtresse eût levé le couteau sacré , &,
E iij
loï ï A ft n £z
au lieu d'en frapper son frère , i'eûc
plongé dans le sein de Thoas. Auflì tôr,
saisie d'un enthousiasme divin , elle eût
annoncé â haute voix que Diane lui
avoit commandé de punir un fourbe ,
un sacrilège, un barbare, qui avoit abusé
de son nom pour égorger tant de mal
heureux ; la religion consicroir ce meur
tre , & le peuple déja disposé à secoues
le joug , béniisoit la main qui le déli-
YToit d'un monstre , devenu lui-même,
par une juste vengeance des Dieux, la
victime de l'exécrable loi qu'il avoil
établie.
. II n'y a qu'un sentiment fur le Stylt
de la nouvelle Iphiginie ; tout le monde
convient qu'elle est très-mal écrite d'un
bout à l'autre. 11 me faudroit , Mon
sieur , fans exagération , copier presque
toute la pièce si je voulois vous cites
tous les vers durs, prosaïques, forcés,
mal construits, souvent même barba
res , & deshonorés par des fautes gros
sières contre la langue. Je ne vous en
rapporterai qu'un petit nombre d'exem
ples.
Ayant par rcs débris connu ton Infortune ,
Voguant aux cris des tiens luttons contre Nep-
cune ,
Littéraire. ioj
Les sauvant tous , croyant te voir dans chacun
d'eux,
7e te cherchois , rempli des promesses de*
Dieux ;
Nosant St ne pouvant , fans leur faire un ou
trage,
Te croire enseveli fous ton propre naufrage.

Et nous désaltérer dans leurs crânes sanglant.

Aucun dans l'univers n'est ni pour son tour


ment.
*. - • • • -
Va , ne redoute rien à mon devoir contrain. j

O Ciel , encoure-t-on ta haine rigoureuse ?


• . . • , .
Vous me nommez ces lieux qu'<w crime on pros-
titue;
Vous m'annoncez qu'il faut en ravir la statue ,
Et transporter ailleurs fes autels profanés.
Est-ce la statue & les autels de ces lieux
ou du crime qu'il faut transporter ail
leurs ? On sçait bien que c'est de Diane
qu'il est question 5 mais l'auteur ne la
nomme ni avant ni après. *
Qui que ce íoit , frappez ; soyez inéxorable j
Cest être criminel que decre miséraUt. :v : .1
E iv
I04 L' A N H É K
C'est U première sois , je pense , qu'on
s'est servi du terme d^ misérable pour
celui de pitoyable ou desenjible.
II s'enfuie de cet examen , Monsieur ,
qu'il manque à la Tragéàie de M. de la
Touche de l'invention , des caractères ,
de l'intrigue , de la vraisemblance &c du
style. Mais par quel charme, me direz-
vous , cet ouvrage défectueux dans tous
les points a-t il pû fasciner les yeux ì
C'est que le fujet est si beau , si fécond ,
si intéreísant en lui-même , qu'il réuíîi-
roit, fut-il traité par un poëte médio
cre ; c'est que les grands ressorts de no
tre aras, la nature & l'amitié , y agis
sent puissamment ; c'est que les vrais
connoisseurs font en très- petit nombre ,
& que leur voix est étouffée par les cris
de la multitude ; c'est qu'on fait taire
fa raison pour ne se livrer qu'aux im
preísions du cœur ; c'est que l'illusion de
la scène couvre les fautes & ks abfurdi
tés , & qu'on prend plus garde aux situa
tions 5c aux sentimens qu'à la manière
dont les iines font amenées, les autres
«xprimés j c'est que ïlphigènie a été
jouée fupérieurement par les Comé
diens ; c'est que l'auteur a été très-bien
servi encore par des amis non moins ar
Littéraire. 105
dens que Pylade , & qui comme lui au-
roienr presque fait un mauvais parti à-
ceux qui se seroient avisés de vouloir
immoler son ouvrage aux sifflets du Par
terre ; c'est que c'étoit son coup d'essai ,
& que le Public voit presque toujours
avec une in Julgence excessive les pre
miers pas qu'un athlète fait dans la car
rière ; c'est que ce même Public est très-
sujet à se tromper , & que nous avons
mille exemples mémorables de pièces
aussi mauvaises qui dans leur temps ont
eu un fuccès aussi brillant, & dont mê-
rne quelques-unes font restées au Théâ
tre-; c't st qu'il y a dans le nouveau Dra
me un certain faste , une forte d'em-
phnse , très -propre à seduire l'igno-
rance beauté , & qu'on y répète sans
cesse les grands mots de crimes , à'horm
reurs , de Furies , d' Euménides , de
Nature , d'humanité, de poignards , de
spectres , de Dieux , à'éclairs , desoudre,
de tonnerre, de ser, de glaive , de cou
teaux ,' de victimts , de strpens , de bour
reaux , de temples de mort , à'autels de
sang , de traits de sang , de loix sanglan
tes , à'ordres sanglans , de jeune homme
sanglant , de sanglante impoflure , de
nuages sanglans , &c , &c , &c , &c ;
ÎOÉ VANNÉE
c'est qu'enfin, car il faut être juste, il j
a dans cette pièce quelques morceaux
d'une véritable éloquence , particuliè
rement la dispute héroïque des deux
amis , qui , malgré les défauts que j'y
ai relevés , mérite les plus grands élo
ges. Les raisons A'Ore/is sont pleines dô
force ôc de chaleur.
Aì-je quitté pour toi le trône & ma patrie ?
L'horreur de tes forfaits , ta rage & tes remorás
T'ont-ils ici conduit à travers mille morts î
Parricide vengeur du meurtre de ton père ,
Ton bras dégoute- t-il du meurtre de ta mère ì

Vois-tu fuir devant toi la terre épouvantée.'


Marcher à tes côtés ta mère ensanglantée ?
Vois-tu d'affreux serpens de son front s'élancer,
Et de leurs longs replis te ceindre te te presser?..
Ces deux derniers vers sont admirables.
Tu m'aimes ! Et tu veux qu'en cet horrible
état ,
Ecrasé sous le poids de mon noir attentat ,
Fuyant le coup fatal que ma fureur implore ,
Je recherche le jour que je souille & j'ab*
horre ,
Proscrit , désespéré , sans asyle , sans Dieux ,
Misérable par- tout , & par- tout odieux !
LjTTÈkAlRE. '<kOj
T« m'aimes ! Et tu veux , ô comble de l'ou-
trage !
Tu veiw dans ton ardeur , ou. plutôt dans :a
rage ,
Que je me íonille encor du plus noir des for
faits, .,
Tour racheter mes maux , & payer tes bìMi-
faits !
Tu yeux que redoublant l'excts de mes allar-
mcs ,
Afin de t'épargner quelques frivoles larmes ,
t)éja de la Nature exécrable bourreau ,
Au sein de l'amitié je plonge íe couteau !
Ah , barbare, peux-tu jusques- là méconnaître
L'ame de ton ami , le sang qui l'a faitnaîcre ?
Avec quels traits affreux dans ton coeur me
peins-tu ì •
Poui^tie criminel, me crois-tu fans vertu î
Toute cette tirade, à quelques vers
près que j'ai retranchés & quelque$ .mo
rses que je ne pouvois fupprimer sans
.couper le sens , est très belle, très c&ép-
^ique. Elíe fuffit pour vous faire juger
que M. de la Touche n'est pas fans talent ,
& qu'il peut se rendre cligne un jour dés
rpplaudiflemens qu'il a reçus d'avance.
« Je fuis , &C
jíj'aris, íe 2\ Août tìft£ . *
E vj
id £' A H K É E

LETTRE V.

La Règle des Devoirs, &c. '

LEs loix que m'impose le gente de


mon travail ne m'obligentque trop
souvent , Monsieur , de vous entretenir
d'ouvrages frivoles plus propres à cor
rompre l'esprit & le cœur , qu'à corri
ger l'un & l'autre. Je sévis , autant qu'il
est en moi , contre ces auteurs qui vio
lent à la fois les règles du goût , de la
raison , & de la décence. Mais il n'est
' pas en mon pouvoir deréprimerl'audace
impie de ces écrivains téméraires dont
la plume sacrilège éleve quelquefois des
doutes fur les points les plus respecta
bles de la Religion & de la Morale. Tout
ce que je puis faire , c'est d'indiquer les
livres qui peuvent servir de contrepoi
son à ces écrits dangereux. Tel est celui
qui fait l'objet de cet article. J'ai lû peu
de Traités aufli sages, auflî méthodiques,
aussi utiles que la Règle des Devoirs que
la Nature inspire à tous les hommes , 4
vol. in- 1 1 t à Paris chez BnaJJon , Li-;
braire , tue Saint Jacques. r t >
Lit r Ara i r e. 109
Ce titre n'est pas nouveau. C'est fous
le nom de Devoirs que les Anciens par-
loientdes mœurs , ou de la science des
bonnes & des mauvaises actions. Pouc
les distinguer , ces actions , il falloir une
Règle , & c'est cette Règle que l'auteur
se propose de déterminer. U divise sa
matière en quatre parties. Dans la pre
mière il établit les principes généraux
des devoirs j dans la seconde , il examine
ce que l'homme se doit à lui même ;
dans la troisième , ce qu'il doit à la so
ciété; dans la quatrième , ce qu'il doit à
Dieu qui l'a créé. II seroit difficile de le
fuivre dans la discussion de tous ces ob
jets. Je me borne à vous marquer les
maximes principales fur lesquelles il se
fonde.
La première étude de l'homme , c'est
de s'assnter s'il a des devoirs à remplir,
& s'il doit attendre une autre vie. Par la
connoiflance de son être il parvient à se
convaincre de ces deux vérités. Il a dans
lui deux sentimens inaltérables , l'amoor
de la justice & le desir de la gloire. L'un
est la source.de ses devoirs, l'aurre de
fa grandeur. Tous les deux font le prin
cipe de ses mœurs , & de son espérance
pour une vie future. La notion du bien
T1o z' An iï éè'
& du mal moral est universelles des ià
mème naturelle à l'homme. Elle est in
dépendante des loix , St fubfistoit avant
qu elles fussent établies. La corruption
des mœurs n'a jamais effacé chez aucun
peuple l'idée du vice St de la vertu. Il y
á donc des loix naturelles , antérieures
aux loix civiles. La honte & les remords
en sont une preuve. Les enfans mêmes
est sont fusceptibles ; ils sentent le mal
i sans le discerner. Tous les coupables
éprouvent le tourment de la conscience.
' La ferre entière dépose én faveur de ce
sentiment , les Poètes , les Orateuts, les
Historiens , les Philosophes , Sec. La di
veríité des Opinions ne change point les
affections de la Nature J c'est fa voix qui
dirige les bons, & qui corrige les mé
dians. Lalôi naturelle est immuable , 8c
jamais ost ne la viole impunément. Le
• desir de la gloire né dans l'homme , ou
l'àmour de fa pTopre excellence , n'eft
pas moins universel que l'amour de la
justice. De ce sentiment naiísent, i°.
í'estime personnelle que chaque homme
conçoit pour lui-même ; 2°. l'envie
d'acquerir celle des autres ; 3 •. i'amour
des distinctions & des honneuts.
,!- La Règle des Devoirs fuppose Pextî
Littéraire. hi
cence de Dieu comme sa base essentielle.
Elle dépend & de la connoilsance de
l'homme & de la connoilsance de Dieu.
Tout annonce l'existence d'un être fu
prême. Le spectacle de l'uniyers n'a pro
duit dans quelques esprits faux & vains
une espèce d'athéisme que par le déses
poir d'en expliquer l'origine & les mer
veilles. La plus petite plante, le plus pe
tit insecte , la feuille d'un arbre , l'aîk
d'un moucheron , manifeste une puis
sance qui réduit toute la prétendue fu
blimité de notre esprit à une admiration
muette. L'homme seul présente plus de
vestiges de divinité que le monde entier.
L'existence de Dieu reconnue nous fait
préfumer en lui toutes les perfections.Ce
n'est pas fans deíîsin qu'il nous a donné
des idées du bien & du mal moral. Ce
font des loix intérieures qui doivent
nous conduire impérieusement. L'exis
tence de Dieu prouve l'immortalité de
nosames ; on tire de là beaucoup d'au
tres conséquences qu'on établit d'une
manière démonstrative dans l'ouvrage
en question.
L'homme est composé d'un corps &
d'une ame. Ses devoirs à l'égard de lui,
même font donc relatifs à íà double
112 L' A N N é £
fubstance. II doit à son corps des atten
tions touchant la santé , les alimens ■ les
habits , les paíïïons , &c. Mais les foins
qu'il doit donner à son ame sont beau
coup plus importans & plus étendus.
L'auteur entre á ce fujet dans des détails
que je ne puis parcourir. J'aime fur touc
l 'espèce de fureur qu'excitent dansluila
mollesse & la nonchalance de certains
hommes. En effet , la manière dont no
tre corps est constitué , nous avertit que
nous sommes nés pour le travail ; l'inca-
pacité réelle ou affectée pour les exerci
ces les plus ordinaires est une dégrada
tion de l'humaniré. Nous voyons d'un
œil furpris & jaloux ces hommes robus
tes dont les mùns nerveuses enlevent
les poids les plus énormes. Nous admi
rons ceux qui plus adroits que vigou
reux , s'approprient les forces de toute
la nature, se font aider par les vents,
par les eaux , par les machines de roufe
eípèce. II est digne du corps d'un être
raisonnable de sçivoir maîtriser tous les
autres corps , de dompter les animaux
les plus féroces pour les faire servir à
ses usages. Est il au contraire un état
plus vil , plus deshonorant que celui
d'attendre des autres tous ces petits sec-
Littéraire. hj
vices que chacun peut & doit se rendre à
soi même ?On a dit des Romains amol
lis parle luxe, qu'ils entendoient de
leurs oreiiles , & mangeoient avec leurs
dents, mais qu'ils sesetvoient des yeux
& des jambes d'autrui pour voir & pour
marcher. Ceux qui ne croyoient pas en
core au dessous d'eux de faire quelques
pas dans les rues , se faisoient précéder
par des gens gagés pour leur marquer
fur quel endroit ils devoient porter leurs
pieds ; ils embarrassoiait les lieux de
leur passage d'une multitude d'esclaves
qui obligeoient le peuple de s'arrêter ;
ils s'appuyoiei t fur quelques-uns de
leurs valets j d'autres les prenoient entte
leurs bras , & les piafoient mollement
dans les litières. Ils pensoient qu'il ne
convenoitqu'à de? hommes de néant de
sçavoir ce qu'ils seisoiínt , & qu'il étoit
de leur grandeur d'être avertis decequ'iîs
a voier t à faire; ce n'étoi f que par des bou
ches étrangères qu'ils étoient informés
qu'ils se promenoient , qu'ils allaient au
bain , qu'ils se mettoient à table. Com
bien d'hommes de nos jours ressem
blent à ces anciens Romains ? » Ils font
•> pitié , dit l'autçur ; mais ce qu'il y a
» d'infultant pour l'humaaité,c'est qu'il»
" croient par lá se rendre respectables*
» Tant de personnes en efKt qui croi-
" roient au-dessous d'elles de faire uri
» pasdansla rue on dans leurs apparte-
m mens , fans être appuyées fur une ou
» plusieurs autres, qui lèvent à peine le
- pied pour monter dans leurs équipa-
» ges, qui s'y font enlever comme des
» corps inanimés , qui ront porter der-
» rière tlles la queue d'une robe qui n'est
» pas trop pesante , ou qu'elles ne font
» faire exprès trop longue qu'aria d'a-
» voir besoin que quelqu'un la porte ,
.» ne se regardent elles pas alors comme
» les divinités du Monde? Illusion sotte!
» Erreur extravagante ! on portoit fur
» les épaules les Dieux d'or , d'argent ,
» de pierre & de bois ; mais vous ap-
•, prendrez par là que ce ne font pas des
" Dieux , difoit un Prophète ; on porte
» ces faux Dieux, parce qu'ils ne peuvent
•» marcher , & c'est leur honte qu'on
» donne en spectacle, » En effet , c'est
le comble de la misère d'être parvenu
.par sa délicatesse au point de n'être ja
mais à son gré , ni bien assis , ni bien
rouché, d'être blessé comme les Syba-
ristes du pli d'une rose , de ne pouvoir
supporter le plus leget souffle de ventes
LITTÉRAIRE. I 1j
le plus foìble rayon du soleil , de crain
dre de se tuer en respirant l'air qui fait
vivre , d'être exposé sans cede au danger
de prendre des maladies par la peur de
les gagner. Mais ce qu'il y a de plus ridi- .
cule , c'est de se faire un mérite de ses
foiblesses , d'en pailer avec complai
sance , de les exagérer , &c.
L'homme est né pour la société. Cette
société établie suppose des devoirs qui
font l'objet de la troisième partie de cet
ouvrage. On distingue deux sortes de
sociétés, qui toutes deux nous imposent
des obligations , l'une purement natu
relle , l'autre civile. Le commerce mu
tuel des deux sexes doit être regardé
comme la première origine & le pre
mier lien de la société naturelle. Le pen
chant qui les porte à s'unir est trop uni-.
versel & trop fort , la fin que Dieu se
propose dans cette union trop marquée s
pour ne pas croire qu'il en a fait une loi
générale à tous les hommes. Les pre
miers âges du monde ne nous o(fren t
aucun exemple d'un célibat volontaire.
On a regardé ceux qui ne se marioient
point comme des homicides. Les légis
lateurs ne les ont pas crus innocens ;
plusieurs les ont soumis à des peines, La
nS l* A ìt y É e
barbarie qui rend les hommes incapa-,
bles 'le devenir pères, a toujours été con
íidérée comme un outrage fait à la na
ture. Ceux qui fur eux-mêmes ont com
mis cette violence ont péché contre une
loi dont U ne leur étoit pas permis de se
dispenser* Mais on a trouvé de l'excès à
commander le matiage; on s'elt plaine
que ses chaînes énervoient les corps &
nuisoient à la liberté des esprits ; cet
engage nent a trouvé dans la déprava
tion des temps une forte d'ennemis qui
voudroient en abolir les devoirs , & ne
s'en réserver que Us pbisirs. L'auteur les
combat avec force , taie des réflexions
très favorables à !a propagation , parle
enfuiic avec fa^este des céhbnaires que
la Religion Chrétienne permet , &c par»
court les devoirs réciproques des époux.
Ceux des mères à regard des enfans font
très-bien discutés. Il condamne avec
raison les précautions exceílìves que les
femmes groíses prennent quelquefois.
On veut les faire arriver à leur terme pat
une inaction forcée qu'elles ne parois-
feu s'erre rendue néceíïaire que par un
régime vicieux &c nuisible aux santés les
plus fermes. On est fans doute p'us sage
que Dieu , qui n'a donné des pieds que
Littéraire. u7
pour marcher. Des mères qui ruinent
leur tempérament par toutes sortes d'in
discrétions se porteront, en fupprimant
leurs excès , allez bien pour mettre heu
reusement au jour les fruits de leur hy
men. Après ce foin , leur lait les avertit
qu'il est destiné à ces foibles créatures ,
incapables de fubsister par un autre ali-
ment. Elles n'ont pas besoin d'intelli
gence pour le leur offrir toutes les bru
tes satisfont par leur instinéì à cette obli
gation. On est donc affligé de voir que
la dépravation des mœurs soit parmi
nous au point de méconnoîtreun devoir
qui fut regardé comme le plus inviola
ble dans les premiers siécles de la terre.
On s'en dispense sans scrupule ; on lé
combat par les prétextes les plus frivo
les , & souvent les plus honteux ; on se
procure la mott par la crainte de s'in-
commoikr ; on s'expose à des maladies
incurables pour éviter la perte de quel
ques agrcmens ; on cède á des complai
sances céraifonnables ; on prend droit
du dérèglement établi pour anéantir U
règle. L'autent prend icj la défense de
la loi pour la venger , & pour ôter route
excuse à ceux qui la violent , à ceux qui
la font violer , ou qui permettent de
11S L' A N N È £
Tenfreindre. II admet en mème temps
des exceptions dans cette règle générale.
Viennent enfuite tous les autres devoirs
de la société, auffi variés que les différens
liens qui la forment , que les diverses
loix naturelles & civiles qui la soutien
nent.
Enfin , Monsieur , la quatrième parrîe
est un Traité complet de Théologie. On
y marque les attributs de Dieu, le culte
qu'on lui doit, soit intérieur , soit ex
térieur. L'auteur y discute les sentimens
qui divisent les Ecoles, ou plutôt il dé
termine le point essentiel dans lequel
elles s'accordent , & rarnène tout à ce
point pour réunir tous les esprits. C'est
un ami de la paix qui voudroit écarter
les questions indiícrètes, toutes ces dis
putes enfantées par l'orgueil & soute
nues par l'opiniâtreté. Je vous le repéte,
Monsieur , cet ouvrage est un des meil
leurs écrirs fur la morale. Tous les hom
mes y trouveront de quoi s'éclairer , &
cenx mêmes qui parleur ministère sont
appellés à corriger les autres , pourront
puiser dans ce riche fond pour rendre
leurs instructions plus solides , plus per
suasives & p'.us touchantes. Je voudrois
seulement que dans un livre auffi sérieux
LtttèaJiae. <t 19
1* auteur n'eût pas réveillé l'idéc des Pan-
tins. C'est une petite folie passagère donc
la nation a trop rougi pour qu'on ne U
lui pardonne pas.
Le Guide du Voyageur.
De jeunes Seigneurs Polonois , moins
flattés d'avoir reçu de la nature un es
prit aimable &c solide que jaloux de le
cultiver par l'étude , Mrs Potochi , fils
de M. le Comte Potochi , Palatin de Pos-
nanie, ont eu , pendant le séjour qu'ils
ont fait à Paris , des conférences réglées
avec un homme de Lettres fur les Scien
ces & les Beaux- Arts. Ils lui témoignè
rent un jour que , destinés à voyager
dans les États les plus célèbres de l'Eu-
rope, ils seroient bien aises d'acquérir
la facilité de s'exprimer en Latin. Us
prévoyoient qu'elle leur seroit fur-tout
très-utile en Italie , en Allemagne , en
Pologne , pais dans lesquels une infinité
de gens , même du peuple , parlent La
tin. On leur fournit en François la ma
tière de quelques dialogues fur divers
fujets, &ils s'exercèrent à les mettre en
Latin. Oa y joignit une collection des
mots François les plus usités. Plusieurs
de nos Officiers qui étoient alors à l'ar-
KIO 1? A JV K É E
roée s'informèrent dans le même temps
s'il n'y avoit pas quelque livre portatif ,
où l'on trouvât , en François & en La •
tin , par forme de Dialogues , ce qu'un
voyageur doit sçavoir pour demander
tout ce qui peut lui être nécessaire , &
dont il est curieux de s'instruire, & dans
le même goût à-peu- près que les Gram
maires Italiennes, Allemandes & au
tres. Comme on chercha inutilement un
pareil livre, l'homnvile Lettres de Mrs
les Comtes Potochi qui en fuc informé j
imagina d'employer les matériaux qu'il
avoit déja, de les revoir , de les châtier
avec foin , d'y donner de l'ordre , & de
les mettre enfin en état de voit le jour.
C'est ce qui a produit , Moníieur , Lt
Guide du Voyageur , ou Dialogues en
François & en Latin à l usage des Milim
laites & des personnes qui voyagent dans
les pais étrangers , avec un Vocabulaire
des mots les plus usités soit pour les be
soins de la vie , soit pour la conversation j
on y a ajoûté le nom des villes les plus
célèbres de V Europe , leur difìance de Pa
ris , & l'indication de ce qu il y a de plus
curieux : petit volume in 1 1 très-porta-
tif , à Paris chez Guillyn , Libraire, Quai
des Augustins. >
L nT ìr aîre. m
: : Il n'y a. dans les Dialogues que des
choses communes , qui même paraî
tront insipides ; mais elles en approchent
davantage du discours ordinaire , & c'est
précisément ce qu'on demande dans ces
sortes d'ouvrages. Celui- ci me paroît faic
avec foin, & fera très -utile à tous les
voyageurs , de quelque nation qu'ils
soient.

Je fuis , &c.
A Paris i ce 2o Août 1758.

L E T T R E V I.
La Vie du Pape Sixte V.
:. . . ; ; ; . . . : X>
^(Ixte V\ plus propre à regner far des
v3 Mufulmans que fur des Chrétiens ,
naquit le 13 Décembre 1521 dans un
village de la Marche d'Ancone > appelle
Us Grottes , dans le territoire de la Sei
gneurie de Montalte. On l'appella FUix*
nom qui fembloit présager sa grandeac
future. François PerettiCon père , vigne
ron du lieu, ayant été obligé de quitter
sa patrie où il étoit pourfuivi par ses
créanciers , mit son fils au service d'urv
AN. J75 S. Tome V. F
bourgeois, qui lui donna le foin de
conduire ses brebis. Il s'acquitta mal de
cet emploi ; on le punie en lui faisant
garder les cochons. Un jour qu'il étoit
dans la campagne avec ces animaux , il
apperçut un Religieux de l'Ordre de
Saint - François qui se trouvant entre
quatre chemins ne sçavoit lequel pren
dre. Félix courut à lui , & non-seule
ment lui indiqua la route à'Ascoli où
ce Religieux alloit píêcher le Carême ,
mais voulut encore l'accompagnet. Il
laisse là les cochons , & se rend au Cou
vent des Cordeliers á'Ascoli ; il obtint ,
à force de prières Sc de larmes , 1 habit
de Frère Convers- On lui apprit à lire
& à écrire ; il étudia la Grammaire ,
& montra de si heureuses diípositions
qu'on le reçut enfin au nombre des No
vices. 11 se fit haïr par son humeur fière
& chagrine de ses inférieurs , de ses
égaux & de ses fupérieurs ; ces derniers
le punirentTouvent, & furent plusieurs
fois fur le point de le chasser de l'Or
dre. Voici un trait de son caractère vio
lent. Quelques Religienx , pour l'hurm-
lier , contrefaisoient le cri des cochons
dès qu'ilsTappercevoient. Frère Felix,
(s'est le nom qu'il avoir pris en faisan; ses.
Littéraire. hj
Vœux , ennuyé de cette plaisanterie cruel
le , die roue haut qu'il casseroit la tête
au premier qui lui feroit cette infulte. It
se saisie en effet d'un gros bâton où
étoient attachées les clefs de l'Eglise. Le
neveu du Provincial , peu effrayé de ces
menaces, s'avisa de répéter les mêmes
cris ; Frère Félix lui déchargea fur la
tête un grand coup de bâton , & l'éten-
dit par terre \ on le releva presque mort.
Felix fut mis en prison , & obtint enfin
sa grace. Prêtre ( en 1 545 ) il ne voulut
plus être appellé ni Peretti ni Félix \ il
prit le nom de Montalte. Malgré les bri
gues & les efforts de ses ennemis , mal
gré fa pétulance & son indocilité qui
devoient naturellement mettre des bor
nes à fa fortune , il sçtít , par son mérite
& son adreíïë , franchir tous les obsta
cles , & s'élever de grade en grade juí»
qu'au Généralat.
• Il fut d'abord fait Evêque , eníuite
Cardinal , par le Pape Pie V. Dès qu'il
se vit revêtu de lâ pourpre, la Tiare
devint l'objet de sa sourde ambition.
11 changea son humeur & fa manière de
vivre ; il acheta une petite maison voi
sine de Sainte Marie Majeure, & vêcut
dans le silence & la retraite. II ne íoftoîi
que pour aller voir des malades ; il ca
ressait tout le monde , faisait des au»
menes aux pauvres, donnok modeste
ment son avis dans les Consistoires où
ìl étoit appellé , fuyoit les charges & les
honneurs , penchoit dans toutes les oc
casions pour le parti le plus modéré ,
affectoit d'être dépourvu d'esprit & de
lumières ; les Cardinaux l'appelloienc
par dérision , souvent même en sa pré
sence , Vâne de la Marche , la béte Ro
maine ; loin de s'en offenser , tantôc il
feignoit de ne point entendre ces inju
res ; tantôt , se tournant vers ceux qui
le traitoient avec tant de mépris , il leur
faisoit des remercîmens. II s'effbrçoit
fur tout de paroître fuccomber sous le
poids de l'âge te des infirmités ; il se
donnoìt beaucoup plus d'années qu'il
n'en avoir , tenoit son corps courbé fur
un bâton , & fa tête appuyée fur une
épaule ; ses jambes trembìoient fous lui ;
il se montroic en public comme un
squelette , & , lorsqu'il étoit obligé de
faire des visites , il s'arrêtoit à plusieurs'
reprises fur l'escalier pour prendre ha*
leine ; quand il étoit entré dans les ap-
parcemens , il différoit de parler com«
Bi9 pour avoir le temps de respirer. Il
LitTÈRAIRE. tz«
racontoìt en détail toutes ses infirmités ,
& faisoit de temps en temps des retrai
tes pour se préparer à la mort. Lorsqu'il
assista au Conclave pour l'élection de
Grégoire XIII , il se tint enfermé dans
fa cellule, n'entra dans aucune cabale,
& fut toujours de l'avis de chaque Car
dinal en particulier pour n'en désobli
ger aucun. Grégoire XIII mourut. Plu
sieurs brigues se formèrent & furent
détruites par d'autres qui avortèrent éga-
lement. Le Cardinal de Montalte favo
risent toutes les factions , ou plutôt ne
tenoit à aucune ; il disoit à chaque Car
dinal qu'il rencontroit que, s'il étoic
cru , on n'éliroit point d'autre Pape que
celui auquel il parloir. Ce manège lui
réussit ; on le mit fur les rangs ; il le sçut,
& fir semblant de l'ignorer. Lorsque les
Cariinaux Alexandrin , d'EJl & de Mé-
dicis lui annoncèrent que les fuffrages
pourroient bien se réunir en sa faveur ,
il lui prir une toux à faire croire qu'il
alloit rendre lame ; il leur dit qu'il n a-
vòit pas aífez de forces pour soutenir un
íi pesant fardeau ; que son peu d'expé
rience dans les affaires le rendoit inca
pable de se charger de celles de l'Ëglise,
' à moins de trouver du secours dans' ses
Fiij
ix4 l'Axníé
collègues ; qu'il ne se résoudroit jamais
i monter fur le trône de Saint Pierre ,
s'ils ne l'aísûroient de ne point l'aban-
donner &c de gouverner conjointement
avec lui ; il repéta vingt fois le même
propos , & répondoit à ceux qui lui pro-
mettoient leur voix : » Si vous me faites
» Pape , vous vous placerez vous même
• fur le Saint- Siège ; nous partagerons
. » ensemble le Pontificat ; je n'en aurai
» que le nom & le titre ; je serai Pape
•* en apparence , & vous en aurez l'auto-
. » rité. » Tous les Cardinaux se laissèrent
tromper à cette fausse simplicité; tous
se flattèrent d'avoir part au gouverne
ment, 8c de jouir du moins de la plus
grande liberté fous un Pontife aafli fa
cile , aussi complaisant. Le Cardinal Far.
nèse entr'autres , approuvant f®n élec
tion , disoit que Montalte rìavoit pas
ajfex* d'esprit pour saire du mal ni afse^
de discernement pour saire du bien. L'é-
lection se fit le 24 Avril 1585 ; Afo*-
taltetvx le plus grand nombre des voix.
II sortit aussi- tôt de sa place , &c jettant
. au milieu de la Salle un bâton sur le
quel il s'appuyoit toujouts , il se redres
sa , parut d'une taille beaucoup plus
grande qu'à son ordinaire , 5c entonna
t l T TÉà AìRZ. Ï17
le Te Deum d'une voix si forte que la
voûte de la Chapelle en retentit. Il se
mit enfuite à genoux fur les marches de
l'autel ; on lui demanda , selon l'usage ,
s'il acceptoit le Pontificat ; il répondit :
,• Je ne sçaurois plus recevoir ce que j'ai
» déja reçu -, mais j'en recevrois volon-
» tiers encore autant , me sentant assez
» de force & de vigueur pour gouver-
» ner , non- seulement l'Eglife , mais le
» monde entier. » M. de Voltaite , dans
fa Hentiade, a bien peint la conduite
politique que ce Pape s'étoit imposée
pour arriver au terme de ses desirs :
ÌI devoie fa grandeur à quinze ans d'artifices j
II fçut cacher quinze ans ses vertus & ses vices j
II sembla fuir le rang qu'il bruloir d'obtenir ,
Et s'ea fit croircindigne afin d'y parvenir.
II prit le nom de Sixte y en mémoire
de Sixte IV qui avoit été Cordelier
comme lui. Lorsqu'il forcit du Concla
ve, le peuple accourut en fouie , & de
manda où étoií le Pape , ne reconnois-
sant pas le Cardinal de Aiontaltt qu'U
avoit accoutumé de voir tomber en foi-
blefle dans les rues. Quelqu'un lui de
manda pourquoi il étoir auparavant si
courbé : » Jc cherchois alors, répondit
1*8 1?Aíl1StÌE
»il, les clefs du Paradis, & pour lei
» trouver je me courbois & baiflois la
» tête ; mais depuis qu'elles font entre
u mes mains , je ne regarde que le Ciel.»
Il avoir tant d'impatience d'exercer la
souveraineté qu'il voulut être couronné
fur le champ , contre l'usage. H ne con
sentit à différer la cérémonie qu'a près
qu'on lui eue dit qu'il pouvoit fans elle
commander avec la même autorité. Son
Maître- d'Hôtel lui ayant demandé ce
qu'il vouloir pour son souper , Sixu le
regarda fièrement , & lui dit : » Est - ce
» qu'on demande ainsi aux Souverains
» ce qu'on servira devant eux ? Qu'on
«•'couvre ma table comme on couvre
» celles des Rois , & je verrai ce qui fera
»'de mon goût. >,
Au premier bruit de son exaltation
tous les coupables de Rome & des en
virons se rendirent prisonniers , parce
qu'au couronnement du Pape on leur
fait grace. Le Gouverneur de la ville
& le Commandant du Château Saint-
Ange étant allés le voir pour régler avec
lui la manière de rendre la liberté aux
criminels , Sixte indigné de cette pro
position leur dit : » Qu'il n'accordoit êc
» n'accorderoit j»mais aucune grace aux
LlTTÈ RAIS B. tl)
»> coupables j qu'ils lui répondroient
,, corps pour corps de ceux qui étoiertC
» en prison ; qu'il leur ordonnoit d'inf-
,> rruire promptement leur procès : je
*, veux , ajouta t il , que vous en jugL-z
» quatre dès demain, deux defju^Is
» seront pendus & les deux autres dé-
•» capités le jour même de mon entrée,
» Ces exécutions serviront, outre l'exem-
» pie , à diminuer la foule du peuple,
f 6c à prévenir le tumulte & la confu-
» sion. » Ces ordres cruels jettèrent la
consternation dans Rome. Les Ambas
sadeurs , les Cardinaux , les Prélats
avoient tous dans les prisons leurs amis,
leurs parens, qui ne s'y étoiínt rendus
que dans l'espérance certaine d'obtenir
leur pardon , & de n'être plus inquiétés
par la Justice. Ils se plaignirent au Pape
d'une sévérité qui deshonoroit & la Re
ligion & le Saint Siè^e. Sixte leur ré-
Í"tondit de manière à leur ôter l'envie de
ur faire déformais des remontrances,
6c les renvoya \ ì peine étoient-ils sortis
qu'il les fit rappeller : » J'avois oublié
» de vous avertir , leur dtt-H , qu'en fai-
» sant faire le pro.ès aux coupables , je
» veux qu'on agilTe aníîì contre ceux qui
» les ont proíégés. » En disant ces mots,
ìl ferma rudement fa porte. F v
Les premiers jours de son Pontificat
furent marqués <n effet par ['horreur des
fupplices. Le sang ruilleloit de toutes
parts ; on ne voyoit que des hommes
décapités, pendus, fouettés, envoyés
aux galères , des têtes , des bras atta
chés à des poteaux dans les rues » des
•Sbirres traînant des malheureux dans
les cachots \ on n'entendoit que des gé-
miíîemens, des pères, des mères, des
frères , des sœurs , qui pleuroient leurs
parens, les clameurs des héraulrs pu
blics qui crioient de nouvelles sentences
de mort. Sixte fit examiner de nouveau
tous les procès terminés depuis dix ans ;
& les Magistrats & les Parties , qui se
croyoient en sûreté, furent recherchés
& punis pour des fautes que le temps &
des jugemens solemnels avoient abo
lies. Carielli , Chanoine & Trésorier de
Sainte Marie Majeure qui avoit rendu
de grands services au Cardinal de Mon-
taltt , comptoir far fa reconnoifTance ;
il étoic bien loin de soupçonner que ce
Pontife le payât de l'ingratitude la plus
noire & commît 1'injustice la plus révol
tante dans la personne d'un de ses ne
veux, qui avoit anciennement enlevé
une fille avec laquelle il s'étoit marié
LfTTÍÉkÀÏ&E. Vj'l
ïàepuis , du consentement des deux fa-
-milles. Ce neveu fut pourfuivi & pendu
par ordre du Pape , malgré les prières
de Cartelll , de la femme & de tous les
parens. Le Juge qui ne l'avoit pas con
damné fut fouetté. Un autre jeune hom
me , pour avoir seulement embrassé une
fille qu'il avoit épousée peu de jours
après, fut condamné aux Galères. Uti
autre qui n' avoit que seize ans fut exé
cuté à mort pour avoir fait quelque ré
sistance à des Sbirres. Toute la ville eut
-pitié de son sott. Les Ambassadeurs &
les Cardidaux intercédèrent pour lui,
mais en vain. Les Juges mêmes eurent
-beau représenter que la loi ne permet-
toit pas de faire mourir un coupable si
-jeune , l'íiifléxible Pontife leur répondit
froidement qu'il donnoit dix de ses an
nées au criminel pour le rendre fujet à-
• h loi. •- s;V
11 avoit défendu qu'on porfât des ar
mes dans Rome.:Cirîq Ou íìx particu
liers contrevintent â cette Ordonnance,
furent pris & peridus. Un Gentilhomme
de Spolette , qui avoir mis l'épée à la
main contre un autre Gentilhomme , fut
condamné à perdre la tête. Huit Cardi
naux ayant demandé fa grace , Sixte or-
F vj
.- '£ A n n Ê r
.donna qu'on l'expédiât promptement
pour n être plus étourdi de ces sollicita
tions. 11 ne tine pas à lui que le Prince
Ranuce Farnlse , íîls du Duc de Parme
& neveu du Cardinal Farneçe, ne subît
le même sort pour avoir seulement paru
armé à l audience du Pontife , qui , sans
avoir égard à fa nailsmce ni aux servi
ces que son père tendoit à la Religion
le tic arrêter & conduire au Cl âteau
Saint-Ange Cette aîíaire ôc beaucoup
de bruir ; les Amballadeurs & les Car
dinaux s'employèrent pour l'élargilïe-
ment du jeune Prince. Sixte envoya fur
le champ orde au Gouverneur de faire
.exécuter Ranuce Famfy , ôc donna cêr
pendant un billet au Cardinal son oncle
par lequel il enjoignoit à ce meme Gou
verneur de met re en liberté le prison
nier à une certaine heure ; il ne doutoit
pas qu'on ne lui tût de ja tranché la tête.
Mais le Cardinal alla lui même dans le
moment delivrer son neveu , & prie la
fuite avec lui. Sans cette active précau
tion , Sixte se rendoit coupable de la
mort du fils d'un Souverain.
Uri poé'ce nommé Maihe avoir fait
des vers dars lesquels une Dame Ro-
rnaine se trouvoit insultée. Le Pape en
LtttéRjìtrz. ïj)
idermnda la raison à ce poé'te qui répon,
dit , que c'ctoit par la nécessité de la
rime que le mot de Fomana qui finis-
sott un de ses versl'avoit obligé de ter
miner le fuivant par Putana , sans a vois
eu deísein d'appeller ainsi cette Dame,
mais feulement pour donner plus de>
grace & d'harmonie à fa pièce :
Vous mérites , Seigneur Matin ,
De rimer dans une Galère ,
lui répondit le Pape, & cette sentence
•fut exécutée.
• II établit la peine de mort pour Pa-
dulrère , & fit couper la tête à plusieurs
Gentilshommes des plus grandes mai
sons d'Italie convaincus de ce crime. Uti
Gentilhomme deSalerne , arrivé depuis
peuâ Rome pour quelques affaires, vi-
voit familièrement avec une fille qu'il
avoit fait épouser à son homme d'affai-
re*. Le Gouverneur, averti du scandale,
aflembla les Officiers de fa Jurifdiction,
•pour prendre leurs avis. Ceux ci ne cru
rent pas qu'un étranger , qui n'étoitque
pour peu de temps dans cette ville,
logé dans une auberge , & protégé par
le droit des Gens, dût être aussi sévère
ment traité qu'un iujet du Saint-Siège -,
t J4 .r jtf A s s É K". ^
qu'il falloic seulement lui ordonner de
lortir de Rome. Sixte , irrité de l'indul-
gence du Gouverneur , lui fit une rude
réprimande , & finit par lui dire en co
lère : » Faites pendre l'adultère, la fem-
» me & le mari avec des cordes faites à
» Naples pour guérir vos scrupules fur
» leur prétendue indépendance de ma
n Jurisdiction. ».
Un Gentilhomme Espagnol ayant reçu
dans VEglisa un coup de hallebarde d'un
Suisse , s'en vengea en le frappant rude
ment avec un bâton de pelerin ; le Suifle
«n mourut. Sixte fit dire au Gouver
neur qu'il vouloir que le Gentilhomme
fût exécuté avant qu'il se mît à table,
& qu'il devoit diner de bonne heure.
L'Ambassadeur d'Espagne Sc quatre Car
dinaux allèrent le fupplier , non d'ac
corder la vie au meurtrier , mais de lui
faire trancher la tête parce qu'il étoit
gentilhomme. Sixte répondit : » Il fera
» pendu ; je veux bien cependant adou-
» cir la honte dont se plaindroit sa fa-
. » mille, en lui faisant l'honneur d'aifis-
» ter à sa mort. » En effet , il fit planter
la potence devant sa fenêtre , & s'y tint
jusqu'après l'exécution ; puis se tournant
vers ses domestiques ; « Qu'on m'aji
LlTTÊRAI RX. ljj
,. .porte à manger, leur dit- il; cette jus-
» tice vient encore d'augmenter mon
». appétit. >, En sortant de table , il s'é
cria : » Dieu soit loué du grand appétit
» avec lequel je viens de diner. » On
vit le lendemain Pasquin avec un bassin
rempli de chaînes , de haches , de po
tences , de cordes &: de roues répon
dant à Marsorio qui lui demandoit où
il alloit : Je porte un ragoût pour réveiller
Vappétit du Saint Père. Ce Pasquin & ce
Marsorio font, comme vous sçavez,
Monsieur, deux statues mutilées que
les Romains chargent souvent d'inscrip
tions injurieuses ou au Gouvernement
ou aux particuliers. Dans une autre oc
casion on vit Pasquin avec une chemise
sale répondant à Marforio qui lui de
mandoit la raison d'une si grande mal
propreté : Cefi que ma blanchisseuse e(i
devenue Princeffe , par allusion à la Si-
gnora Camilla , soeur du Pape , qui effec-
* tivement avoit été blanchifleufe. Sixte ,
pour découvrir l'auteur de cette infulte,
fit publier à son de trompe qu'il enga-
geoit fa parole & fa foi de Pape de
faire grace de la vie 8c présent de deux
mille pistoles à celui qui avoit fait cette
JPasqwnade. L'imprudens auteur tomb»
í ríS l* A Jf tr k 1
dans le piège; il osa se présenter ait
Pape qui ré.llemenc lui donna la vie &
les deux mille pistoles , mats qui lui fie
couper les mains 6í la langue.
1 II challa plusieurs Gouverneurs & Ju
ges qui paroissoient avoir trop de clé
mence , de ne iaifla en place que ceux
qui penchoient à la sévérité. Lorsqu'il
alloit par la ville , il regardoic tout le
monde en face , & s'il voyoit quelqu'un
donc la physionomie lui pa<ût austère,
îl le faisoit appeller , s'informoic de fa
condition, lui donnoit, selon ses ré
ponses , quelque charge de Judicature ,
Oc lui déclaroit que le véritable moyen
de lui plaire étoit de se servir de cette
épée à deux tranchans à laquelle Jesus-
Chrijl est comparé , & qu'il n'avoit lui-
même accepté le Pontificat que fuivant
le slns littéral de ces paroles de í'Evan-
gile : Je ne suis pas venu apporter la
paix , mais It glaive j c'éroit fa maxime .
favorite ; il la répétoit dans toutes les
Occasions.
Il rencontra une fois dans Rome le
Ba-igel de la campagne .( Capitaine du
Guet ou de la Maréchaussée ; ) il n'étoit
pas trop content de la manière dont il
s'acquictoit de fou devoir, 5c vouloir le
Littéraire. «j^
condamner à la mon ; mais il lui par
donna à condition qu'il lui apporteroit
six têtes dans huit jours. Le Barigel lui
.présenta avant ce terme quatre malheu-
' reux en vie , & trois têtes de leurs cama
rades. Sixte lui en sçut si bon gré qu'il
le récompensa d'une chaîne d'or de cin
quante pistoles. II faisoit mettre toutes
ces têtes fur les portes de la ville & des
-deux cotés du pont Saint Ange , où quel-
-quefois il alloit exprès pour les voir.
Elles incommodaient les passans par leur
puanteur, & quelques Cardinaux enga
gèrent les Conservateurs à fupplier Sa
Sainteté de les faire placer ailleurs. Sixte
leur répondit qu'!ls étoient trop déli.
«ats , & que les têtes de ceux qui vo
ioient le public étoient d'une odeur plus
infupportable. II avoit fait venir à Ro
me douze bourreaux de différentes na
tions . afin que chaque coupable eût U
douceur de périr par la main d'un bour
reau de son pais. Ces bourreaux se pro-
menoient dans la ville , deux à ddix ,
une fois par semaine avec d<s cordes &
des hachfs fur les épaules. Des Prêtres
& des Moines distribués dans les Cours
étrangères, dans l'Etít Ecclésiastique, &
sor- tout à Rome, lui servoient d'es-
pions ; le nombre en étoit considérable }
ils ne se connoissoient point les uns les
autres , & lui écrivoient directement ,
chacun avec un chiffre particulier. ° ;
Il avoit imprimé tant de terreur au
peuple Romain que , lorsqu'il sortoic ,
chacun prenoit la fuite devant lui. Les
mères & les nourrices , pour corriger
les en fans , les menaçoient du Pape
Sixte- Ce Pontife eut cependant de gran
des qualités* Il se fit respecter &c crain
dre de tous les Rois de l'Europe qui re
cherchèrent son amitié. La fuperbe Eli»
sabtih, Reine d'Angleterre , avoit la
plus grande idée de son génie & de son
administration. Use conduisit avec beau-
.coup de sagesse & de politique dans l'af-
faire de la Ligue. II purgea ses Etats
des bariiits qui exerçoient impunément
leurs brigandages jusques dans les vil
les. Il embellit Rome de fontaines Sc
d'édifices fuperbes. Il forma une Milice
réglée de vingt- deux mille hommes. II
mit cinquante millions dans le trésor de
l'Eglise ; il fonda un Hôpital de cin-r
quante mille livres de rente , plusieurs
Collèges & la Bibliothèque du Vatican.
II fit exhumer, réparer , élever. ce pro
digieux Obélisque de 7 1 pieds de haut,
I / r T É R A I S. E." 139
ouvrage des anciens Rois d'Egypte. Le
magnifique Dôme de Saint- Pierre est
encore un monument de son Pontificat.
Enfin , Monsieur , si l'on fait abstraction
de la hauteur , de l'orgueil & de la
cruauté de ce Pape , il faut convenir
que c'est un des plus grands hommes
qui ait occupé le trône du Christianis
me. II regna cinq ans , & mourut le 27
Août 1 5 90 , à 69 ans •, il y eut de fotts
soupçons qu'il avoit été empoisonné ; ce
qui ne seroit pas étonnant. Il laifla deux
neveux & deux nièces, ou petits neveux
& petites nièces ; car le traducteur est
ici en contradiction avec lui-même ; il
dit dans le Texte que ces enfans ctoient
fils de la Signora Camilla , & dans la
Préface que c'étoient ses petits - fils!.
Quoiqu'il en soit , il en fit un Cardinal ,
& donna à l'autre de grandes terres &
beaucoup d'argent ; il maria l'une à
Dom Virginio Urfini , l'autre au Conné
table Colonne.
Tel est , Monsieur , le réfultat de la
lecture que je viens de faire de La Vie
du Pape Sixte F', traduite de l'Italien de
Gregorio Léii , nouvelle édition revue ,
corrigée , augmtntée <S- entichie de figures
tn taille- douce , 1 volumes in- 11 > à Pa
i46 i*'jtmr-i'*
ris chez la veuve DamonnevilU , Qaai
des Augustins , & Hardy , rue Saint Jac
ques. Vous co.noissez de réputation
l'auteur Ultramontain qui né dans le
sein de la Catholicité. & neveu d'un
Evêque , se fit Calviniste, II mourut à
Amsterdam en 1701 371 ans; c'étoit un
auteur infatigable. II employoit douze
heures à écrire trois jours de la semaine,
& six heures les trois autres jours. II a
laiísé un grand nombre d'ouvrages his
toriques , tous en Italien ; fa plume est
libre, & ne connoît point les entraves
que donnent le pais dans lequel on est
né ou celui qu'on adopte , la religion
qu'on professe , le Souverain dont on
est fujet, les liaisons des Grands , &c;
mais son style est diffus. II a fait entret
dans fa Vie de Sixte V les plus grands
événemens de l'Europe : on y voit un
abrégé de l'h stoire de la Ligue, de la
mort funeste de Marie Stuart , du reçne
&Elisabeth , de Philippe II , de Hïrt-
rl III , de Henti IV', &c. Tontes ces
digressions détournent souvent le lec
teur de l'objet principal ; néanmoins el
les font ordinairement amenées avec as
sez d'art.
La traduction est de M. U Pelletiery
L I T T È.RAI&B. 141
Prieur de Saint Gemme & de Poutnct.
Son style est quelquefois traînant ; il au-
toit dû retrancher plusieurs répétitions
qui se trouvent dansl'original,& quel
ques phrases qu'il défespéroit de rendre
dans notre langue , ou leur fubstituer
d'amres pensées olus conformes à notre
goût. Par exemple , Sixte étant encore
Cordelier , dit à un autre Moine que ,
quand il seroit Pape , il se souviendroit
d'un affront qu'on lui faisoit ; à quoi le
dernier répondit : Vous le fere^ comme
fai le dos ; ce qui ne s'entend pas. II y a
probablement dans l'Italíen ut cullo ,
expression proverbiale qu'il étoit inutile
& ridicule de vouloir rendre , dès que
la délicatesse de l'interprète ne le lui
permettoit pas. 11 y a dans cette version.
plusieurs autres prétendus bons mots
qui m'ont paru n'avoir aucun sel , soit
qu'on les ait mal traduits , soit que leur
finesse consiste dans l'expression Ita
lienne.
Avissur les Vus des Hommes Illufirts de
la France.
Dans les histoires générales les évé-
nemens attirent la principale attention ,
6c ceux qui y ont ea le plus de part n'|
Í41 l'Jknée
sont représentes qu'en raccourci.
tarque , après Cornelius Ncpos , crut de
voir sauver de la foule les plus illustres
personnages qu'avoient produits la Grèce
& Rome. Il voulut les montrer isolés ,
& dans les détails les plus propres à ca
ractériser les hommes. II ramassa des
Mémoires , & il en composa ces belles
vies , ou ces histoires particulières, qu'on
lit & qui seront toujours lues avec un
intérêt qu'on n'éprouve point dans la
lecture d'aucune histoire générale.
Nous avions à peu près tenté tous les
gentes de composition ; aucun modèle
des Anciens ne sembloit avoir échappé
à l'activité de nos écrivains , quand Per-
lault , si vif, si zélé pour la gloire de la
nation , ( fans songer peut être à Plu-
tarque ) écrivit les vies de quelques
grands hommes de la France. Son ou
vrage, tout médiocre qu'il est , a fait
naître l'idée de celui dont il est ici ques
tion. Feu M. Ducaflre <T Auvigny ayant
remarqué que Perrault avoit mêlé con
fusément , Sc souvent sans observer Tor
dre chronologique , les Généraux d'ar
mée avec les Ministres d'Etat & les cé
lèbres Artistes , se fit un plan plus mé
thodique. II divisa son ouvrage en deux
Littéraire. 14$
Parties , dont la première fut destinée
aux hommes d'Etat , & ia seconde aux
Capitaines. Il avoit même conçu l'idée
d'une troisième classe pour les hommes
qui se sont illustrés par la Littérature,
les Sciences St les Arts. Ce plan , qui par
lui - même est fort beau , fut exécuté
très-heureusement par l'auteur.M. d Au-.
vigny , écrivain facile , avoic publié à sa
mort huit volumes de cet ouvrage. Les
fix premiers contiennent les vies des
Ministres de nos Rois , depuis le regne
de Louis Vil jusqu'au regne de Louis
XIV inclusivement. Les vies des Capi
taines commencent au septième volume
par Charles Martel , qui fut Maire du Pa
lais fous le regne de Dagobert &. fous les
trois fuivans. M. d'Auvigny avoir poussé
son travail jusqu'au 10e Tome & pré
paré de quoi faire deux autres volumes.
Un an après fa mort , il parut deux nou
veaux Tomes, lesquels avec les huit
précédens firent dix volumes , qui lui
appartiennent uniquement.
M. l'Abbé Pérau , Licencié de la Mai
son 8c Société de Sorbonne , ayant goûté
ce projet , entreprit de le continuer. On
lui remit les matériaux très - inforrnes
cjiie M. d'Auvigny avoit laissés. au Li3
t+4 l'AssÉs Littéraire.
braire. Ce n'étoient guères que des ébau
ches qu'il fut obligé de refondre , Sc qui
l'engagèrent dans de nouvelles recher
ches. H en composa deux volumes qui
font les 1 1 & i 2c. Quoique M. l'Abbé
Pirau pût revendiquer deux volumes qui
lui a voient coûté autant de travail que
ceux qu'il a donnés depuis , il ne voulut
pas les publier fous son nom , & il les sic
mettre fous celui de son prédéceíseur.
C'est donc lui-même qui a fixé l'époque
de fa continuation au íj* volume , &
qui a marqué son début aux cinq pre
mières vies qu'il contient. Il a donné
jusqu'à présent dix gros volumes , qui
joints aux i z précédens font le nombre
de zz volumes ; cet ouvrage intéressant,
pour être complet, fera porté jusqu'à la
fin du dernier regne. Guillaume Def-
pre{ , Imprimeur du Roi & du Clergé de
France , demeurant à Paris rue S. Jac
ques , à S. Prosper & aux trois Vertus ,
vient d'acquérir le fond de cer ouvrage.
La fuite entière des z z volumes se vend
66 liy. reliée , de chaque volume séparé
$ livres.
Je fuis , Sec.
A Paris , et 24 Août 175s.
H5

L'ANNEE

LITTÉRAIRE.

LETTRE VIL
Œuvres Dramatiques de M. Ncricault
Dejlouches.
LE Roi , dans qui les grands Talens
retrouvent un Auguste , a scellé,
Monsieur, la réputation de feu M. Nè-
ricault Dejlouches , en ordonnant une
édition de ses œuvres à son Imprimerie
Royale. Cette belle édition en 4 volir-
mes z'n-40 , qui fie trouve à Paris chez
Lambert , rue & à coté de la Comédie
Françoise, & chez Prault fils, Quai
de Conti , réunit à tous les avanta
ges typographiques ['augmentation de
quatre Comédies qui n'avoient pas en
core vû le jour ni au Théâtre ni chez le
Libraire. Elle est précédée d'une Epître
Dédicatoire au Roi Sc d'un Avertissement
par M. Dijlouches le fils. L'un & l'autre
A/f. 1758. Tome V. G
14^ 1? A N N Ê E
font honneur à son goût autant qu'à í»
tendresse pour la mémoire de son illus
tre père; il retrace avec modestie les
bontés éclatantes de Sa Majesté ; il an
nonce beaucoup de changemens dans
les premières pièces , émanés de l'auteur
lui-même & trouvés dans ses papiers j
enfin , il indique , mais en abrégé , quel-
?[ues époques remarquables de la yie de
eu M. Dejìouchcs. On est fâché que
cette vie ne soit pas plus détaillée. Les
grands écrivains ressemblent aflez aux
Héros ; on se plaît à les voir naître , s'é
lever , se développer , à les fuivre de
puis le berceau jusqu'au moment qui les
enlève à nos yeux. M. IXeJlouches le fils
a craint fans doute de nous crayonner
des traits auxquels font aíTociés les siens.
Je tâcherai de remplir cette tâche trop
délicate en effet pour un fils.
Philippe - Nêricault Deflouches , iffa
4' une bonne & ancienne famille origi
naire d'Amboife , naquit à Tours le z2
Avril 1680 de François- Nêricault Des-
touchts & de Marie B'tnet fa seconde
femme, descendante dts Binets , poetes
François du temps de Ronsard dans le
16e siècle. François Nêricault eut huit
e_nfans du premier lit , quatre du se
Littéraire. 147
cond , dont Phitippt fut l'aîné. Tous les
garçons prirent le parti des armes &
font morts au Service, à l'exception d'un
seul qui a fini ses jours avec M. Dejlou-
thcs. Celui-ci fit ses premières Classes à
Tours chez les Jéfuites ; son talent pour
la poesie Françoise perça dès ses plus
jeunes années. Il vint achever ses études
à Paris au Collège des Quatre-Nations
il t'y distingua par son esprit & ses pro
grès. Lorsqu'il eut fini sa carrière scho-
lastique, il lui prit envie de servir le
Roi , à l'exemple de ses frères ; il fit fa
première Campagne en qualité de Vo
lontaire dans un Régiment d'Infanterie.
II fut fait Sous-Lieutenant au siège de
Barceionne , qui pensa lui être funeste.
Il fut enterré avec toute sa Compagnie
par une fougasse, espèce de mine en
forme de puits , large de huit ou dix
pieds & profonde de dix ou douze ; il
en revint lui cinquième.
Lorsque le Régiment paíîa par So-
leure , il fut présenté à M. le Marquis
de Puyfimlx , notre Ambaíïadeur auprès
du Corps Helvétique. Ce Ministre lui
trouva beaucoup d'esprit , lui fit quitter
le Service , & se Pattacha. M. Dejlou-
ches , qui n'avoit alors que 1 9 ans , le li
Gij
14? L* A N N É E
vra -tout entier à l'étude des négocia
tions; il s'y rendit habile au point que
peu de temps après il fut nommé Secré
taire de l' Ambaíïade. La nature lui avoíc
donné pour l'art Dramatique un goût
vif , qui ne souffrit aucune atteinte
de la sécheresse de son emploi. Le Cu
rieux Impertinent , sa première pièce ,
fut composé en Suiíse , & joué par U
maison de M. le Marquis de Puyfieulx
le jour de fa Fête. Elle fut si goûtée
qu'au retour de l'Ambaísade , on enga
gea M. Deftouches à la présenter aux Co
médiens François ; le Public l'accueillit
avec les applaudiílemens les plus flat
teurs 5c les plus grandes espérances. Ce
début encouragea le poè're , qui d'ail
leurs n'étant plus occupé , obéît à la voix
impérieuse du génie , & travailla pour
le Théâtre. Sa réputation devint as
sez brillante pour exciter dans Monsieur
le Régent la curiosité de le connoî-
tre. Il le fit venir, entendit plusieurs
de ses ouvrages , en fut satisfait ; &,
comme il sçavoit qu'il joignoit à ce ta
lent celui des affaires , il le choisit pour
l'envoyer en Angleterre. Il partit pour
Londres en 17 17; il y fut quelque
temps avec l'Abbé Dubois , depuis Car-
Ll TT É RAIRE. I49
dinal & premier Ministre. Il vit con-
clurre le Traité de la Quadruple Allian
ce, auquel il eut lui-même beaucoup de
part. L' Abbé Dubois revint bientôt après,
Si. M. Dejlouches resta seul chargé des
affaires de France à cette Cour. Il y pafla
sept années entières avec toute la consi
dération & tous les agtémens que pro
cure le vrai mérite. Il sçut même se ren
dre agréable au Roi George I qui le mit
souvent de ses parties de plaisir les
plus intimes. Pendant son séjour à
Londres il fit deux choses assez oppo
sées au ministère dont il étoit chargé ; la
première , il devint amoureux de Doro
thée fonjlhon de Bteaborn , jeune & ver
tueuse Angloise , originaire d'Ecosse ,
fille de condition , mais de race Catho
lique s par conséquent peu riche. 111 c-
pousa , & recommanda fortement à sa
femme de tenir ces nœuds secrets ; la
seconde fut de mettre en Comédie l'a-
venture même de ce mariage sous le
titre du Philosophe Marié.
M. Dejlouches fut rappellé en France
à la n.ort du Cardinal Dubois- M. le
Régent lui témoigna dans des termes
1 bien glorieux combien il étoit content
de lui. Dejlouches , lui dit - il , personne
G iij
150 £' A k xr ék
n'a mieux servi le Roi que vous ; personne
ne le sçait mieux que moi ; je vous en
donnerai des preuves qui vous étonneront
ainfi que toute la France. Il le mit en
effet à la tête des Bureaux , 8f lui promit
une gratification de cinquante mille écus
qui furent convertis en six mille livres
de rente viagère fur la Ville. S. A. R- lui
proposa quelque temps après d'entrer
dans l'état Ecclésiastique , lui faisant es
pérer dans peu un Evêché. M. Ds/lou*
thcs se vit alors contraint d'avouer son
mariage. Le Prince en badina , Se lui
dit : Eh bien , il saudra se retourner d'un
autre côté. Il le destinoit au Département
des Affaires Etrangères ; norre auteur çn
reçut mème les complimens. Cette haute
fortune s'évanouit avec son protecteur ;
ÌA. le Régent mourut. On fit drefler I
M. De/ìouches un Mémoire circonstan-
cié des différens intérêts de L'Europe ;
on tira de lui tous les éclaircissemenl
dont on avoit besoin ; après quoi on lui
promit vaguement de l'employer. Mais,
né peu courtisan, jouiísant d'une fortune
honnête , de plus marié , il n'eut d'autre
ambition que de cultiver tranquille
ment les Lettres , & de se rendre digne
de plus en plus de l' Académie Françoise,
Littéraire. 151
où il avoit été reçu le 25 Août 1725 , à
la place cie Campiflron. Il acheta dans le
Maine une terte où il se retira ; il y mic
la dernière main à son Philofophe Ma
rie. Dégoûté de sa terre à cause de sa
trop grande distance de Paris , il lá veit-
dit pour acheter celle de-Fortoiseau pro
che de Melun , à dix lieues de la Capi
tale. C'est dans cette solitude qu'il com
posa tous les ouvrages dramatiques qu'il
a donnés depuis le Philosophe Marié, st
venoit de temps en temps à Paris ; il áp-
portoit une pièce aux Comédiens , Sc
repartoit pour fa campagne la veitle de
la première représentation
M. le Cardinal de Fleurj lui proposa
de l'envoyer à Péterlbourg ; mais son
âge , l'éloignement de ce pais , & le
fioid âpre du climat, ne lui permirent
pas d'accepter cet honneur. Il vêcut
vingt ans à Fortoiseau , s'oecupant du
bien de fa famille & de ('éducation de
ses enfans , cultivant l'agriculture qu'ií
aimoit passionnément , entretenant un
commerce fuivi avec plusieurs gens de
Lettres, fur- tout M. Tantvot son ami
de tous les temps, fi connu lui-même
par des productions agréables & fortes.
Les fentimens les plus tendres unissoient
Giv
ij2 l' A w n é e
ces deux ames pleines de candeur , &
formées l'une pour l'autre.
Il he restoic à Monsieur Destouches
que deux en fans de íix qu'il avoir eus ,
un garçon & une fille. Le fils a pris
le parti des armes , & sert depuis seize
ans avec distinction dans la seconde
Compagnie des Mousquetaires. La fille
a épousé M. de Bourmary , Brigadier
des armées du Roi , Colonel du Régi
ment de Hainault. Elle est morte en cou
che à son premier enfant , & a laissé une
fille. M. Deflouches mourut dans son
hermitage le 4 Juillet 1754, âge de
74 ans. Sa veuve , quoique beaucoup
plus jeune que lui, ne lui a furvécu que
quatre ans , elle est morte le 29 Mái de
cette année.
Le caractère distinctif de M. Destou
ches , que j'ai eu l'avantage de connoître
personnellement , étoit une franchise ,
une cordialité , une candeur , qui ne
lui permettoit jamais de se défier de
personne , & qui souvent a nui à ses in
térêts. Il avoit une gaîté naïve , plus de
génie que d'esprit, respirant cette mo
destie , cette simplicité , qui est toujours
l'empreinte de la belle ame, & du vrai
ment grand hommejil étoit bon citoyen,
LITTÉRAIRE. 15$
kon mari, bon père , bon fils , bon frè
te , bon ami. Le premier emploi qu'il fie
de l'aisance où le mettoit Ion peste en
Angleterre fut d'envoyer à son père ,
dont il connoifloit le goût deci é pour
la campagne , quarante mille livres fur
ses épargnes pour acheter une Terre en
Touraine, & pour le mettre en état de
soutenir sa nombreuse famille.
Je vais maintenant, Monsieur, par
courir avec vous les pièces qui compo
sent la nouvelle & magnifique édition de
1A.DeJlouchts.Le fujet du Curieux Imper
tinent est tiré de Dom Quichotte. On voit
avec plaisir dans cette Comédie jouée
le 1 7 Décembre 1 7 1 o , un rôle de Cris-
pin , râle qui , par malheur pour labonnt
gaîté , se perd tous les jours au Théâtre ,
grace à la prétendue délicatesie de nos
Comiques modernes qui veulent mettre
du bon ton jusques dans la bouche des
valets. Quelques lecteurs difficiles trou
veront peut être le caractère de Lcan-
dre, ou Curieux Impertinent , hors de la
nature. €et amant soupçonneux devroic
s'en tenir à une épreuve ; il n'est pas vrai
semblable qu'au moment où Julie pa*
xoît le plus aimer Lêandrt , elle change
tout â coup & se donne à Damon. On
G v
154 m.' J tf s i n
pourroit encore reprocher à cette pièca
sa longueur, un quatrièaie Acte abso
lument vuide d'action & d'intérêt , un
froid même répandu fur tout l'ouvrage ,
une espèce d'uniformité dans les ca
ractères des Valets & des Maîtres , ces
scènes trop contrastées qui sentent l'art »
& trahissent, pour ainsi dire, les secrets
du poëte. Mais ces défauts doivent être
pardonnés en faveur d'une diction élé
gante , du rôle parfait de Vieillard dans
Géromt , & de l'excellent ion de la Co
médie. Le caractère de l'amant est agréa
blement exprimé.
II faut qu'un tendre amant soit inquiet , ja
loux j
Un regard innocent doit le mettre en courroux.
Une mouche qoi vole autour de sa maîtresse ,
Un épagneul qu'elle aime & qui lui fait car
rcsse,
Un petit perroquet qui prenant sa leçon
lui dit , baises , baify , dans son petit jargon j
Père , mère , ou cousin , ou frère qu'elle em
brasse ; • •. : .
Un homme indifférent reçu de bonne grace ;
Un excès d'enjoûment ,un air un peu chagrin,
Un discours sérieux , un langage badin,
Une chimère , un geste , un rien , une roi-
graine :
Tout intrigue ua amant , & le tient en haleine.
Je passerai rapidement sur ï Ingrat ?
Littéraire. 155
Joué le 28 Janvier 17 12. Ce n'est pas
que cette pièce ne soit digne de M. Des
touches. Les caractères en font soute
nus ; ceux du vieillard & du valet par
faits ; l'intrigue même est bien nouée
& bien déliée ; mais le premier person
nage n'est point théâtral. Moliere avoit
beaucoup risqué en mettant le Tartuffe
sur la scène ; encore le vice de l'hypocri-
sie, sous la main de ce grand Peintre,
4-t il des côtés fusceptibles de ridicule
ôt de comique ; au lieu que dans l'In
grat on ne voit qu'une ame noire , dont
le spectacle & le développement bles
sent les yeux & révoltent la nature. Lors
qu'on veut traiter de pareils fujets , il
faut les présenter avec beaucoup d'a-
dòucissemens. L'Ingrat auroit du , je
crois , animer la pièce , 6c la dominer,
pour ainsi dire, fans se montrer sou
vent :
N* ceram populo pueres Media trueidtt.
Ce précepte convient à la Comédie aiiítì
qu'à la Tragédie. Le rôle de Glronte ap
proche un peu trop de celai SOrgoir
dans le Tartuffe. Au reste , si lIngrat n'a
pas extrêmement réuffi, c'est moins la
faute de M. Defiouckts que celle du fa-
l$6 £A N ÌT È B
jet- Il est des objets que les pinceaux des
plus grands maîtres ne doivent de ne
peuvent représenter. C'étoit cependant
i une des pièces dont l'auteur faisoit le
plus de cas , & il en estimoit peu. Le
célèbre Beaubourg aimoit à jouer ie rôle
odieux de l'Ingrat , & le fit beaucoup
valoir.
On fit à M. Dcjlouchts le reproche de
n'avoir pas fuffisamment rempli le ca
ractère de rIrrésolu t qui fut joué le 5
Janvier 1 7 1 j , parce que les irrésolu
tions de Dorante ne roulent que fur
l'embarras de choisir entre trois fem
mes qui s'offrtnt à lui. Je me rangerois
• du parti de ces Cririques. C'est plutôt
VAmant Incertain. Il y a même dans ce
caractère uu air de folie qui le rend im
praticable au Théâtre; &c de plus, il
n'est pas naturel que , dans l'espace de
vingt quatre heures , l'esprit humain
puisse changer si souvent ; ce sont de ces
fujets beaucoup pìus propres au Roman
qu'à la Comédie ; alors toutes les varié-
tés que produit l'irrésolution peuvent
se montrer , se fuccéder avec plus de
vaifemblance. Nos auteurs Dramatiques
ne prennent pas g>rde à cette erreur
dans laqufcllails tombent tous les jours.
Littéraire. 157
La règle tyrannique des vingt - quatre
heures doit les empêcher de traiter
beaucoup de fujets qui ne se dévelop
pent que pat degtés. L'irrésolution de
Dorante est bientôt épuisée ; elle ne pré
sente plus que le même tableau ; il va ÔC
revient continuellement de Julie à Ccli-
mène , de Cèlimene à Julie. Il falloit d'au
tres traits marqués du caractère de l'Ir-
résolu pour amuser le spectateur , & rem
plir le fujet qui me paroît manqué , &
que je crois très - difficile à manier. Ce
défaut mis à part, la pièce est remplie
d'un très bon comique ; le caractère de
Julie eft neuf & agréable ; celui de la
veuve Argante est d'un ridicule un peu
trop chargé ; ceux dvs vieillards dans le
goût vrai , dont M. Dejlouches s'écarte
rarement. Le portrairde l Irrésolu est
ttès-bien dessiné par Frontirz.
II réfléchit , iî pense,
Il me chasse , m'appelle , il eít assis , debout ,
Il court , puis il s'arrêre , il balance , il résout ,
Il est joyeux , rêveur } plaisant , mélancoli
que,
II approuve , il condamne , il se tait , il s'ex
plique,
II fort de la maison , il y rentre auflî-tôt,
II veut , il ne veut plus , nc fçait ce qu'il lui
faut.
K5S £A N W í £
Voici un trait d'un excellent comique »
íelon moi.
Le Chevalier entrantsur lascene.
Criez - pestez , jurez , autant qu'il vous plaira j
Je vous dis en un moc que cela se fera ;
Maugrebleu du vieux fou.
F R o N T i N.
Vous êtes en colère j
A qui parliez-vous là ?
Le Chevalier.
Je parlois à mon père.
Bon jour , Frontìn.
Lc dernier vers de cette Comédie est
admirable ; c'est un coup de crayon qui
achève le portrait de l'irrèsolu. Après
s'être déterminé à recevoir la main de
Julie t il rêve, & dit :
J'aurois mieux fait , je crois , d'épouser Cili-
mirtt.
Ces trois premières Comédies de
Monsieur Dtjìouches ont un air de fa
mille qui leur fait tort. Son génie in
venteur éclate dans le Médisant , re
présenté le 10 Février 1 7 1 5 avec un
grand fuccès. Il nous y présente un ca
ractère de femme impérieuse qui do
mine son mari. On trouve quelques
rapports avec i'Esprit de ContradìÈioh
dans ce tableau , qui d'ailleurs tst fini.
Littéraire. t$9
L'íntrigue de la pièce est peut-être un
peu trop compliquée , on pourroit blâ
mer aussi dans le Marquis de Richesource -
quelques coups de pinceau trop durs ,
trop appesantis \ il est fâcheux encore
que ce Drame n'intéreíïe pas & foie
vuide d'action ; que le Médisant n'ait
point de nuances de comique , bien dif
férent en cela du Méchant de M. Gres-
set y qui cependant est redevable de ses
principaux traits à ÌA.Dtflouchts*. Mais»
je le repère , cette Comédie est marquée
au coin de l'invention. II y a un joli rôle
de Suivante , dans lequel Mlle Dangc-
ville débuta en 17JO , & annonça dès-
lors ce qu'elle est devenue depuis , une
Actrice inimitable.
Le Triple Mariage , en un Acte & en
prose, joué le 7 Juillet 1716, est une
des plus agréables petites pièces que
nous ayons au Théârre. M.Dejlouchesls.
composa fur une aventure arrivée quel
ques mois auparavant â Paris entre M.
de Saint-Aul. . . . son fils & fa fille. Le
père , quoique d'un âge avancé , avoit
épousé en secret une jeune personne »
qui , au bout de quelques mois , exigea
* Voyez le parallèle de ces deux pièces dans let Lettré}
. fur j«e/jwj £<rifJ de ce Temps , Tome I page 13.
1S0 s j?hi r
de lui qu'il rendîc son mariage public".
II le déclara à la fia d'un grand repas où
il avoit invicé son fils , fi fille , les pa-
rens de fa femme , & beaucoup d'au
tres. Son fils le félicita fur son choix , &
montra en même temps une fort jolie
femme de l'arfèmblée dont il étoic le
mari depui Quelques années. La fille ,
de son côté , tu un pareil aveu pour un
cavalier de la même compagnie. Le
père étonné , mais confondu par son
propre exempie, approuva ses en fans ,
la joie se mit de la partie , & l'on but
une santé génér île à ce triple mariage.
M. Dijlouchts a répandu fur ce canevas
la plus agréable broderie. Un colique
fin, naturel 5c faiilant, une nction soute
nue, une intrigue concertée avec arc &
dénouée avec esprit, de la très-bonne
plaisanterie , le rôle du valet L'Epine
unique, la jolie scène de la petite fille,
un dénoûment extrêmement heureux ,
c'est ce qu'on peut dire de ce charmant
badinage, qui est demeuré au Théâtre,
& que le Public revoit toujours av.c
plaisir.
L'Objïaclc Imprévu , Comédie en cinq
Actes , parut le 18 Octobre 1717. On
oublie aisément que cette pièce n'est
LlTTÈRA IRE. \6l
point écrite en vers ; c'est une prose dans
le bon goût de celle de Molière. La pre
mière scène est pleine d'agrémens , fur
tout dans le iôle de Pasquin. Ce qu'on
pourroit reprocher à cette Comédie,
c'est une intrigue trop composée , trop
chargée , & qui échappe au spectateur.
Mais il y a du génie dans ['invention de
cette intrigue. La Comtesse de la Pépi
nière est un caractère saillant & d'un bon
comique. Crispin & Pasquin, ainsi que
Nérine, répandent beaucoup de gaîté
dans la pièce , & ne font qu'augmenter
la vivacité de l'action j tous les caractè
res y font bien soutenus enfin cette
Comédie peut être placée au rang des
chefs-d'œuvre de M. Dejlouches. Ce
pendant elle eut un fuccès très-foible;
&, reprise avec des corrections le 18
Juillet 1735, e^e ne ^ut jouée que cinq
fois. Elle fait le charme de la Province,
où on la représente sans cesse.
Nous voici à la pièce victorieuse de
M. Dejlouches , le Philosophe Marié ,
c'est à-dire , son histoire mise au Théâ
tre le 15 Février 1727. II y a peint sa
femme dans Mélite , fa belle- sœur dans
Céliante , l'amant de cette dernière dans
le tôle de Daman , dans Lifimon soa
t6t £' A» s ÈB
père respectable , & lui - même dans
Arifle. Caractères , action , style , excel
lent comique , la nature même &c la vé
rité ; c'est sous ces ttaits qu'on doit en
visager cette Comédie. II n'y a point de
tôles inutiles; ils font tous intéressans
pour le fond & par la manière donc il?
font rendus. Il falloir que Monsieur
Deflouchts eût dans son imagination
bien des reflources pour tires cinq Ac
tes d'un pareil fujet, le Philosophe Ma
rié étant un ridicule qui fournissoit tout
au plus une scène ou deux. Le caractère
de Ccliante est neuf ; il étincelle de fail
lies ; Milite sçait se faire aimer & esti
mer ; & Cèliante plaît & séduit. Il n'y a
pas jusqu'à Finette qui ne fasse au spec
tateur un plaisir singulier. La situation
&Arifle obligé d'entendre la confidence
du Marquis du Laurel amoureux de fa
femme, & même de le servir auprès
d'elle en apparence , est tout- à-fait neu
ve , & comparable aux coups de théâtre
les plus heureux. Le rôle de Lifimon est
noble , honnête , touchant ; celui de Gi-
ronte , oncle du Philosophe Marié , res
pire la bonne nature, comme disent les
Anglois. Le portrait du Philosophe est
admirable dans fa bouche. \
L 1 T rÍKAl RJS. ítfj
Qu'est-ce qu'un Philosopiie ? Un set dont le
langage
N'est qu'un tissu confus de faux raisonnemens }
Un esprit de travers qui par fes argumens
Prétend en plein midi faire voir des étoiles;
Toujours après Terreur courant à pleines voi
les .
Quand il croie follement suivre la vérité}
Un bavard inutile à la société ;
Goeífé d'opinions & gonflé d'hyperboles ,
Et qui vuide de sens n'abonde qu'en parolss.

La scène vu du quatrième Acte forme


un tableau charmant ; le dénoûment
est divin ; en général , le comique de
cette pièce est inimitable ; je la mets
fans balancer à côté des meilleures de
Moliht \ on ne peut se lasser de la re
voir , & la Postérité joindra ses applau-
dissemens aux nôtres.
UEnvieux ou la Critique du Philoso
phe Marié, petite Comédie en un Acte
en prose, jouée le j Mai 1727 , ne réus
sit point malgré l'à ptopos. C'est peu de
chose , en effet. On pourroit étendre le
caractère de \'Envieux , s'il n'étoit , com-
me {'Ingrat , de ces fujets qu'il est ptes-
qu'impossible de traiter.
Le fuccès b/illant qui couronna le
1 6\ l'Année
Philosophe Marié , engagea M. Deflou-
ches à donner une nouvelle Comédie
dans ce gente fous le titre des Philoso-
phts Amoureux , en cinq Actes en vers,
représentée le zóNovembre 1719. Cette
copie , bien différente de son original,
mourut dans fa naiísance ; elle n'eut
u une représentation ; elle est aujour-
'but totalement oubliée. On y trouve
quelques beaux endroits ; mais elle est
froide ; nul comique , des caractères
hors de la nature & démentis , des situa
tions forcées , peu d'intérêt : tout cela
justifie le Public qui a condamné cette
pièce.
. La Faujsc Agnès ou le Poète Campa
gnard , Comédie en trois Actes en pro
se, n'a jamais été représentée à Paris;
elle fut seulement imprimée en 173^;
on la joue en Province. Elle est précédée
d'un Prologue en vers , intitulé le Triom
phe de l'Automne. Ce Prologue n'est p2s
digne de l'auteur. Il manque du côté de
l'imagination & de la bonne plaisan
terie. La critique contre les Spectacles
est pesante & mal- adroite A l'égard de
la Fausse Agnès , c'est plutôt une farce
qu'une Comédie. Le rôle de cette Faust
Agnès a báaucoup de reísemblance avec
Littéraire. itfj
Ici Folies Amoureuses ; les ridicules y
Cont outrés ; je ne puis me perfuader
*jue l'auteur ait jamais rencontré de pa
reils Provinciaux ; fupposons que de tels
originaux existent , ils ne peuvent inté-
refler la Capitale. Il y a lieu de croire
que de semblables ouvrages étoient les
«áélaíïemens de M. De/louches.
Le célèbre Adijfon composa une pièce
en cinq Actes , le Tambour Nocturne ,
pour donner aux Anglois ses compatrio
tes une idée de la simplicité théâtrale.
Cette Comédie ne fut jouée qu'après fa
mort ; elle eut peu de fuccès. M. Des
touches la traduisit en prose avec le goût
d'un écrivain François ; c'est à- dire , que
le fond du tableau n'est pas de notre au
teur , mais qu'il y a retranché , ajouté ,
raccourci , étendu , qu'en un mot il l'a
accommodé à notre Théâtre. Malgré
tous ces avantages , leTambour Noclurne
ou le Mari Devin n'a pu perdre son air
étranger. L'auteur le fit imprimer en
1735 ; il n'a jamais été joué fur notre
scène , & je crois qu'il y déplairoit. Les
revenans ne font guères de mode s le
Marquis est un imprudent à jetter pas
les fenêtres ; on ne sçait trop pourquoi
Léandre avec son Tambour s'avise de
\66 t' A N N É a
xestembler au Baron ; cela sent le mer
veilleux. II y a du comique dans les rôles
de {'Intendant & de Madame Catau\
d'ailleurs peu d'action , nuls caractères,
une froideur insoutenable. Cette pièce
a été traduite de la prose de M. Dejlou
ches en mauvais vers François par un
M. Desca{taux qui fait aujourd'hui le
prophète dans les rues de Londres , ha
billé à peu près comme le Baron dans
son rôle de Devin.
Le second triomphe de M. Dejlou
ches est le Glorieux , donné le 1 8 Janviet
1 7 1 z. C'est ici qu'il reprend son vol , &
qu'on retrouve dans rout son génie l'au-
teur du Philosophe Marié. Cette Comé
die est aussi bien écrite que bien imagi
née. Les scènes entre Licandre & Lisette,
le Glorieux & le même Licandre son
père , la dernière enfin , sont des scènes
admirables où rout le pathétique de la
belle, de la fublime nature , est déve
loppé ; c'est le sentiment même , mais
le sentiment le plus touchant , fans faste
& fans enflure : ces deux vers ,
J'entends ; la vanité me déclare à genoux
Qu'un père infortuné n'est pas digne de vous,
font de toute beauté , & doivent rester
LlTTÈHAlAM. \6y
écrits dans tous les cœurs. Quel art mer
veilleux d'avoir caché fous le nom de
Lisette Sc l'état d'une femme de chambre
la sœur du Glorieux ^ Ce sont là de ces
Í;rands traies de maître qu'on ne peut se
aíTer d'admirer. Je puis me tromper ;
niais la scène où le Glorieux dit que son
père est son Intendant , n'est- elle pas trop
dure , trop révoltante î Ne pourroit-on
pas encore reprocher á M. Dejiouches
qu'il fait pardonner au héros de la pièce
avant qu'il se soit corrigé, & qu'il aie
mérité sa grace. Licandre lui dit avec
l'autorité d'un pète de se jetter à ses
pieds ; le Glorieux ne pouvoit faire au
trement; je ne vois pas que ce soit U
une action qui décèle son repentir. Le
rôle du bourgeois Lifimon est d'un co
mique & d'un sel très piquans ; ceux de
Pasquin & de Philinte , qui contraste si
bien avec le Glorieux , font à l'abri de
toute cenfure. Je ne me répands point
fur les détails de cette pièce excellente ,
toute l'Europe l'aduiire tous les jour
fur ses différens Théâtres ; nos plus
grands auteurs l'ont comblée d'éloges
immortels ; M. de Voltaire lui-même U
célèbre dans ses Epîtres fur le bonheur.
Je serois fort embarrassé de décider le
ïSt f A iï NÉE
quel du Philosophe Marié on ix2Glorieux
mérice la préférence. La première est
peut-être plus parfaite , mais l'autre a
des traits plus frappans , des caractères
plus mâles ; toutes deux font les chefs-
d'œuvre du Théâtre Comique de notre
siècle. Depuis ces deux Comédies , il
n'y a que la feule Métromanie qui ait
mérité le même succès & la même répu
tation.
II étoit impossible que M. Deflouchts
s'élevât plus haut ; il avoit épuisé tous
les secrets de l'art comique, la finesse,
la vigueur , l'élégance , la morale ; il ne
pouvoit aller plus loin ; il étoit forcé
par la nature même , qui met des bornes
au génie , de revenir fur ses pas. Lt
Dijjìpauur ou l'Honnête Friponne , Co
médie en cinq Actes en vers , n'est dé
pourvue ni d'invention ni de traits ;
elle n'a jamais été représentée à Paris ;
elle fut imprimée en 17 }í, & depuis
ce temps- lâ on la joue avec fuccès dans
nos Provinces. Un des plus grands dé
fauts de ce Drame , c'est que le carac
tère du Diffìpateur n'est pas un de ces
caractères momentanées , si l'on peut
parler ainsi , qui peuvent produire tout
leur effet pendant l'espace de vingt-
quatre
Ll TT È RA ï B K. ttí9
quatre heures. Cs so.it de ces caractères
qui , comme je l'aî déja dit , rempli-
roient bien un Roman. D'ailleurs , les
dissipations de Cléon ne font pas asse?
variées , Sc font hors de la nature ; on ne
íçauroit fe prêter non plus au caractère
apparent de la jeune veuve Julie-, on ne
peut deviner ni même entrevoir le but
de ses manœuvres. VOncíe ressemble au
père du Retour Imprévu. Le cinquième
Acte est intéreflant. Voici "bien le por
trait d'un Avare fait par lui même.
Plus on aime I'argent , Sc moins on a de vices j
Le foin d'en amasser occupe tout le cœur;
Et quiconque s'y livre y trouve son bonheur.
Un ami qu'on implore ou refuse ou chancelle;
L'argent est un ami toujours prompt & fidelle.
Le plaisir d'entasser vaut seul tous les plaisirs :
Dès qu'on fçait que l'on peut remplir tous ses
désirs ,
Qu'on en a les moyens , notre ame est satis
faite ;
De tout ce que je vois je puis faire l'emplette ,
Et cela me suffit : j'admire un beau château;
U ne tiendioit qu'à moi d'en avoir un plus
beau , |
Me dis-je ; j'apperçois une femme charmante ;
Je l'aurai , si je veux , & cela me contente. . . ,
An. 1758, Tome V. H
l
y
170 fANN É E
Enfin , ce que le monde a de plus précieux ,
Mon coffre le renferme , & jc fai fous m«
yeux,
Sous ma main; & par-là, t'avaricc qu'on blâ
me
Est le plaisir des sens & le charme de l'amc.

UAmbitieux & fIndiscrète , Xrsgi-


Comédie, jouée le 14 Juin 1737 , eut
treize représentations , mais un foible
succès. L' Ambition est une de ce.$ pas
íions qui demande ks couleurs de MeU
pomìne ; la transporter fur le Théâtre de
Thaíie , c'est la dénaturer & l'exposer à
se montrer sous des traits froids , inani
més. Le personnage de t'Indi/crète est
tout à fait déplacé , & ne va point du
tout à côté de celui de l'Ambitieux. De
pareils traits peuvent être dans la nature
réelle , mais non dans la nature théâ
trale , toujours ennemie de la charge &
du ridicule outré. Le rôle du Dom Phi
lippe, premier Ministre du Roi de Cas
tille , est affectueux & touchant ; il con
traste bien avec celui de Dom Fernand
son fière, qui est ['Ambitieux. Les com
bats de ce dernier entre l'amour & Pam-
bition sorrt intéreflans. Mais ils seroienc
beaucoup mieux placés dans une Tragé-
Littéraire. 171
die , & pourroient être plus animés 8c
plus étendus. La dernière scène du troi
sième Acte, entre Dom Fernand&c Dona
Clarict , est traitée avec beaucoup d'art
& de génie ; celle du quatrième Acte ,
entre le Roi & son premier Ministre ,
est très belle. On y voit le tableau satis
faisant d'un honnête homme qui n'a
buse point de sa place , 8c qui sacrifie
ses intérêts 8c fa vanité à son devoir &
à son maître. Le dénoûment est heu
reux. Jaurois voulu cependant que
Dom Philippe eût solliciié auprès du
Roi la grace de son frère. Quoique cette
pièce soit médiocre , elle est rempíie de
beaux traits & de vers qui méritent d'ê
tre retenus.
L'Ensant Gâte ou la Belle Orgueil
leuse , Comédie en un Acte en vers ,
donnée le 17 Août 1741 , est très- peu
de chose; elle ne fut jouée que fix fois.
Le rôle de la fière Pulchérie , qui ne veut
épouser qu'un Duc , est sans vraisem
blance ; celui de Sophie sa sœur est rai
sonnable & charmant. Madame Ar
mante , leur mère , est d'une prévention
& d'un aveuglement dont le monde
n'offre {.oint de modèle.
II est furprenant que M. Destouches
Hij
l7% L' À H N È M , '
n'aie pas senti tous les défauts de s-dé
molir Usé qui parut le 20 Septembre
1 74 1 fous le titre du Vindicatis Géné
reux , & doru la fortune se réduisit à
une seule teprésentation. Une vieille
folle qui veut épouser un jeune homme
& contracter un mariage clandestin , un
vieillard qui veut faire la même sottise»
un autre homme qui donne les trois
quarts de son bien pour faire entager.
sts deux amis , une intrigue mal tiffue,
un dénoûment imprévu , quatre Notai
res fur la scène : voilà quel est VAmour
Usé , Comédie en prose & en cinq
Actes.
M. Dejiouches est un soleil couchant
qui a été quelque temps couvert de nua
ges , & qui va reprendre des traits de
force & d'éclat. L' Homme Singulier,
Comédie en cinq Actes en vers, n'a ja
mais été joué ; ii fut seulement imprimé
en 1747 Cet ouvrage est rempli d'heu
reux morceaux ; la diction , en géné
ra], en est mâle & soutenue; malgré
cela , je doute que cette pièce eût beau
coup réussi. Le caractère àel'Homme Sin
gulier est peu saillant , peu fécond en
singularités marquées & amusantes. Le
Comte de Sanspair porte un habjt qui
Littéraire. 175.
rícst plos de mode ; il du à Pasquin de
se couvrir & de s'asseoir ; il deman .ie un
valet de chambre à fa mère •, il veuc , il
ne veut pas épouser la Comtesse qu'il ai
me : voilà toutes les singularités qui lui
échappent. Le Baron est un original de
vieille Comédie; l'intrigue est extrême
ment nouée , les situations romanes
ques , &c.
La Force du Naturel , en cinq Actes
en vers, jouée le u Février 1750, est
beaucoup meilleure ; austì fut elle reçue
avec des apphudilsemens. M. Deflou-
thes n'a rien donné depuis au Théâtre ;
il se retira couvert de cette dernière
couronne de lauriers que le Public atta
cha fur son front. J'ai parlé de cette
pièce lorsqu'elle parut * ; son grand dé-
fau:, comme p le dis alors , est d'être
fondée fur un plan peu philosophique.
Nous montrer une fille de qualité qui
élevée dans les champs auroit pris le
ton , l'air , les goûts d'une païsanne , 8c
une païsanne qui à la ville auroit pris
l'esprit & l'ame , pour ainsi dire , d'une
fille de qualité, eût été, je crois , un
Drame bien plus conforme à la vérité.
* Voyez les Lettres fur quelques Ecrits de ce Temps ,
Tome III page i«8.
H iij
174 L* J N N è »
La Nature , crois - moi , n'est rien que {'habi
tude,
dit M. de Voltaire dans Mahomet. Ce
vers fait la critique de la Force du Natu
rel. Mais elle est remplie d'un bon co
mique j Its caractères en font soutenus,
l'intrigue bien développée, la diction
élégante & noble ; Julie & Baba font
deux rôles dignes de figurer avee ce que
notre auteur a fait de mieux ; la Mar
quise est: intérestante &C raisonnable ; il
n'y a pas jusqu'à Guèrault &c Mathurine
qui n'aient un coloris agréable.
La Force du Naturel est fuivie danj
cette é lition du Mariage de Ragonde &
de Colin, ou la Vallée de Village. M.
Dejlouches fit cette jolie bagatelle pout
Madame la Duchesse du Maine. Elle fut
représentée à Sceaux au mois de Dé
cembre 1714, avec la Musique de Mou-
ret. E!ld fut transportée , àl'insçude M.
Dejlouches y sous le titre des si mours de
Ragonde , fur le Théâtre de notre Opéra
en 1 74 2 , où elle eut le plus brillant fuc
cès. Comme on ne sçavoit de quiétoient
les paroles, quelques beaux- espcits osè
rent se vanter hautement d'en être les
auteurs. Le véritable, instruit dans fa
retraite de ce qui se passoit , rerendi
Littéraire. 175
qua son bien íans une lettre à M. Ta-
nevoi imprimée ici , & desavoua les fa
deurs lyriques qu'on avoit gliíïees dans
ce petit poeme. II paroît dans ce Re
cueil tel que M. Dtjìouchss l'a composé.
C'est un ouvrage extrêmement agréable
dans son gente. Jíous ne connoiíïìons
pas encore ces Opéra bouffons des Ita
liens qui ont fait tant de bruit parmi
nous; Rngonde avoit donc le mérite de
^invention & de la nouveauté.
Deux autres JJiveriiJftmens pour la
même Princefle , les Fêtes de l Inconnu ,
& la Fête de la Nymphe Lutece , ont be
soin de la Musique pour paroître avec
quelque avantage. Ils produisent très-.
peu d'effet à la lecture ; c'est le fort mal
heureux de presque tous les Drames Ly
riques.
Après le taîerít de bien faire ; le pre
mier est de sentir qu'on a mal fait Sc
á'en convenir. Le Jeune Homme à l'E-
preuve, Comédie en cinq Actes en pro
se, non représentee , imprimée en 175 1,
est du nombre de celles que M. Deflou->
ches auroit dû proscrire. Elle n'a ni in
térêt, ni caractères, ni style; elle est
remplie de petits moyens , de situations
mal amenées , de trivialités & de pro
Hiv
tyS L'JNNÉE
verbes; c'est ainsi qu'elle m'a paru 5 je
puis me tromper; m.ùs Recrois que c'est
An des Drames les plus imparfaits qui.
nous restent de M. Deflouches.
M. le Chevalier de B***, jeune hom
me de condition , avoit fait trois Comé
dies fur les plans qu'il*voit demandés ì
M. Diftouchcs. Il fit jetter au feu ce*
trois pièces dans une maladie dont il est
mort. On a imprimé ici les scènes que
M. Destouches lui avoit envoyées avec
les Lettres qui les accompagnoient. Ces
fragmens sot t des études pour notre
jeunesse, ainsi que les Lettres qu'ils ont
occasionnées. Ils y apprendront les se
crets de leur art; on y voit ce grand hom
me en parler avec le génie qui l'inspi-
roit, avouer lui-même les fautes qu'il
avoit commises dans plusieurs de ses
pièces , & donner souvent des leçons
contraires à ses exemples. A juger par
le premier Acte de l Aimable V'u'ûlari
& par le plan que l'auteur trace des fui-
vans, cette Comédie auroit été médio
cre-, le caractère n'est ni saillant ni co
mique. Un Aimable Vieillard peut être
fupporté , estimé , même recherché j
mais aimé ! Cela n'est pas dans la na
ture. II peut y avoir. des exceptions >
Littéraire. 177
mais les exceptions doivent être bannies
du Théâtre qui se propose toujours de
peindre les vices, les foiblesses & les
ridicules généraux. On ne peut rien dire
-des scènes áuTracaJJìer qui fuivenccel- •
les de sAimable Vieillard, l'auteur n'en
;ayanc composé que crois , si ce n'est que
ce caractère pourroit , je crois , être le
fujet d'une bonne Comédie. Jc n«
pense pas de même du Vindicatis, qui
ne me piroít en aucune façon chc'âtral ,
& dont nous n'avons ici que les deux
premières scènes. Viennent enfuite des
Scènes Angloìses tirées de la ComéJie
intitulée la Tempête , pièce toujours
très-fuivie à Londres. Elles font adres
sées par une lettre instructive à Madame
la Mirquife de P*** , & méritent d'être
lues. Les femmes seront flattées d'y trou
ver leur portrait :
Leurs appas ,
Mon fils , font au dessus de toutes les louanges.
Figurez-vous un être entre l'horome & les An
ges.
Ces fatales beautés ont des yeux meurtriers ,
Qui de nos foibles cœurs percent tous les sen
tiers.
le chant de s Rossignols est:bien moins agréatte
Hv
i78 l'Ankée
Que le son de leur voix ; leur discours est ai
mable ,
Insinuant , badin ; leur commerce est char
mant :
" Les femmes , en un mot , sont tout enchante
ment.
Jamais , fans succomber , nul homme ne les
brave ,
Et , dès qu'il les regarde , il devient leur es
clave.
ffippolite , jeune homme qui est suppose
n'avoir jamais vû de femme , s'écrie en
appercevant Dorinde :
L'aimable objet ! Jamais je n'en vis un pareil ;
C'est , si je ne me trompe , un enfant du soleil ,
Qui vient , environné des rayons de son père ,
Répandre en ces bas lieux une vive lumière.
Ces scènes détachées font terminées
par une Lttirt à M. rAbbé deD*** &
quelques scènes du Trothèe ou de VHonu
me de tout caractère. M. Destouches aban-
donna ce fujet , dans la crainte de res
sembler au Complaisant , pièce très- in
génieuse , & qu'on revoit toujours avec
plaisir.
Les œuvres posthumes de M. Dejlou-
«hes consistent en quatre Comédies. Lt
Littéraire.. 179
Trésor Caché en cinq Actes en prose ,
tiré de Plaute , & le Dépôt en un Acte
en vers , font dépourvus d'action , d'in
térêt & de caractère par la stérilité des
fujtts ; le style même en est foible. Il y
a un esprit infini dans le Mari Confident
en cinq Actes en vers ; les fituanons font
amenées avec beaucoup d'art & de fi
neíse ; il y regne une grande entente du
Théâtre. La scène ìv du premier Acte
où le Comte dicte à sa femme une lettre
pour son amant est une situation tout à
fait ingénieuse & neuve. Le trait dans la
scène vin du second Acte où Julie ha
billée en homme, voulant faire mettre
l'épée à U main au Marquis de Florange,
finit par pleurer , est une heureuse sail
lie de nature, si je puis me servir de
cette expreísion ; mais je n'oserois aísíì-
rtr si le Mari Confident de sa femme ne
bleflerok pas un peu notre délicateíîe
Françoise. Cette femme ne peur s'em
pêcher de témoigner devant lui un pe
tit mouvement de dépit quand elle voie
son amant se décider à recevoir la main
de Julie sa cadette ; je doute que cela
soit dans U bienséance. Il y a de plus
une cinquantaine de Morbleu semés
dans cette pièce , ils me paroiflenc dé
lS» L'A N N ê M
placés, fur- tout dans la bouche de Tulîs
qui ne les épargne pas ; quoiqu'elle soit
déguisée en homme , les oreilles en font
offensées.
Après Corneille M. Destouches ne de
voir pas toucher au caractère du Men
teur. 11 est vrai que son Archi- Menteur
nient pout venir â bout d'épouser Clarì-
ce. Cette pièce en cinq Actas en vers est
intriguée , mais froide , fans intérêt , &
peu propre , je crois , à soutenir la re
présentation, Le père joue le tôle d'un
vieux débauché tout-à fait indécent fur
notre Théâtre ; le Baron est d'un ridi
cule outré 'y M. Destouches n'est pas heu
reux dans ses Barons.
Les Discours Académiques de notre
auteur font placés à la fuite de ses œu
vres comiques. Ces sortes d'ouvrages
intéreíîent peu , & s'oublient quelques
jours après qu'ils ont été prononcés. Je
ne m'y arrêterai pas ; mais je vous pir-
ìerai d'une Elégie touchante intitulée le-
Tombeau de M. Néricauh Destouches , par
M. Tanevot. Elle fut imprimée en%i 7 54,
&c termine avec honneur cette fuperbe
édition. Je vous la rapporterois toute
entière , si cet article n'etoit déja peut-
être trop long. En voici des morceaux-
Littéraire. «&
Quelle main me conduit dans cette route som
bre !
Près de ton monument guide mes pas , chère
Ombre ;
Permets que j'y dépose & mon ceeur & ma foi.
Je me hâte , & je crains d'arriver jusqu'à toi.
Sous le poids de mes maux faut-il que jc suc
combe/'....
Que vois-je ? Quel prodige éclate fur ta tom
be 1
Elle semble répondre à mon frémissement ,
Et ces marbres plaintifs marquent du senti
ment.
Les Dieux de l'Achéron ne font point inflexi
bles ;
Ils portent mon tribut à tes mânes sensibles.
Dans son affliction la fidelle Amitié
Jusque dans les Enfets trouve de la pitié.
Tout change , l'horreur fuit, & de ces lieus
funèbres
Un jour plus éclatant a percé les ténèbres.
Quelle Divinité s'empare de mes sens !
C'est Apollon , c'est lui , je le vois , je lc
sens ;
Sa lumière soudain se répand dans mon ame;
II échauffe mon cœur de fa céleste flamme ;
Une lyre s'échappe 8c vole dans mes mains „
Jc la saisis. Du Dieu remplissons les desseins,.
Ah , fous combien d'aspects , disciple 4e
ThaLie ,
Je puis te contempler dans le cours de ta vie î
La sage Politique éclaira ton printemps ,
Et t'aflûra bientôt des succès importans.
Digne Agent de ton Roi ,tes vastes connoissan-
ces
Unirent avec lui de jalouses Puissances.
Cher aux Maîtres du Monde , admis à leurs
plaisirs ,
Tu sçus par tes talcns captiver leurs desirs.
Les Graces , les Amours , par un nouveau mys
tère,
Aux plus heureux succès guidoient ton minis
tère ;
Et ta Muse sans fard , du sein des voluptés , t
Aux accords de son luth dictoit tous les Trai
tés.
•. • • • - • • •
Ton Art , & plus correct , & plus fidelle aux
mœurs ,
Sçut , en les respectant , corriger nos erreurs ,
Aux préjugés des Grands attacher ta censure,
Et faire à leur orgueil une vive blessure ,
Tandis que la Vertu charmant tous les esprits,
Brille fous ton pinceau du plus beau coloris.

L'honnête homme se peint dans ses productions


Comme l'astre du jour dans fes brillans rayons.
li t té r Aire. i8j
Tes Drames précieux portent ton caractère.
Citoyen , tendre époux , fidelle ami , bon père,'
Par-tout on te retrouve , & les plus beaux por
traits ,
De ton cœur , de ton a'me , ont emprunté leurs
traits.
Ce n'est pas le seul tribut que M. Tanel
vot a payé à la mémoire de son ami.
Nous lui sommes redevables en partie
de l'édition présente ; il a beaucoup aidé
M. Dejlouches le fils dans ce travail.
D'après ce que j'ai dit en particulier»
Monsieur, de chaque pièce de M. Des-
touches y il ne me fera pas difficile de
porter un jugement général de cet au»
teur. La justesse du dialogue , une versi
fication facile , abondante , un comique
noble , une richesse immense de morale,
fi je puis parler ainsi , un jugement le
fruit du génie, cette élégante simplicité
que l'on admire dans Tirtnce , cette at
tention à fuir tout ce qui sent le faux
bel-esprit, le précieux , le recherché , le
contourné , par-toat la nature , le vrai &
l'honnêre : voilà ce qui doit placer M.
Dejlouches entre Molière & Regnard; il
n'a peut être pas la force comique, vis
comica^ du premier, ni la gaîté vive da
second \ mais il réunit à un certain de;
184 L* A N ìt É B
gré les qualités essentielles de l'un & de
l'autre; plus adroit, plus heureux dans
ses dénoûmens que Molière , plus moral
& plus décent que Regnard , ne perdant
jamais de vue cette sage maxime de la
bonne Comédie , corriger les hommes en
les amusant , les purger de leurs paQìons.
Ce qu'on peut lui reprocher , c'est de la
monotonie dans la coupe de ses pièces
& dans les contrastes ; c'est un style quel
quefois diffus & peu soigné ; c'est trop
de lamelle &c de régularité j la raison
demande des embellissemens ; elle a be-
;soin d'être excitée par des faillies 5 ces
faillies , à les juger rigoureusement ,
font , pour l'ordinaire , frivoles 8c dé
placées; mais ce font des éclairs qui ré
veillent l'attention, & ramènent avec
plus de plaisir fur le jour pur du bon sens
&c de la vérité ; c'est fur - tout fa com
plaisance excessive pour ses premières
idées, pour des fujets absolument inter
dits à Thalie ; il avoit devant les yeux
Texemple d'un grand maître, P. Cor
neille , dont on doit attribuer les chû
tes, non i son génie, mais à son obsti
nation à traiter des fujets intraitables j
on ne peut tirer de l'or d'une mine de
"plomb ou de fer.
Je fuis , &c. A Paris ,ce 26 Août 175 S.
LITTÉRAIRE.

LETTRE VIII.

Observations rares de médecine, &c.

LEs Médecins & les Chirurgiens li


ront avec fruit, & ceux qui ne le
font pas avec une sorte de plaisir , deux
Volumes in 1 2. de plus de }oo pages
chacun , intitulés : Observations rares de
Médecine, d'Anatomie & de Chirurgie ,
traduites du Latin de M. Vander Wiel ,
par M. Planque , Docteur en Médecine ,
avec figures ; à Paris che^ L. Ch. d Hou-
ry , /eul Imprimeur - Libraire de M. le
I)uc d'Orléans , rue de la Vieille Bou
derie , au Soleil d'or & au Saint Esprit.
Vous senz ifít-syé , Monsieur, du ta
bleau des miíeres humaines que ce livre
présente. Je tirerai le rideau sur des ob
jets trop su ne tes & quelquefois trop dé-
gourans ; je n'arrêterai vos regards que
fur quelques jeux singuliers de la na
ture.
Une femme accoucha en 1677 d'une
chienne vivante ; elle étoit fans poil , &
avoit les membres bien formés ; maiis
ce qui est plus furprenant, c'est que cette
x86 £' A N If É È
femme refta encore enceinte , Sc mît
heureusement au monde quatorze joufS
après un garçon bien organisé. On ex
plique ici ce fait en disant que le mari
s'étoit approché d'elle d'une façon qui
lui répugnoit , 6v avoit laiísé dans son
esprit l'idée de l'animal qu'il avoit
imité.
Çet exemple de monstres vivans pro
duits par des femmes n'est pas unique.
Des auteurs dignes rie foi parlent d'un
animal aîlé , engendré par une femme ,
lequel vola en voyant le jour ; d'une
môle volatile qui avoit la figure d'un
oiseau à quatre pattes, d'un oiseau venu
avec un fœtus bien formé. Salmuth fait
mention de cinq souris vivantes , tirées
de la vulve par une Sage-femme , & qui
se mirent aussi tôt à courir dans la cham
bre. Camtrarìus rapporte les mêmes cho
ses de neuf souris. On cite Fontanus
pour une femme , qui , douze heures
•près avoir mis au monde une fille,
tomba dans un délire accompagné d'u
ne fièvre aiguë , puis enfanta une môle
ronde recouverte d'une membrane fine
d'où sortirent deux animaux longs , vi
vans , qui avoient la forme d'anguilles,
& qui rampèrent dans la chambre deux
tltTÉKAIRt. i 87
heures après. Rivière a connu une fem
me qui avoir été mère d'un crapaud , Sc
Bartholin une Hollandoife embarquée
pour les Istes Asiatiques ; elle accoucha
fur mer d'une espèce de chèvre qui cou-
roir dans le vaisseau. Le même auteur
parle d'un animal s.mblable à un loic
qui, en naissant , prit la fuite & ne re
parut plus. Un de ses amis avoit vû en
Pologne deux poiísons fans écailles dont
une femme étoit accouchée , & qui na
gèrent dansTeau dès qu'ils furent nés,
Sec , &c, &c,&c. Parmi ces fairs- ex
traordinaires , il y en a beaucoup , Mon
sieur, dont il n'est guères permis de
douter , mais quelques - uns qu'on ne
doit pas croire trop légèrement, les au
teurs les ayant avancés fur le récit de
personnes rrop amies du merveilleux ou
qui n'nvoient pas examiné les choses
avec assez d'attention.
On a. beau se récrier contre lè senti»
ment de ceux qui attribuent à l'imagi»
nation des femmes fortement frappée
de quelque objet , les marques, les signes
que les enfans apportent en naissant.
Trop d'exemples parlent en faveur de
cette opinion pour la rejetter. Ce livre
est plein de traits bien propres à l'éta
1Î8 £A N NÉ E -
blir. On vit à la Haye en i6S$ un en
fant Napolitain de dix ans , dont les
mains & les pieds étoient couverts d'é
cailles. Les bras , les cuisses , enfin tout
le corps , excepté la tête, étoient revê
tus d'une peau comme celle d'un veau
nurin. La femme qui en avoit foin di-
foit que cette difformité venoit de ce
que la mère lavant son linge fur le ri
vage de la mer , avoit vû différens pois
sons à écailles & à coquilles , qui lui
avoient fait une si grande impression
que son fruit en porioit les marques.
Cet enfant n'avoit rien au visage ni aa
cou. Il étoit moins sensible au froid que
les autres , quand il étoit nud ; il avoit
l'cfprit subtil & pénétrant ; il aimoit le
poisson, & en mangeoit avec voracité;
ils'exhaloit de son corps une odeur sem
blable à celle des animaux marins ;
quand les écailles tomboient , il en re-
naifloit de nouvelles ; si on les arrachoit,
il en sortoit du sang.
Tous ces accouchemens monstrueux,
tous ces signes viennent des envies , des
caprices , des accidens des femmes gros
ses. Il faut remarquer que les taches qui
ont des poils croissent insensiblement
avec les personnes ; mais elles ne font
LiTTÊJIJIRB. iS9
point dangereuses; celles où il n'y a ni
poils ni couleur obscure ont de la ma
lignité & demandent un prompt traite-.
ment. Parmi les remèdes indiqués dans
ce livre pour. guérir les défectuosités de
la nature, en voici un qui mérite d être
cité. Van Hdmont aflûre que , si on mec
la main d'un homrrîç mort d'une mort
lente fur une tache d* naissance jusqu'à
ce que les parties internes soient péné
trées de fioid , le signe s'effacera ; il
ajoute qu'on peut guérir les vérues de la
même façon.
Un ami de l'auteur , digne de foi ,
lui a communiqué l'observation fui
vante. Un païsan , âgé de quarante ans,
appellé Gisbert , sourd St muet de nais
sance , vint , une sonnette à la main,
demander í'aumône dans un village
nommé Aal. Une veuve en eut compas
sion, & le tetira chez elle. Au bout de;
deux ans, un jour qu'il creusoit une foflè
avec d'autres ouvriers , il entendit le son
d'une cloche ; il en avertit ses camara
des par des signes ; depuis ce temps il
continua de bien entendre ; douze ans
après revenant un soir chez lui , & trou^
vantla porte fermée, parce que la sern
vante le croyoit entré , il se tetira dans
ì jo ' £' A Jf n é s
la maison voisine , & se coucha dans un
grenier à foin. Pendant la nuit il enten
dit, ou plutôt il rêva d'avoir entendu
ces paroles : Gisbtrt , leve toi & parle. 11
se leva , & alla frapper á la porte de si
maîtresse. La servante , en s'éveillant ,
demanda qui c'étoit ; i] répondit : C'tjl
Gisbtrt; Dieu ma rendu la parole. Cette
fille , qui ne croyoit point aux miracles,
le prit pour un libertin , & refusa d'ou
vrir , enfin , il se fit connoître , & toute
la ville rut témoin de ce prodige.
Cet ouvrage est rempli d'un nombre
infini d'observations extrêmement utiles
& curieuses , qui toutes intéressent l'hu-
manisé. Le premier volume est terminé
par deux Dissertations du même auteur.
La première a pour objet la Licorne
dont parle l'Ecriture Sainte. Plusieurs
fçavans prétendent qu'elle a péri dans le
Déluge , de qu'il n'y a point d'animal
pareil fur la terre. M. Vander Wielproa-
ve qu'elle existe encore aujourd'hui ;
qu'elle est différente des animaux qu'on
confond avec elle parce qu'ils n'onc
qu'une corne 5 qu'elle se trouve fur-tou
en Afrique , & que celle qu'on voit
dans cette région barbare a précisément
les mêmes qualités que la licorne dont
LlTTÈRÀIllÉ. 191
il est fait mention dans l'ancien Testa»
ment , c'est- à dire , la force , la férocité ,
la cruauté. L'auteur s'appuie furies mo-
nutnens des anciens & des modernes Sc
iuc des témoins oculaires , incapables
d être trompés & de tromper. Au reste,
cet animal , le même fans doute que les
Anciens connoissoient fous le nom de
Monoctros , est très- léger à la course &
très farouche •, on ne sçauroit le pren
dre vivant -, il fuit les hommes & les
autres animaux; il n'habite que les dé
serts & les montagnes ; on en tue quel
quefois avec des flèches ; il a la taille
d'un cheval médiocre , la tête d'un cerf,
ies jambes & les pieds couverts de poils
courts , la queue de cheval , la peau
unie ; il porte une ligne noire tout le
long du dos qui est de couleur de cen
dre ; il est très blanc depuis la mâchoire
inférieure jusqu'à l'abdomen $ il a une
houpe de crins au front , du milieu du
quel fort une corne , longue tout au
plus de trois pieds , polie , blanche , &
rayée de raies jaunes. Cette corne en
poudre est un excellent antidote contre
les venins & les fièvres malignes & pes
tilentielles. On raconte qu'un Juif, qui
vouloic vendre à Venise la corne d'un
ij* z' A y tr è s
Monoceros , fie , pour prouver qu'elle
étoit réelle , un cercle fur une table avec
la corne même ; qu'il mit dans ce cercle
d'abord un scorpion , enfuite une arai
gnée ; que ces insectes , malgré leurs es
tons , n'avoient pu paíïer les bornes de
ce cercle; qu'ils s'agitèrent de tous cô
tes pendant un quart d'heure , au bout
duquel ils moururent Les grands Sei
gneurs des Indes encore aujourd'hui
boivent dans cette corne garnie d'or
pour éviter le poison ; c'est dans la mê
me vue qu'ils se parent de brasselets de
la même corne. En Ethiopie on en met
une fur la rable du Roi pour voir fi l'on
n'a pas glissé dù poison dans les mets. Le
Pape Clément VII en envoya une à no
tre Roi François I, montée fur un pied
d'or cizelé. Il y a auffi des licornes de
mer, mais d'une grandeur monstrueu
se , avec une corne de douze ou quinze
pieds de long ; elle est torse en quel
ques endroits.
La seconde Dissertation de M. Van-
dtr-Wiel traire de la nourriture du fœ
tus. Les détails dans lesquels il entre
ne font pas de nature â pouvoir êrre mis
fous vos yeux. Ce morceau est fair avec
beaucoup de critique , &- rempli d'une
grande
LI T TÉ
çtande érudition. L'auteur est porté à
croire que le fœtus est nourri d'une
substance grasse & résineuse par la bou
che , & non du sang de la mère par le
nombril.
Le second volume finit par une ob
servation fur le Basilic. Vander - ìVitl
nous rastûre fur les craintes vulgaires
de ce monstre terrible , qu'on dit for
mé de l'œuf d'un vieux coq. Il détruit
les fables inventées à ce fujet , & déter
mine ce que c'est que cet animal. Un
«tranger qui étoit à la Haye en \6%i ,
y mourut , & laissa un Basilic mort ; c'é-
toit du moins le nom qu'on lui don-
noir. Comme on en parloit dans toute
la ville, notre Médecip eut la curiosité de
l'allervoir. » II étoit, dit il, de la lon-
» gueur d'un pied environ, ayant des aî-
_ » les & trois cornes à la tête \ fa queue
» étoit recourbée & aiguë en forme de
» croc; il avoit les pieds d'un coq ; en-
» fin il étoit d'une figure à faire hor-
*, reur , & capable d'en imposer au peu-
» pie. » C'étoitune représentation arti
ficielle, telle qu'on en a vues plusieurs.
Un homme qui en montroit une pa
reille à-peU'près, voyant fa fourberie
découverte , avoua qu'il avoit fait son
Basilic avec une ctpèce de raie, qu'il lui
avoit mis des pattes Je coq , & fur ia
tète des cornes qu'il y avoic attachées
avec beaucoup d'in iulíric. Vander-
Wul i.roit qu'il existe un serpent qu'on
appelle Basilic & qui est sort mechant.
uívictnnt dit que cet animal est ton g de
deux fois la paume de la main , ayant
la tête aiguë & ornée d'une espère de
couronne , les yeux rouges , & tout le
corps d'un jaune obscur. Notre auteur
traite avec raison de conte de nourri
ces & de vieilles le préjugé où l'on est
qu'il tue de son regard &c de son siffle-
ment ; ce nom de Bafìíic lui vient , dìt-
on , du mot Grec B**iaiuí qui signifie
Roi , parce que cet animal fait peur aux
dragons & aux sei pens , dont on le re?
garde comme le Roi.
Stalpan Pander-Wiel étoit un Méde
cin célèbre à la Haie. Après avoir exercé
son art avec gloire & avec íuccès pen
dant cinquante ans , il s'occupa dans son
loisir a écrire toutes les remarques qu'il
avoit eu occasion de faire en traitant ses
malades. Ce manuscrit devoir seulement
servir d'instruction à son fils qui étudioic
la Médecine. Mais des amis de Pander-
Witi l'engagèrent à le donner au Public;
LlTTÉRAIRZ. It>$
il se rendit à leurs sollicitations , & fie
paroître son premier volume /«•8W en
Hollandois en 16& z ; le second , aussi en
Hollandois & de même format , parut
en 16 36. Cette édition en langue vul-
gaiie fut d'abord enlevée. Il traduisit
Ion ouvrage en Latin peur en rendre
futilité plus générale , l'augmenta d'un
tiers, & le publia en 1687 à Leyde.
Jean Kerchxm fit réimpiimer cette édi
tion Latine en 1717. Elle est fort rare,
& M. Planque a bien mérité du Public,
«n ia traduisant en François. Ces Obser
vations font très intérelUntes par elles-
mêmes , & pax les Scholies ou remar-
ques í ''dans lesquelles l'auteur rapporte
un grand nombre d'observations analo
gues déja publiées. La traduction eit
claire , exacte , & bien écrite.
Je fuis , Sec.
A Paris, ce 29 Août 175 S.

LETTRE IX.
Prix de l'Univerjité,
F Eu l' Abbé le Gendre , Sous- Chantre
& Chanoine de Notte-Dime, mort
en 1735 , auteur de plusieurs ouvrages
• l' jÍ X X è m
historiques très - estimés , laissa , Moh-
sieur , un fond de 1900 livres de rente
pour des prix d'Eloquence , de Poésie &
de Musique. Ses dispositions à cet égard
étoient un peu singulières. Il vouloir,
par exemple , que la pièce de poésie fût
une Ode de quatre cens strophes au
moins. Quelles Odes , bon Dieu ! II
nomma pour exécuteurs de ses derniè
res volontés Mrs du Chapitre de Notre-
Dame , à leur refus les Cordeliers du
Grand- Couvent. Les uns & les autres
n'ayant pas voulu s'en charger, & nul
de ceux qui se portoient pour héritiers
ne prouvant fa parenté, cette somme
jrestoit , en quelque sorte , abandon-née.
Les Principaux qui gouvernent les Eco
les de l'Université, font de temps im
mémorial dans leurs maisons respecti
ves des distributions particulières de
prix à la fin dç chaque année. Mais il
étoit à souhaiter qu'il y en eût une so-
lemnelle pour les écoliers de tous les
Collèges réunis , en vertu de composi
tions où ils concourroient tous ensem
ble. M. le Procureur Général , ce Magis
trat si respectable , ce citoyen si ver
tueux , cet ami si tendre & si éclairé des
Art* , proposa pour cet objet la somme
X 1 TYékJ 1 Î^-E. i}ì
tn question au Parlement , qui toujours
attentif au bien public, toujours prompt
à saisir les occasions de servir lá patrie ,
iendit le S Mars 1746 un Arrêt par le
quel le legs de l'Abbé h Gendre fat at
tribué à l'Université de Paris. Cet éta
blissement est d'autant plus heureux &£
plus utile qu'il enflamme d'une émula
tion vive, non- seulement les élèves,
mais les Professeurs eux-mêmes , jaloux
que leurs Collèges & leurs Classes aient
la plus grande part aux couronnes dé
cernées. Ce qui rehausse encore l'éclac
de cette fête littéraire , c'est qu'elle est
honorée de la présence auguste du pre
mier Sénat de la nation. M. le Premier
Président y vient à la tête des Députés
de chaque Chambre , c'est même lui
qui donne le premier prix & qui em
brasse l'athlète vaihqueur.Quoi de mieux
imaginé pour flatter l'amour propre de
cetie jeunefle nombreuse , qui doit rem
plir un jour les premières places de l'E-
tar, pour l'échauffer de ce feu de la
gloire , source des belles actions & des
beaux écrits, pour perpétuer cette fuc
cession de lumières , de goût & de gé
nie , appanage de la fille aînée de nos
Rois l
Iiij
La première distribution se fie avec
pompe en 1747 pour la Rhétorique , la
Seconde 6c la Troiíième seulemenr ; en
core manquoit-il quelques prix dans ces
Classes, le legs de l'Abbé le Gendre n'é
tant pas fuffisant. Le célèbre M. Cojjîn
fonda deux prix de veríion Latine en
S conde, & feu M. Collets Chanoine
d Notre Dame , Proteíîeur Emérite de
f Univeríité , a rendu, pour cette an
née 1758 , la distribution universelle Sc
complette , en ajoutant des prix de ver*
sion en Rhétorique , de vers en Troisiè"-
me , de thèmes & de versions dans les
trois Classes inférieures. A l'égsrd des
Profesieurs & de ceux qui font destinés
à le devenir , pour les exciter encore
par un aiguillon particulier d'honneut
plus que d'intérêt , M. Coignard , Con
servateur des Hypothèques, ce Libraire
si distingué parfi probité, par ses talens
& par des entreprises vraiment utiles,
fonda dès 1750 un prix d'Eloquence
Latine en faveur des Maîtres -ès Arts
des Universités de Paris , de Rheims
& de Caën. Ce prix est une bourse de
400 livres ; ce doit être un Discours
d'une demi-heure de lecture fur un fu
jet alternativement moral & littéraire.
Littéraire. 199
M. le Recteur ('annonce par un Mande
ment pub.ic; les Fruftíscurs de Philoso
phie ác de Rhétorique sont exclu, da
Concours. Le premier de ces prix fut
remporté par M- l'Abbé Ficaire , alors
Sous - Maître à M«zarin , aujourd'hui
Profeiïur de Rhétorique au Collège
de Navarre & Rtctjur de l'Univerfité.
Quels éloges & quelle reconnoiflance
peuvent askz payer les généreux fonda
teurs de tous ces nobles encouragemens
p>ur le progrès certain des Lettres 6c
des Sciences t
Je ti'avois jamais vû , Monsieur , cette
distribution éclatante s sp?cta:le si agréa
ble pour une ame sensi-ile. J'en ai joui
cette anrée le 9 de ce mois aux Ecoles
extérieures de Sorbonne. Elle fuî C2YS!>
te , selon l'usage , pir un Discours Latin
que prononçi M. le Beau, Prof fleur
d'Eloquenre au Co!lèy;e des Graflîns,
frère du cé'èHre M. le Beau , Secretaire
Perpétuel de notre Académie des Ins-
cripnons & Be'îes- Lettres. Charles IX
difo.t affez plaisamment que les Poïtes
sont comme les bon* chevaux , qu 'il
saut bien nourrir , mais qu'il ne saut pas
trop engraisser. M. le Beau a fait de cette
maxime, quoiqu'il ne la cite pas, le
Iiv
ioo i'ìÍjîVíe
fujet dexson Discours. Il établit dans son
Exorde que nos Rois ont attaché plus
de gloire que de fortune à ceux qui cul
tivent les sciences & les enseignent.
Leur politique en ce point lui paroîc
très- sage ; il fait voir dans la première
Partie combien la pauvreté est nuisible
aux Lettres, dans la seconde, les dan
gers qu'elles ont à redouter de la ri
chesse. Mais , avant que d'entrer en ma- .
tière , il se félicite detre le premier qui
rende hommage, au nom de l'Univer-
sité, â M. Molé, Premier Président. Il
loue avec noblesse ce digne chef de no
tre Cour Suprême , si recommandable
par ses ancêtres illustres dans U Robe
& dans l'Epée , & par son mérite per
sonnel qui répand fur eux autant d'éclat
qu'il en reçoit.
Les deux propositions de l'Orateur
font si évidentes , qu'il n'est pas besoin
que je vous en détaille les preuves. Les
Muses font filles de l'Olympe ; com
ment un homme courbé vers la terre
par le poids de l'indigence , pourra- 1- il
lever les yeux au Ciel ? La cruelle obli
gation de pourvoir aux besoins de la vis
emporte tout le temps qu'on donneroit
à l'étude ; la misère d'ailleurs flétrit l'a»
Littéraire. iot
me , éteint l'imagination , énerve le gé
nie. L'opulence preduit d'auíïì funestej
effets les sens s'émoussent ; on con
tracte une langueur , une mollesse , une
indolence, qui retardent les pas dans la
carrière v d'ailleurs, la richesse entraîne
des foins domestiques , des devoirs à
remplir , &c. Si quelques esprits favori
sés des Cieux ont brisé les entraves de la
fortune & de la nécessité , c'est une rare
prérogative qui ne détruit point la loi
générale. L'état de médiocrité est donc
le seul qui convienne aux Lettres, mais
une médiocrité un peu d'or , comme
dit Horace. Ce Discours de M. le Beaa
fut très applaudi ; il m'a paru judicieux
& d'un bon style , dégagé des grands &c
des petits mots, c'est-à-dire, de la boufr
fissure des phrases collégiales & de la
maigreur des antithèses puériles.
Dès que l'Orateur eut fini , on an*
nonça que le prix de Maître- ès- Arts
avoit été remporté par Monsieur l'Abbé
Guyot , Précepteur au Collège de Beau-
vais. On avoit donné un fujet intérêt
íant : Líqutl ejl le plus glorieux d'invert-
•ter ou de persectionner les inventions ì
.L'auteur prouve dans fa première Partie
jjue, les inventeurs ont eu plus d'obsta
I v
XOX L* A N N É S
des à vaincre ; ce qui est incontestable
pour les inventeurs proprement dits qui
avoient â combattre l'ignorance , les
Îiréjugés & souvent les persécutions de
eurs contemporains , & qui par la force
feule de leur génie se sont élevés au
deflus de leur siècle , car il y a des in
ventions heureuses qu'on doit au ha-
zard ; ce n'est point de celles de ce geure
S[u'il est question ici. Je neserois pas du
entiment de M. l'Abbé Guyot qui
veut dans fa 2e Partie que les inven
teurs ont procuré plus d'avantages à
la société que ceux qui ont perfec
tionné leurs inventions. Il est certain
que la source de ces avantages est dans
les premiers ; mats les avantages eux-
mêmes appartiennent aux seconds. Que
m'importe qu'un génie puiflànt ait en
trevu le plan d'une maison où je serois
logé commodément , si je ne trouve per
sonne qui saisine , qui perfectionne , qui
exécute ce plan , & si je couche à l'air. Je
me trompe peut-être ; mais j'attribuerois
plus de gloire aux Inventeurs , & plus
d'utilité aux Perficteurs , passez moi ce
terme pour éviter la périphrase. Ce Dis
cours ne fut point lû ; on me l'a com
muniqué , Sc j'en ai été extrêmement
Littéraire. 205
satisfait ; le fujet est bien rempli d'après
l'idée que l'auteur en a conçu. Il est d'ail
leurs écrit en très - beau Latin ; on y
trouve des images nobles & des compa
raisons heureuses. J'aime cette peinture
qu'il fait de la République des Lettres;
il la représente comme un édifice im
mense , imparfait, & monstrueux , dont
quelques parties s'élèvent avec autant de
solidité que de magnificence , & quel
ques sutres ne font qu'un amas confus
de matériaux ; plusieurs mêmes ne font
pas encore commencées. Les plagiaires
ingrats qui , après avoir enflammé leur
génie au feu des autres , témoignent
pour eux le plus grand mépris , Mon
sieur PAbbé Guyot les compare in
génieusement à ce voleur qui ayant al
lumé sa lampe sur l'autel de Jupiter,
s'en lervit pour piller son temple; ou à
ce roitelet qui porté fur le dos d'un ai
gle atteignit le sûre des airs ; l'aigie fa
tigué se reposa ; le roitelet vola de ses
propres aîles , s'éleva plus hjut , & re
garda avec dédain l'oifeau ministre de
la foudre qui étoicau dessous de lui.
Après l'annonce de ce Discours , on
distribua les lauriers. Tout le monde
fut enchanté de l'affabilité , de la íatis
Ivj
2.04 ÏANNÉ E
Faction , de cette joie pure d'une ante
sensible , avec laquelle M. le Premier
Président embraísa & couronna l'heo-
reux élève qui obtint le premier prix.
Les Collèges du.PlessisSorbonne & des
Quatre- Nations les remportèrent pres
que tous , le Pleíîîs ceux des hautes Clas
ses , Rhétorique , Seconde & Troisiè
me , les Quatre-Nations ceux des Clas
ses inférieures.

Vtrs à M. le Prince de Rohan Guêmenéc

Le 1 1 de ce mois M. le Prince de
Rohan Guémenée , âgé de treize ans , de
la figure la plus spirituelle & la plus in
téreísante , fit au Collège du Pleffis où il
est en Troisième , l'exercice pour la dis
tribution particulière des prix. II expli
qua avec autant de facilité que de grace
Sallufle , Virgile , Quinte- Curce , Valère-
Afaxime , l'Epître de Cicéron à son frère
Quintus , le Songe de Scipion , & à Poc-
cision de ce dernier ouvrage la Sphère
& ses difïérens Cercles ; le tout étoic
agéablement mêlé de plusieurs mor
ceaux de poésie Françoise , choisis avec
goût par le Prose (Teur M. l'Abbé Malar-
íi&ii , & rendus avec ame par le difci-
Littéraire. 2cj-
.pie. Le récit de Théramìne , entr'autres,
tira des larmes de tous les yeux. L'as-
setnblée nombreuse & brillante devant
laquelle il parloit , étoit bien propre à
lexciter; elle étoit fur- tout embellie
par la présence de Mad* la Princesse de
Condè , de Made la Princesse de Rohan ,
de Mad* la Comtesse de Marsan , de
Mad* la Princefle de Salm , de Mad' la
Princesses Beauveau, de M. l'Archevê-
vêque de Rheims , &c, &c , &c , &c.
La Mythologie faisoit une partie essen
tielle de ctt Acte public. C'est là dessus
particulièrement que le jeune Prince fut
interrogé par M. Gojfart , Maître de
Quartier de Rhétorique dans ce Col
lège, qui satisfait de ses réponses, lui
adrefla ces vers ingénieux, puisés dani
le fujet même de ses questions.
Prince , les songes du Parnasse
Ne sent pas fans réalité ;
Pout vous , pour votre auguste race y
La Fable devient vérité.
Au sang de Jupiter le vôtre s'associe 5
Sous les traits de Minerví il élève nos Rois j
II égale de Mars les plus brillans exploits ;
Tous les lauriers cueillis en servant la patrie»
Couronnent de yos jouis les illustres auteurs.
ioí VA s n in
Vous n'avez pas atteint l'âge heureux de IcJ
suivre ;
Dans vos jeunes travaux nous ne voyons revi
vre
Que I'tsprit à'Apollon & le goût des neuf
Soeurs.
Vous êtes occupé de leurs leçons fertiles j
Elles s'occuperont un jour de vous chanter ,
Et nous vous vetrons mériter
Des Sallufics Sí des Virgìlts.

Gravure des Tableaux de M. Verntt re


présentant les Ports de France.

En vous rendant compte , Monsieur ,


des ouvrages de Peinture , de Sculpture,
Sccy exposés au Sallon du Louvre dans
les années 1755 & 1757, jc tâchai de
faire passer dans votre ame une étincelle
de cet enthousiasme dont j'avois été saisi
fur-tout â la vue des tableaux admira
bles de M. Vernet exécutés pour le
Roi fous les ordres du Directeur qui
préside à nos Arts avec tant d'intelli
gence & d'activité. Cette belle idée de
mettre fous les yeux de Sa Majesté , par.
la magie de la Peinture , la vûe perspec
tive des Ports de son Royaume , est dû«
à M. le Marquis de Marigny lui- même.
LittJr'ai A 2. i©7
C'est un témoignage immortel de son
amour pour les Arts , un garant sûr de
son zèle fertile en nobles conceptions ,
comme le choix qu'il a fait du célèbre
M. Fernet, pour remplir cette grande
entreprise , est une preuve éclatante de
son discernement , un titre de plus à la
reconnoisiancedeia nation. Circonstan
ces particulières du lieu , vêtement du
pais & des peuples qui commercent
dans nos différens ports , auffi bien que
leurs navires , espèces de marchandises
particulières qui s'y trouvent ou qu'oa
y apporte le plus ordinairement, détails
des manœuvres de la Marine , soit mili
taire , soit marchande , calmes ,. tempê
tes , enfin , jusqu'aux effets divers des
heures du jour , M. Vernet embrasse
tout ce qui peut donner à ces tableaux la
plus grande perfection & l'intétêt le
plus séduisant.
Le Public témoignoit le desir le plus
vif de jouir de cet ouvrage admirable
par le moyen de la gravure. M. le Mac*
quis de Marigny , aussi jaloux de plaire i
la patrie qu'au Maître adoré qui la gou
verne , a confié ce travail important à
deux Artistes qui se proposent de faire
les plus grands essores pour justifiee
103 Z' A N N É E
l'honneut de ce choix , & pout obteníc
du Public cet accueil distingué qu'il a
déja fait à plusieurs de leurs produc
tions dans ce gente. Ces deux Artistes
font M. Cochin, Chevalier de l'Ordre
de Saint-Michel , Graveur du Roi , ôc
Garde des Deíseins de son cabinet ; Sc
M. U Bas , Graveur du cabinet du Roi ,
& de S. A. S. Monseigneur le Prince
Palatin Duc des Deux-Ponts , tous deux
de l' Académie Royale de Peinture & de
Sculpture. Ils fuivront Tordre que M.
Verntt a observé lui même dans la com
position de ces tableaux , en commen
çant par les ports de la Méditerranée.
Ainsi les quatre premiers seront ceux
qui ont été exposés au Sallon du Lou
vre en 1 7 5 5 v íçavoir , *° l'intérieur du
porr de- Marseille vû du pavillon de
í'horloge du parc. Comme c'est dans
ce port que sè fait le plus grand com
merce du Levant , l'auteur a entichi ce
tableau de figures de différentes nations
des Echelles du Levant > de Barbarie ,
d'Afrique & autres. Il y á réuni ce qui
peut caractériser un port marchand , 6c
qui a un commerce très étendu. 2°L'en
trée du port de Marseille. Cette vue est
prise à mi còxe de la montagne appel-
Littéraire. 209
lce Tête de More. On y voit le Fort de
Saint Jean & la Citadelle de Saint-Ni
colas, qui défendent cette entrée. Ce
tableau offre les divers amusemens des
habitans de cette ville, & est très-inté
ressant par le pittoresque des objets.
30 Le porr neuf ou l'arcenal de Tou
lon , pris dans l'angle du parc de l'artil-
lerie. L'auteur a préféré ce point de
vue , tant à cause qu'on y découvre les
principaux objets qui forment ce port,
que parce qu'étant un porr militaire, il
est caractérisé tel par le parc d'artillerie
qui orne le devant du tableau. On verra
dans un autre tableau de la vûe du
port vieux , toute la partie du port qui
n'a pu Être représentée dans celui - ci.
40 La Madrague., ou la pêche du Thon.
L'aspect est pris dans le golfe de Ban-
dol. On voit dansl'éloignement le châ
teau & le village , & plusieurs bâtimens
maritimes faisant différentes routes par
le même vent. Le devant du tableau est
orné Je plusieurs canots remplis de per
sonnes qui viennent voir cette pêche.
Ces estampes seront imprimées fur le
papier de grand Aigle, & les Planches
auront environ 28 pouces de large fuc
1 8 de hauteur à peu près. La dépense
trd M.' A H H f 1
que demande cette entreprise , éc le
long travail qu'elle impose , obligent
ks Graveurs astociés de recourir á la
voie des souscriptions. Mais, quoique
ce grand ouvrage puille monter par la
fuite au nombre d'environ qiwanr«
Planches , ils ne proposent . quant à pré
sent, de sousctire que pour Ses quatre
premières. on renouvíllera la souscrip
tion à chaque livraison. En ne s'enga-
geant que pour quatre estampes , c'est
une preuve qu'ils ne se né jigeront pis
pour le reste , puisqu'on fera toutours
maître de ne point sousctire pour lej
fuivantes, & que d'ailleurs ce font tous
morceaux indépenJans les uns des au
tres , & qui peuvent être séparés s nj
aucun inconvénient. Les estampes se>
ront du prix rie íix livres chacune pout
les Souscripteurs , & de neuf livres pour
ceux qui n'auront pas souscrit. Les pre
miers frais étant considérables , on est
forcé de demander dix- huit livres pout
la souscription des qujtre premières ;
ainsi il restera six livres à p*yet lots de
la première livraison. Le prix des sous
criptions pour les estampes fuivantes ,
qui seront toujours délivrées quatre à
quatre , ne sera que de douze Uvres.
Littìraiki. «*
Ainsi, en recevant les quatre premières
estampes , on donnera dix-huit livres ,
c'est-à dire , six livres pour achever leur
acquisition, & douze livres à compter
fur les quatre fuivantes : en recevant ces
quatre fuivantes , on donnera douze li
vres pour leur acquisition , & douze li
vres à compte fur celles qui leur fuccé
derent, & ainsi de fuite jusqu'à la fin
de tout l'ouvrage. . . .
Les Graveurs associés s'engaeent à li
vrer les quatre premières , au plus tard,
à la fin de l'année prochaine 1759- Us
se Battent que quinze mois fuffiront
pour l'entière gravure des quatre Plan
ches ; mais ils aiment mieux prendre un
plus long terme , & furprendre agréa
blement les Souscripteurs en leur déli
vrant l'ouvrage avant le temps indiqué,
que de ne pis tenir leur promesse avec
exactitude, 3c d'efluyer les juítes re
proches qu'attire ce manquement. Si
même il s'tn trouve deux achevées en
tièrement avant les deux autres , soit de
ces quatre premières , soit pour toute la
fuite , ils en avertiront par la voie des
Journaux, & les délivreront aussi tôt,
afin d'en accélérer la jouissance ; & il
n'y aura rien â payer pour cette demi".
livraison.
ìxí yiî A jt ìr i s
. On recevra les souscriptions , pour Ii
Fxance , jusqu'au premier Octobre 1 7 5 S,
& pour le pais étranger, jusqu'au pre
mier Janvier 1759. On souscrit chez
M. Chardin , Peintre du Roi , Conseil
ler & Trésorier de l'Académie^Royale
de Peinture & de Sculpture , demeu
rant aux Galeries du Louvre, qui a bien
voulu être dépositaire des deniers pro-
venans des souscriptions. On peut auífi
souscrire chez M. Cochin , aux Galeries
du Louvre, & chez M. U Bas , rue de
la Harpe , vis-à vis la rue Percée.

Autre Edition da Œuvres de Monjieur


Dejlouches.

On vient de faire, Monsieur, une


très-jolie édition portative en dix volu
mes in- 1 6 , des œuvres Dramatiques de
M. Néricault Dtjlouches , toute sembla
ble à ['édition du Louvre , à l'excepsion
qu'on a fait entrer dans la petite ce
qu'on a retranché dans la grande , c'est-
à-dire, les Préfaces , les AvertifTemens,
les Epîrres dédicatoires , toutes choses
bonnes à conserver , parce qu'elles ren
ferment souvent des particularités , des
vues & des préceptes de gode qui font
Littéraire. *if
plaisir au plus grand nombre des leot
leurs. A la tète du premier volume , par
exemple , est une Préface de l'auteur
pour sédition de ses ouvrages faite eu
-174 5 . M. Deflouchcs , après avoir témoi
gné fa reconnoissance au Publics noris
apprend dans cette Préface qu'il s'est at
taché à corriger ses Drames , fur- tout
ses cinquièmes Actes ; il entre dans l'ér
xamen des causes qui produisent parmi
nous tant de cinquièmes Actes manqués
.ou vicieux. Il nous annonce d'autres
volumes qui devoient renfermer des
Lettres , des Epigrammes , des Contes,
des Chansons, des Odes , des Idylles-,
&c. Je ne doute pas que le Public n'ai-
-lende ces nouvelles poesies avec impau-
rience , & qu'il n'approuve la prière que
tous les gens de Lettres font à M. Def
louchcs le fils de faire paroître ce Mis.
ctllanta \ on fera d'autant plus flatté
<ju'il se charge de ce soin qu'il y a tout
lieu de croire qu'il ne donnera que les
morceaux qui peuvent soutenir la répu
tation de son père ; par-là il s'opposera
au mauvais gout , à l'avidité , à l'impos-
ture de ces vils Editeurs qui ne cher
chent qu'à groíGr des recueils pour en
lirer un honteux profit , §c qui mettenc
ii4 L'AxkÊE
à contribution U mémoire des écrivains
qu'ils défigurent. C'est à ce brigandage
littéraire qu'on doit cet infidelles & im
pertinentes éditions de Saint - Evre-
mont y de Saint- Ré&l , de Grctourt , &c,
Sec, Sec. Notre auteur a. la:fle aussi de
quoi faire deux ou trois volumes de s-S
négociations , avec plusieurs lettres des
-Ministres qui étoient en place dans le
temps qu'il a été employé. M. Defìou-
ches le fiis est encore invité à ne pas
priver le Public de ces Mémoires qui
doivent être intéreflans, & qui ne peu
vent qu'ajoûtw un nouveau rayon à U
gloire de íon père. La petite édition se
trouve, ainsi que la grande, chez Lam
bert , rue & à côté de la Comédie Fran
çoise.

EUmtns d'Arithmétique, &c.

Depuis qu'on a reconnu l'utilité des


Mathématiques, l'Univerfité de Paris
les a admises dans le Cours de Philoso
phie. Bien des auteurs ont écrit fur cette
matière ; mais la grosseur & le nombre
des volumes pour chaque partie font
effrayans, &en rendent l'usage impos
sible dans les Collèges , où il ne con
Littéraire. h$
yien droit pas de thaï gcr emièrement le
Cours ordinaire ; on a pu en retrancher
la Phyfique expérimentale , & y fubsti
tuer la Géométrie , fur tout depuis que
S* Majesté a établi dans l'Univerlitéune
Chaire particulière pour cette partie ,
doiit le célèbre M.NoUet tít le premier
Professeur. Beaucoup d'écoliers per-
droicint leur temps , & tous seruient
privés des connoissances deJa Physique
générale & systématique , si on. n'étu-
dioit que la Géométrie dans la seconde
année de Philosophie.
M. Mazeas , Professeur de Philoso
phie en l'Université de Paris , occupé du
bien public , a cru qu'il seroit très-avan-
tageux d'avoir dans un seul volume,
qu'on pourroit voir dans un espace de
trois ou quatre mois, tous les élémens
de Géométrie j c'est ce qu'il a fort heu
reusement exécuté. Il a évité les lem
mes &c les corollaires inutiles ; il a fait
le choix des propositions essentielles ; il
les a mises dans un ordre qui ne
laisse rien à delirer pour la clarté & la
précision. Ce volume de 400 pages in
titulé , Elémens d'Arithmétique , d' Al-
gìbre & de Géométrie avec une Introduc
tion aux Sections Coniques , à Paris cheg
%t6 l'Axséb Littéraire.
U Merciers Imprimeur- Libraire rue S.
Jacques , au Livre d'or , contient l'A-
rithmétique , VAlgèbre , les fractions
vulgaires & décimales , les proportions ,
l'analyse, les mefures des lignes, des
furfaces & des solides, la Trigonomé
trie & la Géométrie patrique, avec un
Traité des Sections Coniques ; en forte
qu'avec ce seul volume , un jeune hom
me peut , en s'appliquant sérieusement
pendant trois ou quatre mois , acquérir
xoutes les connoiflances nécessaires dans
la théorie &c pour la pratique du Calcul
& de la Géométrie.
Je fuis , Sec,
A Paris | et ji Août 1758.

Fautes à corriger dans ^Ordinaire


précèdent.
Page 9J ligne dernière, de cette matiere
lisez de cette maniere.
Page s>8 ligne première, vous qu'avec
peine lisez vous qu'à peine.
Page 105 ligne 18 , Vignotancc beauté
lisez lignorance béante.
*»7

L'ANNÉE

LITTÉRAIR E.

LETTRE X.
Histoire du Bas - Empire , &c. Tome II.
M. le Beau , Prosesseur Emèrite en
l 'Université de Paris, Prosesseur
d'Eloquence au Collège Royal , Secré
taire Ordinaire de Mgr le Duc dOrléans
& Secrétaire Perpétuel de VAcadémie
Royale des Inscriptions & Belles - Let
tres , nous a donné , Monsieur , dans son
premier volume l'Histoire de Constan
tin le Grand *. Ce Prince laiflòit pour
héritiers trois de ses fils , Constantin U
Jeune , Constance & Confiant. Le pre
mier , l'aîné des rrois , avoir de la va
leur & de la bonté; mais il étoit ambi
tieux , bouillant & téméraire ; le se
cond , adroit à tirer de l'arc , à monter
* Voyez Vannée Littéraire 1757 , Tome V page
An. 1758. Tome V. K
ii g l' A n y é e
à cheval , íe croyoit un grand Capitai
ne ; il étoit foible & présomptueux ; !e
troilîème paroitïoit n'avoir de goût vif
que pour le plaisir. Outre ses enfans,
Constantin appelloit au trône deux de
ses neveux , Delmact & Hannibalien.
Les armées, les peuples & le Sénat de
Rome leur donnèrent l'cxclusion , &
Î>roclamèrent Augujìes les seuls fils de
eur dernier César. Delmact & Hanni
balien furent même massacrés par les
soldats avec cinq autres neveux de Cons,
tantìn le Grand , dont on ignore les
noms ; on sçait seulement que l'un étoit
le fils aîné de Jule Confiance , autre frère
du défunt Empereur, aussi mis à mort,
& que les deux fils qui restoient de lui,
Gallus & Julien , devenu depuis fi célè
bre par son esprit , par ses lumières Sc
par son apostasie , tous deux en bas âge,
durent leur salut , l'un à la foiblelTe de
sa santé qui le menaçoit d'une fin pro
chaine, l'autre à l'humanité d'un Evê
que qui le cacha dans le sanctuaire de
son Eglise , sous l'autel même.
Ce second volume contient , Mon
sieur , depuis j 37 de notre Ere jusqu'à
559, le regne court de Confiant , celui
de Constantin plus court encore , une
Littéraire. it^
grande partie de celui de Conjiance ,
ì'histoire de Gaílus , le commencement
de celle de Julien son frère , les révolces
de Magnence , de Viiranìon $c de plu
sieurs autres rebelles , les aísures de l'E-
glise , les disputes des Ariens qui nioient
la Divinité de J. C. les Conciles tenus
en leur faveur , les persécutions exer
cées contre les Orthodoxes , les vertus
& les vices des Princes de ce temps ,
des Généraux , des Prélats , les guerres
contre les Francs , les Allemans , !es Sar-
mates, les Limigantes , les Saliens , les
Chamares, les Perses , & autres Barba
res qui de tous côtés attaquoient & dé-
membroient le vaste corps de l'Empire
Romain. Tous ces objets mêlés ensem
ble détournent l'attention du lecteur en
coupant le fil des événemens ; c'est le
défaut du fujet , &c l'auteur n'en est point
responsable ; obligé de fuivre Tordre
chronologique, il a senti la difficulté,
& l'a souvent vaincue en ramenant à ces
différentes matières par des transitions
heureuses.
Les trois Princes fuccesseurs de Cons
tantin le Grand partagèrent entr'eux les
Etats de leur père. Conjlantìn le Jeune
eut les Gaules, la Grande- Bretagne &
Kij
tt<3 f AN N ÉE
l'Espagne , dont la Mauritanie Tingi-
tane étoit alors considérée comme une
dépendance; Confiance l'Asie entière,
PEgypte , la Thrace & Constantinople ;
Confiant l'Italie , l'lllyrie , l'Áfrique , la
Macédoine &. la Grèce. Cet accord ne
fut pas de longue durée. Conjiantin &
Confiant se brouillèrent ; ils en vintent
à une guerre ouverte. Conjiantin passe
les Alpes ; les ennemis feignent de pren
dre la fuite ; ses soldats les pourfuivent,
& bientôt , enfermés entre des troupes
qui étoient en embuscade & les fuyards
qui se retournent contr'eux , ils sont
taillés en pièces ; Conjiantin lui-même
est renversé de son cheval , & meurt
percé de coups près d'Aquilée vers la fin
de Mars de l'année 340 , âgé de près de
25 ans. Conjiant devint maître de tout
POccident ; Confiance se contenta de ce
qu'il possédoit.
Ce dernier favorisa les Ariens Sc per
sécuta les Catholiques , entr'autres ,
Saint Athanase , Patriarche d'Aléxan-
drie , qui déja privé de son siège par
Conjiantin le Grand , rappellé par le
même Prince , exilé de nouveau , réta
bli par Conjiantin le Jeune , fut encore
chassé , remis en place & rechassé par
Littéraire. ììí
Constance. Ce Prince se refroidie un pea
pour les Ariens à l'occasion de l'intri-
gue la plus noire & la plus honteuse
qu''Etienne, Evêque d'Antioche, trama
contre deux Evêques Catholiques. Cet
Etienne avoit à ses ordres un jeune
homme que fa pétulante férocité faisoic
appeller Onagre , mot qui signifie âne
sauvage. II le chargea de perdre de ré
putation les deux Evêques. Onagre va
trouver une femme publique , lui die
qu'il est arrivé deux .étrangers qui veu
lent pafler la nuit avec elle , l'introduic
dans la chambre des Evêques , & va les
furprendre avec des soldats. Ce com
plot fut découvert , & les auteurs en
i portèrent la peine.
Cependant l'Empire, gouverné de
puis douze ans par des Princes infé
rieurs en mérite à Conjtantin le Grands
petdoit peu à pïu fa force & son éclat.
En Orient , il étoit continuellement at
taqué par les Petscs , en Occident par
les Francs , peuple si long - temps bar
bare. Confiance s'égaroit dans des dis
cassions théologiques ; obsédé par des
Evêques Ariens &c toujours environné
de Conciles , dit M. le Beau , il négli-
geoit la gloire de l'Etat. Constant , plus
m z' A y n é e
tranquille du côté de ses frontières donr
il avoir écarté ks Francs , s'en rappor
tent fur les quartions de doctrine à Ma-
ximin, Evêque de Trêves. Guidé par
les conseils de ce Prélat , il réprircoit
l'audace d$s Payens & des Hérétiques.
I! dérendit les sacrifices , fit fermer les
Temples , fans permettre cependant
qu'on les détruisis, parce qu'il ne vouloit
pas , dit notre Historien , priver le peu
ple des Jeux & des divertijfemens établis à
l'oecajion des Tímples. Ces Jeux & ces
div rtissemens n'avoient point été éta
blis â l'occaíion des Temples ; mais ils
faifoient partis des fêtes célébrées en
l'honneur des. Divinités qu'on y ado-
roit; Uiíïer fubíister ces Jeux, c'étoit
autoriser, en quelque sorte, le culte
ido'atrique. M. le Beau auroit pû dire
íimplement que Confiant ne détruisit
point les Temples pour ne pas ôter à
Rome & aux différentes villes de l'Em-
pire leurs principaux ornemens. D'ail
leurs , la plupart de ces Temples , chan
gés en Eghses , servirent au culte du
vrai Dieu.
Conjiant ne regna que treize années ;
il fut massacré en 3^0 à 1 âge de 30 ans
par les soldats de Magnence, Germain
Littéraire. 221
d'origine , homme de fortune, révolté
contre lui. Cet ufurpateur soumit à sa
puissance les Etats de ce Prince , excepté
1 Iîlyrie , où Vétranion , Général de ['In
fanterie, vieillard expérimenté dans la
guerre, mais d'ailleurs fans naissance ,
sans éducation , même ne sçachant pas
lire , fut proclame Augujìe par les sol
dats qui l'aimoient. Confiance ne pou-
voit venger la mott de son frère & re
conquérir ('Occident ; il étoit occupé
près de l'Euphrste contre Sapor , Roi
de Perse , qui affiégeoit Nijîbe. Thtodo-
rtt raconte que , pendant ce siège, le
Diacre Ephrtm fupplia Jacquts qui en
étoit Evêque , & fameux par sa sainteté
& par ses miracles , de se montrer fur
les murailles, & de lancer fa malédic
tion fur les barbares ; le saint Prélat
monta au haut d'une tour, & voyant la
multitude des assiégeans , il pria Diea.
d'envoyer des moucherons pour défaire
cette formidable armée. Austì tot une
nuée de ces infectes s'étant répandue
dans la plaine , ces ennemies presqu'in-
visibles pénétrèrent dans la trompe des
éléphans , dans les oreilles & dans les
nazesux des chevaux , les mirent en fu
reur, & leur firent prendre la fuite, en
Kiv
124 L' A ITNÉX
- jettant par terre les cavaliers ; Sapor
fut obligé d'abandonner son entreprise.
Alors Constance marcha contre les
ufurpateurs de l'Occident. Le premier
qu'il rencontra fut Vítranion qui aima
mieux faire un Traité que livrer un
combat ; il promertoit de joindre ses
troupes à celles de Confiance , à condi
tion qu'il garderoit la pourpre. On éleva
un Tribunal où s'aflîrent les deux Em
pereurs en présence des deux armées.
Confiance se leva , & parla le premier. Il
commença par exhorter les soldats à
venger fur Magnence la mort cruelle de
son frère -, mais bientôt tournant toute
fa véhémence contre Vitranion. » Sou-
» venez-vous, soldats, s'écria-t-il , des
» bienfaits de mon père \ souvenez-vous
» des sermens que vous avez faits de ne
» souffrir le diadème que fur la tête des
» enfans de Constantin. Qui de vous
» osera comparer le fils & le petit fils
» de nos Empereurs à des hommes nés
» pour obéir 2 L'Etat ne peut être tran-
- quille que quand il ne reconnoît qu'un
.» sèul maître. » A ces mots , les deux
armées de concert proclamèrent Cons
tance seul Auguste \ on menace Vitra
nion ; ce phantôme d'Empereur se jette
Littéraire. 225
aux pieds de Confiance , descend du y
Tribunal , & se dépouille lui-même de
la pourpre ; il vêcut depuis dans l'obs-
curité êc dans le bonheur.
L'Empereur donna la qualité de CV-
sar à Gallus , & l'envoya en Orient con
tre les Perses. Gallus signala son zèle
pour le Christianisme en arrivant à An
tioche. A cinq milles de cette ville se
voyoit le bourg délicieux de Daphnc.
Un bois d'orangers , de myrtes & d'au
tres arbres odoriférans l'environnoit. La
ferre étoit émaillée de fleurs , selon la
diversité des faisons ; l'épaisteur des
feuillages , mille ruifleaux d'une eau
plus pure que le cristal , des vents frais
& chargés de parfums , y faisoient re
gner le printemps au milieu des cha
leurs les plus brulantes de l'Eté. Ce n'é-
toit plus fur les bards du Pénée que
Daphnc avoit été changée en laurier j
l'imagination voluptueuse des habitans
d'Antioche plaçoit fur leur territoire la
scène des amours &Apollon & de la
Nymphe ; cette Fable intéressante d'ac
cord avec ces lieux enchantés inspiroit
une douce mollesse ; l'air de ce séjour
portoit dans les veines le feu séducteur
des passions les plus capables de fur
Kv
116 L' A N H È É
prendre la vertu même ; c'étoit le ren
dez vous d'une jeunesse lascive qui se
faisoit une loi de donner & de recevoir
les impressions du plaisir ; on ne pou-
voit y paroître avec honneur fans U
compagnie d'une femme ; la fupersti
tion y consacroit le dérèglement; elle
avoit honoré ce lieu du droit d'asyle ;
dans un Temple magnifique on adoroit
une statue à!Apollon qui rendoit des
oracles ; là couloir auflì une fontaine de
Castalie. Tous ces charmes disparurent ;
Gallus y fit transporter les reliques de
Saint Babylas.
Magntnce., après avoir remporté plu
sieurs avantages fur l'Empereur, fut en
fin défait entièrement entre le Luc &
Gap en Dauphiné , &c s'enfuit à Lyon.
Ses soldats , ne jugeant pas à propos de
périr avec lui , .prennent la résolution
de le livrer au vainqueur. Magnenctt
assiégé dans fa maison par ses propres
troupes , se représente les fupplices qu'il
doit attendre, devient furieux, égorge
tout ce qu'il a de parens & d'amis au-
firès de lui , tue fa propre mère , appuie
a garde de son épée contre une mu
raille , se perce , & meurt sur un tas de
corps sanglans, le ii Août jjj 3 âgé
d'environ 50 ans.
LlTT É RAI RE. 117
Gallus abusoit dans l'Otient du pou
voir qu'on lui avoit confié j il exerçoic
les plus horribles cruautés ; fa femme
Conjlanùne , sœur de Conjiance , auíïi
méchante que lui , excitoit son pen
chant féroce. Constance, averti de ces
désordres , rappella Gallus qui , fous
différens prétextes , refusa d'obéir.
L'Empereur , après lui avoir adroite
ment enlevé les troupes qui pouvoienc
le servir , lui ordonna de nouveau de
se rendre à Rome ; il fallut marcher j
Conjlanùnt mourut fur la reute j Gallus
fut arrêté à l5ett?u dans le Norique , dé
pouillé de la pourpre , couvert d'une
tunique ordinaire , conduit fur un cha
riot à Flanone fur les frontières de l'Is-
trie, interroge & mis à mort dans cette
ville.
On fit une exacte recherche de tous
ceux qui avoient eu part à la révolte de
Magnence & à la désobéiíïance de Gal
lus. Les délateurs accoururent de routes
parts ; il y avoit entr 'autres un nommé
Mercure , Perse d'origine , qu'on appel-
loit'par raillerie le Comte des Songes ,
parce que c'éroir fur les songes qu'il fon-
doit la plûpart de ses accusations. Cet
homme rampant s'insinaoit dans les
Kvj
n8 l' A n n é e
maisons , recueilloit avec attention les
circonstances des songes que des amis se
racontoient les uns aux autres ( c'éroit
une folie à la mode ) & les empoison
nant avec malignité , il alloit en faire fa
cour à l'Empereur. La fin malheureuse
de quelques - uns de ces songeurs réussit
à guérir les autres de cette fuperstition
puérile j on ceísa de rêver ou du moins
de faire part de ses rêves , à peine osoit-
on avouer qu'on avoit dormi.
Conjiance, pressé d'un côté par les
Perses , de fautre par les Allemands &
par les Francs , prit le parti de créer
un nouveau César pour l'oppofer à ses
ennemis. II jetta les yeux (m Julien qui,
après avoir été long- temps enfermé dans
un château , avoit eu la permission de
▼ivre à Constantinople, & de s'y livrer
à l'étude. Simple dans ses habits Sc dans
fa conduite, il frcquentoit comme un
particulier les écoles des Rhéteurs & des
Philosophes. Cette modestie relevoit ses
talens ; comme il parloit familièrement
à tout le monde , tout le monde aimoit
à- patler de lui \ on louoit la beauté de
son5. génie , la bonté de son cœur ; on
s'accordoit à dire qu'il étoit digne du
diadème. Cette grande réputation avoit
Littéraire. 219
alesfé Confiance, qui lui avoit ordonné
de quitter Constantinople, & de se re
tirer à Nicomédie ; il y étudia sous le
fameux Rhéteur Libanius ; un Magicien
lui donna du goût pour ce qu'on appelle
les sciences secrettes ; l'Afie étoit alors
infectée de ces graves Charlatans qui
faifoient un mélange monstrueux des
opinions de Platon avec les fupersti
tions de la Cabale. Ils trouvèrent dans
la vertu mélancolique de Julien un ca
ractère propre à recevoir leurs impres
sions ; ils en firent un fanatique ; il de
vint Astrologue , Théurgists , Nécro
mancien ; on le fit renoncer à" la Reli
gion Chrétienne; on l'initia à d'affreux
mystères par des cérémonies effrayan
tes ; on le mit en liaison avec les Dé
mons. Ce fut à l'Impératrice Euscèit ,
femme de Confiance , qu'il dut son élé
vation ; elle détruisit tous les obstacles
qui s'opposoient à sa fortune. Arrivé &
Milan , on lui coupa sa longue barbe ; on
lui ôta son manteau de Philosophe ; on
l'habilla en homme de guerre. Sa fur
prise , son air embarrassé , ses yeux
baiísés , firent pendant quelque temps
famusement de la Cour ; tout le décon
certent; nourri des idées phitosophi
130 l'Jnkée
ques , accoutumé à mépriser ce que le
commun des hommes adore , il fe re-
gardoit comme transporté par un en
chantement dans un autre monde. Eu-
scbie l'instruisit dans le rôle qu'il devoit
jouer , adoucit son humeur sévère , lui
fit donner le titre de César avec le Gou
vernement de la Gaule , de l'Espagne &
de la Grande - Bretagne. Il étoit âgé de
24 ans ; il partit à la fin de 3 5 5 pour h
Gaule , où fa prudence , fa modération]
son humanité, son intelligence dans les
affaires, fa bravoure & ses exploits lui
gagnèrent les cœurs des peuples & des
soldats, & lui firent remporter des vic
toires éclatantes fur les Allemands & les
Francs qui défoloient cette Province.
Pour l'Empereur , il fortoit rarement
de l'oisiveté de fa Cour ,, il étoit enve
loppé d'intrigues ténébreuses & de con
troverses de Religion. La guerre Ecclé
íiastique causoit plus de trouble & de
désordre dans tout l'Empire que les en
nemis du dehors. Les Payens , les Juifs,
les Chrétiens eux - mêmes , déchiroient
son sein. Les Evêques Ariens & Ortho
doxes allumoient , excitoient , nourrif-
soient ces flammes intestines- L'esprit
de parti, l'ambition, la cupidité, l'oi
Littéraire: iji
jweil , étoient l'ame de leurs projets &
le leurs démarches. M. le Beau rapporte '
in trait d'un Evêque Arien qui peut
ionner une idée du caractère fuperbe
ie quelques Prélats de ce temps- là. Les
Ariens étoient assemblés en Concile, &
les Evêques s'emprefloient de rendre à-
l'Impératrice des hommages qu'elle re
cevoir avec beaucoup de hauteur. Leon
ce , Evêque de Tripoli en Lydie , s'en
dispensa , & n'alla point au Palais. La
Princesse iai en fit raire des reproches.
» Dites à l'Impératrice, répondit Léon-
» ce , que , si elle veut une visite de ma
» part , elle la reçoive avec les égards
» qu'elle doit aux Evêques. Quand j'en-
» trerai , qu'elle se lève aussi-rôt de son
» siège ; qu'elle vienne au-devant de
» moi , & qu'elle s'incline profondé-
» ment pour recevoir ma bénédiction ;
» je m'asséyerai enfuite , & elle se tien-
» dra debout dans une contenance mo-
» deste , jusqu'à ce que je lui fasse signe
» de s'asseoir. » Dans une autre occa
sion , cet homme ne parla pas avec moins
d'insolence à l'Empercur lui même.
Conjiance fit en 3 57 un voyage à Ro
me. II y fut frappé de la plus grande
admiration pour cette ancienne Capi
13,1 l'Année
taie de l'Empire. II vit avec des yeux
étonnés cette Place digne en effet par fi
magnificence d'avoir servi de lieu d'as
semblée à un peuple juge souverain des
Rois, le Temple de Jupiter Capitolin,
ces Thermes qui sembloient autant de
vastes Palais, l' Amphithéâtre de fespa-
jiìn , le Panthéon, les Colonnes qui
portoienc les statues coloísales de íes
prédéceíseurs , le Théâtre de Pompée,
î'Odeum , le grand Cirque & les autres
monumens de cette ville qu'on appel-
loit la Ville Eternelle. Quand on l'eut
conduit à la Place de Trajan , & qu'il se
vit environné de tour ce que l' Architec
ture avoit pu imaginer de plus noble &
de plus fublime , il avoua qu'il ne pou-
voit se flatter de faire jamais rien de
pareil. » Majis je pourrois bien , ajoûta-
» t-il , faire exécuter une statue équestre
»semblable à celle de Trajan , & j'ai
» dessein de le tenter ; » fur quoi Hor-
misdas , qui se trouvoit à ses côtés , lui
dit : « Prince, pour loger un cheval tel
» que celui-là , songez auparavant à lui
» bâtir une auísi belle écurie. » Comme
on demandoit au même Hormisdas ce
qu'il pensoit de Rome : » Il n'y a , dit il,
» qu'une chose qui m'en déplaise s c'eít
Littéraire.
» que j'ai oui dire qu'on y meurt com-
» me dans le moindre village. »
On trouve dans ce volume un strata
gème singulier employé par Urjicin ,
Général de l'armée de l'Empire. Après
avoir perdu une bataille contre les Per
ses , ceux - ci le pourfuivirent pendant
la nuit. Le païs étoit entièrement décou
vert , & n'offroit aucune retraite. Urjìcin
fit attacher une lanterne fur la selle d'un
cheval qu'on fit toutner à gauche , tandis
qu'il couroit fur la droite. Les Perses
fuivirent cette lumière, & manquèrent
le Général Romain.
II y a dans cette Histoire , Monsieur,
quelques expressions qui ne feroient pas
de mon goût : L'obscurité sait égarer
leurs coups.... Leurs épées rompues resu
sent de lesservir... Les politiques remar-
quoient que la Nature avoit sort mal
servi íEmpire , pour dire que les en fans
des Empereurs avoient dégénéré des
vertus de leurs pères , & que les en fans
adoptifs s'étoient montrés plus dignes
du trône... Un Gouverneur de Province
qui exerçoit la police avec trop de du
reté , est appellé un impitoyable Com
missaire. ... Sa fierté fut rudement heur-
th.... Aïtius dans ses études crut avoir
1}4 L'ANNkÊ
besoin d'un rensort de Dialectique ; il
devint le Missionnaire de César auprès
de Julien Il trembloit d'tffroi encore
plus que de vieillesse , &c , &c , &c. M. le
Beau porte la délicateíse au point de ne
jamais se servir du mot de fille ; il em
ploie toujours celui de vierge, qui -se
trouve sans ceíse répété. L'expreflìon
fille, qui dans la conversation signifie
quelquefois une femme de rmuvaise
vie , n'exprime dans le style historique
que le contraire d'un garçon. D'ailleurs
un garçon est auflì vierge , & une fille
peut ne pas l'être. Lorsqu'on veut dési
gner en écrivant ce qu'on entend quel
quefois par fille, on dit une fille publi
que , une fille de joie , une courtifanne ,
&c. Cela est si vrai que M. le Beau lui-
même se sert de ce dernier terme dans
ce sens. Le mot de soldatesque revient
encore trop souvent dans ce volume.
J'aurois de plus souhaité que , dans la
description des villes de Syrie & de Mé
sopotamie , l'auteur eût marqué les dif-
férens noms qu'elles ont eus , & fous
lesquels elles font désignées par les au
teurs Grecs , Latins , Arabes , & même
par les Géographes modernes. On trou
ve dans ce livre des noms de villes,
Littéraire. ijj
dont on n'avoit aucune idée; Slngarc ,
par exemple , est sans doute la fameuse
Sindgiar, &c. O-S défauts font bien lé
gers auprès des grandes beautés de cet
ouvrage. L'auteur y soutient avec gloire
sa réputation ; il a fait des recherches
immeníes , & les a mises en œuvre
avec goûr. Ses descriptions font vives
& pittotesques. Son style est plein d'at
traits ; s'il pèche par quelqu'endroit ,
c'est qu'il sent quelquefois le Rhéteur,
que les phrases font arrondies avec art,
& semblent de temps en temps se dispu
ter d'esprit ; ce qui n'empêche pas que
cette Histoire ne soit excellente , & que
le Public ne doive se féliciter qu'un fu
jet si riche, si curieux, si intéressant,
soit tombé dans des mains auffi habiles
que celles de M. le Beau. Ses deux vo
lumes se trouvent à Paris chez Desaint
& Saillant , rue Saint- Jean de Beauvais.

Epître à M. Dulard.

Voici , Monsieur , une Epîtte agréa


ble de M. Barthe, dont vous connoissez
déja les talens, à son compatriote M.
Dulard, de l'Académie des Billes- Let
tres. de Marseille , célèbre fut notre
Ij6* L* A X K È E
Parnaíse par son poeme très - estimable
des Merveilles de la Nature , dont on ì
fait plusieurs éditions. La cinquième,
considérablement augmentée & corri
gée, paroît depuis quelques jours chez
Disairit & Saillant , rue Saint- Jean de
Beauvais. Les mêmes Libraires ont mis
en vente les Œuvres Diverses du même
auteur, en deux petits volumes in - u
joliment imprimés. Je vous en rendrai
compte au premier jour. Les mœurs de
Paris & les goûts particuliers de M. Bar-
the, goûts aflonis à son âge & à sa pas
sion pour les Arts , m'ont paru bien
peints dans son Epître.
Ce n'est pas toi que l'on refuse ,
Damis ; tu veux que mon pinceau
Te crayonne un léger tableau
De cette Ville qui m'amuse.
L'amitié m'en sait une loi ;
Mais je fuis le ton d'un ouvrage j
Songe que je parle avec toi
Sans art comme fans verbiage,
Et de tant d'êtres si divers
Peins-toi le bifarre assemblage
Par le désordre de mes vers.
Grands Talens , Spectacles magiques,
Tantôt courus , tantôt sifflés 5
Littéraire.
Seigneurs vils , Midas boursouflés
Bas flatteurs , amis politiques ,
Peuple vain , luxe fastueux ,
Equipages tumultueux ,
Cabriolets à jeune guide ,
Populace de Beaux- Esprits,
Marquis bruyans à tête vuide ,
Amans volages, bons maris : ,
De tous les objets dans Paris
J'admire la source féconde j
Et cette Reine des Cités
A mes yeux toujours enchantés
Présente l'abrégé du monde.
De l'Enjoûment chaque mortel
Y reçoit & donne l'exemple j
On court sans cesse à son autel ,
Et tout Paris lui sert de Temple.
La Tristesse , le froid Bon-Sens,
Sont les victimes qu'on immole.
Les Ris font Prêtres de l'Idoh^,
Et la Saillie est son encens.
Dans les Cercles chacun déploie
L'art profond de tout effleurer.
Un nœud léger d'or & de soie
Unit les cœurs fans les serrer.
Vous-pâlissez : les fronts pâlissent,
Et vos plaisirs & vos douleurs
Daas les regards se réfléchissent,
ijj l' A sr N É E
Mais fans pénétrer jusqu'aux cœurs :
Tcllc est une brillante glace ,
Tels ces marbres durs & polis,
Où les objets font reproduits ,
Mais s'arrêtent à la surface.
Les travers y font consacrés,
Le? ridicules , effroyables ,
Les défauts, souvent adorés,
Les vices mêmes , agréables.
Le Bon-Ton fait les bonnes mœurs 5
Ses oracles , ce font les Belles ,
Reines des esprits & des cœurs ,
Au rouge , à la mode ridelles ,
Et Pénélopes comme ailleurs.
On y parle Philosophie ;
Four Philosophe , on ne lest pas.
Le masque de la modestie
Sert l'orgueil de tousJes états.
On y césure par envie.
On raille , on médit par manie ,
On ne brille que par éclats ,
Et par air on est mime impie.
Mais , grace aux Sages délicats
Qui fçavent abréger la vie ,
Longue fans un peu de folie ,
Ici mieux que dans nos climats,
On chante , on rit , on boit , on aime;
Littéraire. 13
Chaque saison a ses appas ,
Et dans le sein de l'hyver même,
Les fleurs y naissent sous tes pas.
C'est fur ces rives fortunées ,
Damisy que les Arts , les Plaisirs ,
Arbitres de mes destinées ,
Vont remplir mes jeunes années,
Et la foule de mes desirs.
Majestueuse Architecture ,
De Paris superbe ornement ,
Chefs-d'œuvre d'un pinceau brillant,
Rival heureux de la Nature j
Théâtre , dont l'art séducteur
Unit Melpomene à Thalie ,
Où me fait frémir Athalie ,
Où m'amuse un dévot trompeur ;
Fameux Temple de l'Harmonie,
Qui captives par ta magie
Mes yeux, mon oreille , & mon cœur;
Vous tous , nobles fruits du génie ,
Je vous vois enfin , je vous sens ;
Vos charmes ont rempli mon ame ,
£c vous versez dans tous mes sens
Ces transports , cette active flamme ,
Mère féconde des Talens.
Mais toi , Plaisir , Plai sir aimable ,
Que défend la triste Raison ,
Toi , qui dans les yeux de Lison
Í^O L' A N N Ú Z
Me peins le bonheur véritable,
Embellis mon heureux printemps.
Damis , par de vains argiimens ,
Ne fane pas fa fleur brillante.
Peut on être sage à vingt ans ?
Socrate ne le fut qu'à trente.
Aux champs de Mars, le fier Hecl«r
Songeoit à fa belle Andromaque j
Et , s'il faut mieux citer encor ,
Eucharis , aux yeux de Mentor,
Charmait le jeune Tilimaque ,
Qui , dans son amoureux essor ,
Oublioit son père & l'Ithaque.
Mais de la sombre Antiquité
A quoi bon perçant les ténèbres,
Chercher des exemples célèbres ?
Ai-je besoin d'autorité;
Ces vers , * enfans de ta jeunesse ,
Et d'une lyre enchanteresse ,
\ Od ta Muse à'Anacrcon
Prêche la morale commode ,
Et fait sourire à ce sermon ,
Ces vers sont aujourd'hui mon Code.
O des neuf Sœurs amant chéri,
Je ne puis donc plus que te lire !
Tétois trop heureux de m'instruire
* Les Odes Anacréontíques de M. Dulard , qui sont
une des meilleures parties de son Recueil.
Près
Littéraire.
Près d'un Philosophe poli
Qui sijait penser & qui sçait rire f
De voir dans un maître un ami ,
D'entendre celui que j'admire :
Amitié , doux enchantement ,
Que d'autres en des vers sublimes
Nous tracent ton portrait charmant}
Sans te définir par maximes ,
Je te connois pat sentiment.
Je fuis , &c.
A Paris, ce 3 Stpttmbrt 175$.

LETTRE XI.
L'Hìfioire £ Hercule U Thébain.
Rien n'est p! us propre , Monsieur ,
á varier les productions des Arts
mitateurs de la Nature que l'Histoire
abuleuse $ elle feule est capable de fé-
onder le génie des Artistes. Parmi les
vénemens qu'elle présente , la noblesse
es actions à'Hercule 6c la forte expres-
on dont elles font fusceptibles , leuc
onne une fupériorité marquée fur tou-
ss celles des autres Héros , 6e des Dieux
u premier & du second ordre , même
Atr. 1758. Tome V. L
.4.4 1 X* A H N É M
fur celles que la vérité historique pro
pose à ['admiration des siècles. Âu/îì au
cun fujet n'a été pris &c repris auilì sou
vent par la Peinture & la Sculpture. Les
Anciens & les Modernes s'y font égale
ment exercés. Parmi ces derniers U
Guide est celui qui l'a traité avec le plus
de fuccès. Ses tabLeaux, qui font un des
principaux ornemens du Cabinet du
Roi , se font distinguer par la justesse
de l'action , par l'élégance dans le choix ,
par la .correction du Dessein , par la
convenance du caractère , enfin par la
feelle couleur, partie qui éclate fur-tout
dans l'enlévement de Dcjanire , un des
plus brillans morceaux de ce grand maî
tre. Mais il n'a fait que cet enlèvement ,
le combat de l'Hydre , & la lutte avec
Antie. Aucun Artiste n'a saisi., jejie dis
pas tous les tableaux que présente la vie
à'Hercule, mais une très petite pajrtié
des entreprises connues fous le nom de
ses Travaux. Ce qui peut excuser les
Modernes , c'est que les Anciens étoient
dans l'usage de confondre ces différen
tes actions, Il TÉtoit donc nécessaire de
les distinguer & de les détailler. C'est
ce que vient d'entreprendre Monsieur
le Comte de Caylus dans un ouvrage
LlTTÊRAÏRt. 147
intitulé : L'Hifioire d'Hercule le Thébaint
tirée de dìfférens auteurs , à laquelle on
a joint la description des tableaux quelle
peut sournir : un volume de plus
de deux cens pages. L'illustre amateur
ne confulte que l'intérêt des Altistes 8c
le progrès de l'Art ; il est accoutumé à
sacrifier ses loisirs, son travail , ses lu
mières , son érudition , 8c même une
partie de ses biens pour la gloire des
Arts qu'il chérit , qu'il protège , & qu'il
cultive lui-même avec fuccès.
M. le Comte de Caylus ne s'attache
point à démêler les travaux qu'on attri
bue à différens Hercules ; cette discus
sion seroit inutile pour la Peinture. II
furfit aux Artistes de ne point ignorer
qu'il y a eu deux Hercules , l'un Egyp
tien , l'autre Grec , &c qu'en général on
n'attribue qu'à ce dernier tout ce que
les auteurs ont rapporté des deux. Il faut
sç&voir encore que ['Hercule Thébain a
eu , dans la Grèce même, plusieurs dé
nominations , d'après les Temples qu'on
lui avoir élevés dans plusieurs villes.
L'auteur fuit plus communément Dio-
dore que les autres écrivains , parce que
ses récits font plus étendus & moins
coupés, & qu'il rapporte des faits 8c
«44 . CANìfÈu
des circonstances dont les autres n'ont
fait aucune mention. Il n'a pas cepen
dant négligé de confulter ceux qui ont
parlé à'Hercule , & il en a tiré touc ce
qui étoit propre à son objet. Il a la scru
puleuse attention de citer toujours ses
garants , afin de mettre les lecteurs en
état de remonter à la source, 8c de ju
ger de son exactitude. Son but enfin est
de distinguer les travaux d'Hcrcuie qu'on
x souvent confondus avec d'autres évé-
nemens de fa vie , de donner une idée
»raie de ce Héros, & de présenter une
centaine de tableaux que sel actions peu
vent fournir.
Je vous ferai connoître , Monsieur ,
in manière de l'auteur , en le luivant
dans la descriprion de deux ou trois ta
bleaux. Vous aurr z peine à croire, par
exemple , que 1'instarìt où Jupiter trom
pe Alcmïne fous la figure à'Amphitrion ,
& fur-tout l'ordre qu'il donne à la Nuit
de prolonger son cours , pût être heu
reusement dépeint dans un tableau ;
mais le génie sçait se plier aux fujets
les plus stériles pour produire des chefs-
d'œuvre. Cet événement devient , souj
la plume de notre auteur , fusceptible
d'action , & le Prologue de YAmphi
Lit t è k a i k z- 145
trion de Molière en donne une idée. » Je
» ne propose point , dit M. le Comte
» de CayLus , la représentation de Aíer-
» cure fie de la Nuit comme celle de deux
» Interlocuteurs de Théâtre , quand mê-
» me ils seroient mieux & plus pitto-
» resqucment fuspendus que nous ne
- les voyons à la Comédie. Mais je vou*
» drois faire voir la Nuit dans son chat
» tiré par deux chevaux noirs , accom-
» pagnée de fa fuite lugubre , fuivie da
» Crime le poignard i la main , du Vol
» avec une bourse , & de la Frayeur dé-
*, signée par sa pâleur. Ce cortège funè,
>, bre seroit fuivi par les oiseaux de la
m Nuit , comme les chats- huans , les
» chauve- souris , &c. La Nuit avec son
*, voile semé d'é'oiles & déployé pat
» des Divinités fubalternes, occuperoit
» les trois quarts de l'espace j le reste
«, seroit rempli par le crépuscule qui dé-
» graderoit en lumière comme la Nuit
» en obscurité ; par ce moyen le jour
» seroit fuffisant pour l'expression des
» objets. Mercure venant du côté du jour
» seroit signe de la main à la Nuit de
»s'arrêter. •, Ne vous semble t-il pas,
Moníieur, voir, non une simple des
cription , non le tableau lui . même ,
*4<í t: A it fr é s
mais l'action qu'on décrit ? Il règne par
tout le même feu * la même force de
pinceau ; malheur à ceux dont l'ame
n'est point remuée par ces images.
L'auteur saisit & peint toutes les par
ticularités de la vie de son Héros. Sa
naissance, le moment où il fut exposé,
celui où Minerve frappée de sa beauté
le présenta à Junon pour 1'allaiter', celui
où cette dernière Déefls le jetta par
terre , pressée de la douleur qu'il lui
causoit en serrant trop sa mamelle , ce
lui où Minerve le remit entre les mains
de fa mère , les dragons écrasés dans
son berceau, sa jeunesse, son éduca
tion , la mort de Linus , & toutes les
autres circonstances de la vie de ce
Demi- Dieu , font autant de tableaux
intéreflans.
Selon Dioáore , Erginus , Roi des
Minyens , avoit mis Thèbes en servitu
de. Hercule délivra cette ville , & chassa
les Officiers du Prince qui venoient le
ver un tribut ; il rua à 1 age de i 8 ans
un lion qui se retiroit sur le mont Ci-
théron & détruisoir les troupeaux à'Am-
ph'urion & de Tktstius , Roi des Thes-
piens. Il alla voir ce dernier qui le re
tint pendant cinquante jours > il les paf-.
íl T t É R A I RÌ. I47
fóic à la chasse , & tous les soirs le Mo
narque mettoit dans son lit une de ses
filles 5 il en avoit cinquante, & son am
bition étoit qu'elles eussent toutes des
enfans à'Hercule. Ergìnus demanda
qu'on lui livrât ce Héros. Crêon , Roi
de Thèbes , alloit obéir ; mais Hercule
perfuada aux jeunes gens de son âge de
délivrer leur patrie , & leur donna les
arme» fuspendues dans les Temples. Ce
récit fournit trois tableaux ; voici de
quelle façon M. le Comte de Caylus
conseille d'exécuter le dernier. » L'in-
» térieur de la ville de Thèbes autorise
» la vûe de plusieurs bâtimensj d'une ar-
,, chiteófcure magnifique & variée. Her-
» cule paroît dans un Temple vu par un
» angle & fur le premier plan y il est en-
» vironné d'un grand nombre de jeunes
» gens qui s'emparent des armes qu'on
*, y voit fuspendues y ceux qui sonc
» montés fur des échelles pour les dé-
» tacher des murailles , les ont jettées
» ou les jettent à terre •, les autres les
» falsifient avec ardeur , les examinent
» ou les mettent fur leurs corps : on voit
» fur des plans plus éloignés d'autres
» jeunes gens faisant les mêmes manœu-
» vres; quelques autres enfin armés ou
Liv
148 L' A N N É E
» sans armes accourent de différens cô-
» tés , & se rendent auprès à'Hercule. »
Après avoir parcouru les différentes
actions de ce Dimi Dieu dans fa jeu
neíse, l'auteur paíse à ses douze Tra
vaux , qui tous avec leurs circonstances
forment un très-grand nombre de ta'
bleaux tracés avec la même élévation da
génie. Ces Travaux font le Lion de Ne-
mée , sHydre de Lerae , le Sanglier d'E-
rymanthe , la Biche aux cornes d^or , les
Oiseaux du lac Siymphale , l Etabli
d'Augêe , le Taureau de Pa(ìph<iè , Us
Jumens de Dio nìie , le Baudrier de
£Amazone Hippolyte , les Vaches de Gè-
rjon , le Chien Cerbere , les Pommes des
H'spirides* M. de Caylus marque les
différences que les anciens auteurs ont
mises en:re ces travaux , & il en prosire
pour entichir ou pour varier ses com
positions. Aucune des actions de ce Hé
ros n'est oubliée , soit sous le nombre
des travaux , soit dans le cours de fa
vie. L'auteur ne se contente pas de dé
crire tout ce qui est convenable à h
Peinture ; il donne des règles pour ob-
fetver la convenance , le costume ; il
proscrit les fujets indécens ou desagréi-
bles , comme la mort de Déjanirt qui
Littéraire. 149
íe pendit de désespoir, l'adoption H' Her
cule par Junon , qui , peur mieux imiter
la nature , le met sous ses jupons , &
feint d'en accoucher , éíc.
Je finis en rapportant encore un ta
bleau qui me paroît d'une grande beau
té. Le Centaure Nejsus , pour se venger
à' Hercule , remit à Dcjanire du sang de
4'Hydre , en lui disant cjue c'étoit un
philtre pour obliger le Heros à n'aimer
jamais qu'elle. Elle versa ce fatal poi
son dans une tunique qu'elle envoya par
Lycas. Hercult revêtu de cette tunique
entre en fureur , & tue Lycas. » Her-
»cuU revêtu de cette robe seroit assis
*> fur un lit ; il auroit tous les mouve-
» mens de la douleur & de la fureur : il
» feroit de vains efforts pour arracher
» ce funeste vêtement; on verroit qu'il
» tient à fa peau ; Joie & quelques-uns
» de ses amis seroient autour de lut
m dans un état convenable à l'impuis-
•< sance des secours & au ressentiment
» de la douleur ; le corps de Lycas se-
» roit à terre venant d'être tué , &c. •,
Ce livre me paroît très- utile, non-
seulement aux Peintres , mais à tous les
gens de Lettres , fur-tout aux Poetes.
Ils y puiseront de grandes idées , des
Lv
conceptions mâles , d'heureux traits êìu
magination ; il se trouve à Paris chez
Tiiliard, Quai des Augustins, Libraire
qui a fait plusieurs voyages en Allema
gne , en Italie , en Angleterre , pour
étendre ses lumières bibliographiques,
& pour établir des. correspondances uti
les à son commerce & aux progrès des
Lettres. 11 paroît avoir puisé chez les
étrangers le goût de la Littérature so
lide. On ne l'a jamais vû débiter de ces
Romans capables de corrompre l'efprit
& le cœur , ni de ces écrits plus dange
reux encore qui portent atteinte aux
principes de la Religion. Son magazin
est fur tout fourni de beaucoup de li
vres Italiens ; il ne s'est chargé jusqu'à
présent que de quelques bons ouvrages
François , tels que les Mémoires du Mar
quis de Saint-Philippe , traduits de l'Es-
pagnol & très-intére.fans pour l'histoire
du dernier siècle, V Hiftoire de Saìadin,
recommandable par son objet , par le
-ton de vraie philosophie qui y regne ,
par les recherches , & par la manière
dont l'auteur , M. Marin , les a em
ployées ; les Tableaux de ïlliade , de
VOdyjfee & de íEneide , par Monsieur
le Comte de Çaylus ; ouvrage dont.
LïTT É RA I RE.
YHistoire d'Hercule est, en quelque sor
te , une fuite.

LAssemblée de Cythìre.

VAmour afíemble ses Conseillers


t'Espérance, la Hardiesse, la Volupté,
les Jeux 8c les Ris. Il leur annonce que
l'Europe , où il a toujours été particu
lièrement adoré , ne lui rend plus un
culte uniforme ; que les nations qui la
partagent diffèrent autant dans leur ma
nière de traiter l'amour, que dans les
principes de leur gouvernement ; que
l'une fait des sentimens du cœur de
purs objets de l'esprit ; que l'autre les
soumet au caprice de la mode ; qu'une
troisième confond avec les appétits
grossiers les plus délicates impulsions
du plaisir, & que chacune d'elles pré
tend que ses écrivains font les seuls au
teurs classiques de l'Ecole de Cythère.
Après de longs &. sérieux discours qui
furent interrompus par les éclats de
rire des Jeux , par une petite chanson
que fredonna la Hardiesse , par l'impa-
tience de VAmour , & plus encore
.'ils parloient tous à U fois ,
'avis de la Volupté ptévalut. Elle die
Lvj
zja L*A N Jf É E
qu'il falloìt convoquer une aíïetnblée à
Cythère % où les nations de l'Europe
qui servent aux autres de modèles , en-
verroientdes Ambassadrices pour expo
ser , en présence de sAmour, les divers
systèmes de tendresse & les causes de
tant de distensions. Les Ris & les Jeux
furent dépucés en France, en Angle
terre, en Italie. A Paris tous les yeux se
fixèrent fur Madame de Jafi qui excel-
loit dans l'art de dire joliment de pe
tits riens , & dans le talent de faire con-
noître ses conquêtes au Public. A Lon
dres , on élut Miladi Graveli qui se dis-
tinguoit par ses graces à présenter le
thé , à tousser à propos , & à faire l'exer-
cice de l'évenuil. A Rome, le choix
tomba fur Béatrix , Dame très-versée
dans la doctrine amoureuse des An
ciens , très- sçavante à repaître de vent
ses adorateurs, & à ranimer leurs sorces
au bisoin , À Vaiie de vieux rubans ou de
quelques fleurs sanées.
Les Ambassadrices partirent & arri
vèrent à Cythère. Miladi avoit une robe
de moire blanche, juste à fa taille, à
courtes mais longues manches, un ta
blier très-fin , & une coëffure en pyra
mide i elle étoit accompagnée de son
Littéraire. 1J3
frère qui lisoit en chemin le Tacite de
Gordon *. Made de Jafi écoit pleine de
rouge , parfumée de lavande & d'autres
odeurs ; son Andrienne ouverte étoit
d'un taffetas couleur de paille , brodé en
argent ; fa courte juppe laifloir voir en
partie une jambe des mieux tournées
qu'on ait vues en France depuis la belle
Gabrielle. A ses côtes on voyoit trois ou
quatre Petits- Maîtres qui fautilloient
en marchant. Madc Béatrix avoit un
panier très- vaste ; fa garniture à plu
sieurs rangs étoit de diamans ; elle avoit
un grand cortège de foupirans , parmi
lesquels fe rrouvoit un Septuagénaire
qui tenoit une canne légère d'une main,
& de l'autre une paire de gants que la
Dame lui avoit donnés à garder.
Hlles font introduites dans le Tem
ple de l'Amour , & prennent séance fur
trois excellens sopha. La Volupté leur
fait à chacune un compliment galant , &
leur dit d'exposer avec fidélité , en pré
sence da Dieu , les opinions qui parta
gent l'Europe fur son culte , & d'écou
ter enfuite avec résignation fa volonté

* Auteur Angtois qui a fait fur Tacite des Discours


Historiques, Critiques & Politiques trÍ5-esti,;cs ; Us
font traduits ctt François , j yol^mcs in-n.
if4 HÀòs'Ii
fuprême. Pour prévenir toute disputer
fur le droit de parler la première , leurs
noms écrits fur trois billets font tirés
par un petit Amour ; celúi de Mîlachí
paroît le premier ; le second est celui de
Madc de Jajtt & le troisième celui de
Béatrix.
Miladi, dans son Discours', se plaint
beaucoup de la manière dont on traite
les femmes dans fa patrie. » Chaque
» jour , dit-elle , voit renaître pour nous
» le fupplice inventé par le cruel Mé-
» çence d'un corps vivant uni à un corps
» mort. Nous éprouvons de la part des
» hommes ce que souffre le malheureux
» Tantale ; ils n'ont que des- feux éphé-
» mères , ou bien ils vont éteindre ceux
,,que la vûe d'une beauté avoir allumés
',> en eux , entre les bras d'une autre. »
En achevant ces paroles , elle se troubla,
Sc tira de sa poche un flaccon de sel
d'Angleterre ; elle en respira trois ou
quatre fois, & continua. Elle parla de
Boussole, de Thermomètre, de Gou
vernement, de l'Equilibre, de Jason,
de Thésée , d n Palladium , de Greé , de
Caton, d' Horace , de Flore , de Phriné,
del'Attraction , de Calculs , de la Gra
vitation , de Sparte , des Ilotes ? des
Littìkjire: 153
Orgies , de Minerve , de son Egide , des
Planètes , des mouvemens des Astres ,
&c.
Mad* deJafì salua ers s'inclinant, puis
grasseyant un peu , elle fit l'apologie de
la conduite des François dans les affaires-
de cœur , & la critique des Anglois Sc
des Italiens. Elle approuva notre légè
reté f notre inconstance , & tous les ri
dicules des Petits-Maîtres & des Petites-
Maîtrefles ; son Discours est le meilleac'
des trois parce qu?il est dans nos mœurs t
dans notre caractère.
Made Béatrix mit dans le sien plus de
finesse, plus de rafinement , plus de mé
taphysique ; elle cita quelques paflages
Italiens , fit l'éloge des auteurs de cette
nation , & fur-tout des amans qui met
tent plus de délicatesse , plus de senti
ment dans leur façon d'aimer. Pendant
la harangue de Made Beatrix , Madc de
Jaji avoir mille fois changé de posture
& ri fous son éventail. Pour Miladj ,
elle se trouva dans la même attitude
qu'elle avoit à la fin de son plaidoyer. ,
• Le Dieu ordonna à là Volupté de ba
lancer les raisons des trois Ambassadri
ces , &í de donner fa décision. La Déesse
parla beaucoup , & peut-être trop ; elle
15$ l'JsKèm
établit des préceptes dans l'art d'aimer ;
elle développa, éclaircit, & combattit
les trois systèmes qui venoient d'être
exposés ; elle dit , entr'autres choses ,
fur la parure, que les Dames devoie. ir
s'y appliquer avec foin , & fuivre les
avis de cet auteur ingénieux qui vouloir
que l'ajustement , ainsi que le style , sûr
assorti au fujet; que les belles fussent
parées dans le goût Epique , les jolies
dans le Lyrique, quelques - unes dans
l'Anacréontique , d'autres dans celui de
Martial. Enfin , elle conclut qu'il falloit
que la légèreté Françoise fût tempérée
par la constance Italienne , & que les
Anglois donnassent plus de noblesse &
d'agrément à leur amour.
Telle est , Monsieur , ÍAfftmblit d*
Cythère , petit poè'me en prose traduit
de l'Italien de M. Algoroui , une bro
chure in 1 1 -, on y trouve des idées com
munes, peu d'invention & beaucoup
d'esprit. Ce morceau est élégamment
rendu dans notre langue par une jeune
personne du sèxe qui s'essaie dins l'art
d'écrire , & qui ne veut point être con
nue. Sa version joint au mérite d'un
style pur & délicat celui de l'exactitude.
J'ai comparé la copie avec l'original
L 1 T T É X. A 1 K Z. *57
qui m'a paru ttès-fidellement exprimé.
• Lettre de Léonce à Erotiqueson fils.

Cette Lettre qu'on lit à la fuite de


fAssemblée de Cythhe, traduite par la
même main de l'Italien du même au
teur , ne renferme rien de remarquable.
C'est un père qui instruit son fils de la
conduite que ce dernier doit tenir en
amour. Ce font des leçons triviales que
tous les hommes mettent en pratique,
fans les avoir étudiées , parce que c'est
la nature qui les dicte. Léonce conseille
à son fi's de profiter de l'occasion pour
obtenir une faveur de fa mai trefle. »Sois
» téméraire alors , lui dit- il ; car on ban-
» nit un amant respectueux.Ressouviens-
» toi des maux que souffrit le bon Ro~
» /and pour n'avoir pas sçu , quand il le
» pouvoit, dérober une faveur à Mor-
» gane. Il faut être cependant bien sûr
» de la maturité du fruit , avant que de
» porter la main pour le cueillir. Une
» Belle qui résiste à un amant tête â tête ,
» est plus qu'une femme , s'il n'est alors
» moins qu'un homme. » Dans l'article
des attentions & des petits foins que
prescrit ce père indulgent & comrrode,
il dit : Si le vent a jette' de la poujjìète
158 . l'Aìì yiÉ'
sur la robe de votre maîtrejse assise , Je*-
coucç-la doucement avec la main , & , s'il
n'y en a point , secoue^ - la toujours. Le
galant Ovide avoit dit avant lui , tamen
excute nullum (pulverem) il y a dans
ce nullum une délicateíse qu'il est im
possible de rendre dans aucune langue.
Ovide , Ovide ; c'est lui , Monsieur , qu'A
faut confulter pour l'art d'aimer j il a
épuisé cette matière. Qnelle différence
de ses préceptes à ceux qu'on trace ici !

Essai Historique sur le Louvre.

Il a paru ces jours paífés , Monsieur ,


une petite Feuille de 4j pages , intitu
lée : Estai Historique sur h Louvre , à Pa
ris chez Prault père, Quai de Gevtes-,
au Paradis. Elle est précédée d'une Dé
dicace bien légitime à M- re Marquis de
Jkfarigny , signée par M. de B** *. Cet
anonyme avoue dans cette Epître que
ïEstai n'est pas de lui. En effet , il a eu
ce manuscrit d'un feu M. Olivier mort
dernièreme t; celui-ciTavoit furpris à
M. Maille , Secrétaire de M. Inten
dant de Paris, qui en avoit jette le ca
nevas , qu'il devoit remplir , & mettre
à la tête du projet assez heureux d'une
lltTÉRAIRE. zj>
place publique à exécuter en face du
Péristile du Louvre, & vis-à-vis de
l'ffôtel de Conti où l'on se proposoiï
alors de construire l'Hôtel de Ville. M.
Olivier pria M. du Roux, jeune Artiste,
de l'aider dans la description du Palais
de nos Rois ; H profita des éclairciíse-
mens qu'il en" reçut, & vendit le tout â
M. de B***. Auriez vous crû , Mon
sieur , qu'une si mince Brochure eût
pafle par tant de mains, avant que d'ê
tre remise dans celles du Public.
L'épigraphe de ce petit ouvrage vous"
plaira beaucoup i
Les Temps sont arrivés, cessez , triste Cahos,
Ce vers si connu du Prologue du Ballet
des Elêmens par M. Roy , est une allu
sion très - ingénieuse à ce beau monu
ment qui sort de ses ruines par les soins
& le zèle de M. de Marìgny. L'objet
principal de la Brochure elle-même est
de discuter ce qu'on doit appellerl'^/i-
cien , le Vieux & le Nouveau Louvre ,
& de donner l'histoke de ces trois cons
tructions. De même que te nom de Pa
lais , qui désigne l'habitation des Souve
rains & des Grands Seigneurs , vient de
ia maison cpìAuguJte fit bâtir sur le
í6o L' A H H Â B
Mont Palatin, ainsi le mot de Louvre ,
particulièrement affecté à la demeure
de nos Rois , tire son origine de Lu-
para , qui veut dire une Louvetetie ,
un lieu où l'on noutrissoit , oiì l'on
dressoit les chiens destinés ì la chasse
du loup , chaise très - intéressante dans
les premiers temps de la Monarchie ,
où U France , presque toute couverte
de forêts , étoit en proie à la férocité
de ces animaux, qui venoient jusqu'au
centre de Paris. Cette Louvtttr'u exis-
toit, dit -on, dès Childeltert en 535,
dans le même endroit où nous voyons
le Louvre. L'auteur fixe la construction
de Y Ancien au regne de Philìppe-Âu-
gufti! vers Tan 1180. Il est certain que
ce Prince fit élever ou rétablir hors de
la ville de Paris, dans une plaine fur ls
bord de la rivière , la Tour du Louvrt
qn'on appella auíïi la Tour Neuve , la
Tour de Paris, la Tour Ferrand, parce
que Philippe , vainqueur à Bouvines en
izi4, y fit enfermer Ferrand Comte
de Flandres son Feudataire qui avoit été
pris clans cette bataille les armes à la
main. Cette Tour étoit précisément alors
ce qu'est aujourd'hui la Baftille. PhU
Iippi-Augujle y fit bâtir un château d'une
Littéraire. %6i
forme Gothique , composé de plusieurs
Tours , au milieu desquelles s'élevoit
celle dont je viens de parler. Ce châ
teau formoit la même enceinte que celle
du Louvre d'aujeurd hui. Un pont-levis
servoitde communication avec la prin
cipale porte qui faisoir face à la rue
Froidmanteau, dans le même emplace
ment où íl!e est encore.
François I fie détruire tous les bâti-
mens de \' Ancien Louvre dans le i 6e íié
cle , & voulut y avoir un Palair. Il fit ve
nir d'Italie un fameux Architecte appellé
Jean-Baptiste Setlio ; mais les projets de
Pierre Le/cot, François, Constiller au
Parlement, Abbé de Clagny Sc connu sous
ce dernier nom, l'emportèrent fur ceux
de l'Italien. L'cuvrage fut commencé en
1 5 2t , cV conduit avec vivacité. C'est ce
qu'on nomme le Vieux Louvre. Des fuc
cesseurs de François I, les uns le négli
gèrent , les autres l'embellirent. Louis
XIV enfin entreprit de l'achever. On
eut encore recours à l'Italie , & ce fat
encore un François qui eut la gloire de
voir ses plans adoptés. Le Cavalier Ber-
ain qu'on ávoit fait venir à grands frais
de Rome fut obligé de céder à Claude
Perrault, Médecin de la Faculté de Pa
t€2 l' A jv n i s
ris., à qui nous devons cetre sublime
Colonnade qui forme l'entrée du Vieux
JLouvre, vis à- vis de S. Germain l'Auxer-
rois.
L auteur rend un compte fort succinct
des changemens qu'on y fait. mainte*
íiant ; ce détail intéresse tous les bons
citoyens ; vous me sçaurez gré , Mon
íieur , de fuppléer à ce qui manque à
cet EJsai. Je vous ai instruit dans le
temps de la démolition des bâtimens
que j'ignorance & la barbarie avoient
fait élever au milieu de la Cour de ce
Palais ; je vous annonce aujourd'hui que
le Garde- Meuble est transporté à l'Hôtel
deConti, & qu'il va être jette bas , que
l'on va établir les Ecuries de la Reins
dans celles du Palais Bourbon , que l'on
construit la Grande-Poste à l'Hôtel d' Er
menonville rue Plâtrière , que M . Rouil
lé, toujonts zélé pour le bien public , va
faire abattre son Hôtel rue des Poulies,
& que de toutes ces démolitions il ré
fultera une belle & grande place au de
vant du frontispice de ce magnifique
Palais. Apprenez encore que l'on tra
vaille actuellement à pratiquer ùne rue
de 36 pieds de largeur à la place de celle
du Coq f & dont Taxe alignera le mi-
Ll T.T é RAI Rt: i.6)
Heu de la Cour du Louvre ; en sorte que
de la rue S. Honoré , à travers cette nou
velle rue & les deux porches , l'un du
côté de l'Oratoire , l'autre du côté de la
xivière, on appercevra le portail de l'E-
glife du Collège des Quatre-Nations.
Avant que de finir , je vous parlerai du
parti qu'a cru devoir prendre M. Ga
briel, í'Ordonnateur des travaux da
Louvre. II s'agissoit de sçavoir si l'on
jcontimieroit l' Attique commencé an
ciennement dans les trois cinquièmes
du pourtour des bâtimens de cette Cour,
x>u si l'on éléveroit au dessus des deux
Ordres Corinthien & Composite un
troisième Ordre régulier à la place de
cet Attique.Cette question a long-temps
été agitée , quelqnes Artistes prêtent
doient qu'il y avoit plus d'économie à
continuer l'Attique ; d'autres, que le
troisième Ordre proposé par Perrault ,
qui avoit pris foin d'en faire des modè
les de la grandeur de l'exécution , de-
voit avoir la préférence. J'ai quelque
fois été témoin de cette discussion , ôc
je me rappelle qu'à un dîné d'Artistes
où jetois invité , ceux qui prenoient
le parti de l'Attique n'avoient guères
pour objet que l'&onomie & l'accélér
1^4 £' A K JV É E
cation , qu'au contraire, ceux qui préco-
nisoient le troisième Ordre apporcoient
des raisons aflcz fortes ; en voici quel
ques-unes. Originairement la Couc da
Louvre ne devoit avoir que le quart du
diamètre qu'elle a aujourd'hui ; l'Abbé
de Clagny avoit bien fait de ne donnée
que deux étages & demi à ses murs de
face. Mais enfuite la furface de la Couc
du Louvre ayant été quadruplée , il pa-
roiíToit important , comme l'avoic fort
bien senti Perrault , de donner aux murs
de face de cette Cour une plus grande
élévation ; qu'en outre, ce troisième Or
dre íupprimoit les combles posés fut
l' Attique , coup d'œil toujours desagréa <
b!e dans les Palais des Rois ; que d'ail
leurs, cet Attique, que les Modernes ont
converti en une espèce d'Ordre , étoit
un abus de l' Art , dont il ne falloit pas
multiplier les exemples ; de plus, que
cet Attique étoit trop chargé d'orne-
mens gigantesques & aussi mal enten
dus que l'exécution en étoit médio
cre ; que , pour le rendre fupportable
en le continuant , il faudroit reton
dre dans ce qui est déja faic la plus
grande partie de ces ornemens , ou bien
risquer de multiplier 1a dépense de U
sculpture
LlTTÍRAIïit. iSj
sculpture bien au-delà des trais de la ba
tiste d'un étage entier : toutes ces rai
sons , Monsieur, m'ont paru convain
cantes \ auffi les a - 1 - on lui vies jusqu'à
présent ; ce nouvel étage vient d'être
exécuté en entier dans toute la quatriè
me partie de ce monument , lequel est
terminé par une balustrade qui pro luit
un bel effet , que ne présenteront jamais
des combles , des souches de cheminées
& pareils ornemens de cette espèce con
traires à la belle Ordonnance & aux pré
ceptes de la bonne Architecture. J ou-
bliois de vous dire qu'on travaille ac
tuellement à démolir le dôme du gros
pavillon du coté de la rivière ; peut être
hésitera-t-on davantage fur la démoli
tion de celui du côté de la rue Froid-
manteau , parce que l'on craindra fans
doute de détruire la beauté du travail
des Cariatides & des ornemens qui sou
tiennent ce dernier ; mais je ne vous ca
cherai pas, Monsieur, que je fais des
vœux secrets pour la destruction de
toute cette partie fupérieure. L'astem-
blage informe des membres d'Archi
tecture , la proportion gigantesque &
l'attitude bazardée des Cariatides qui
le composent , me paroisient tout-à-
jÍn. 1 7 5 S. Tome r. M
tèS VA tr ìf é s
fait contraires à l'efprit de convenance.
Notre auteur appelle Nouveau Louvre
le Palais des Tuileries, ainsi nommé
parce qu'il fut bâti par les ordres de
Catherine de Medicis fur un tetfein où
ìl y avOit une fabrique de tuiles. Si voos
cîefirez , Monsieur, de plus amples éclair-
cissemens íur ces objets , vous rrouvefez
de quoi vous satisfaire dans le premier
Livre du quatrième volume de l*Archi
tecture Françoisepar M, Blonàel , Archi
tecte du R»i , à Paris chez Jombert , rue
Dauphine , où plusieurs anecdotes de
cet Ejjai Historique ont été prises. Vous
verrez d'ailleurs dans ce quatrième vo
lume une description fort étendue des
Deíseins de tous ces bâtimeris "qui vous
mettront fous les yeux tous les change-
ínens arrivés à XAncien & au Vieux Lou
vre jusqu'au moment où l'on a com
mencé à rétablir le dernier. La Brochure,
dont M. de B*** est l'Editeur , est donc
fort peu de chose ch soi ; le style en
est aflez bon* ; •
.,n- j
Je suis , &c.

A Paris, ce 6 Septtmbn 17J8.


Littéraire. 2@y

LETTRE XII.

La Petite Iphigénie.

J'Ai rencontré bien des personnes ,


Monsieur, qui croyoient que la Pa
rodie étoit un genre moderne de notre
invention. Ils n'avoient pas lû dans les
Mémoires de l'Académie des Belles Let
tres le Discourssur l'origine & le carac
tere de la Parodhe par le sçavant Mon
sieur j'Abbé Sallier. Ils.y auroient y.u
que nous en sommes redevables aux
Grecs ; que le Poë:e Hipponax , qui vi
vait 540 ans avant Jesus- Chrift , en sot
le premier inventeur ; qu'un autre Poëte
appellé Hcgêmen imagina, environ qua
tre vingt- dix ans après Hipponax, la
Parodie Dramatique , dans le goût de
celles qu'on donne aujourd'hui fur nos
Théâtres. Il y avoit donc chez les Grecs
plusieurs sortes de Parodie , que nous
avons empruntées de ce peuple ■ dont le
génie étoit tourné à la gaîté comme le
nôtre. Les unes consistoient, de même
qu'aujourd'hui, dans un ou plusieurs
vers copiés d'après quelque poëte con-.
jL<5-8 X' A N K Ê E
nu , soit sans y rien changer , soit en j
faisane quelque changement , mais qui
présentoient un tout autte sens que ce
lui cie l'original. Il ne faut pas croire au
reste qu'elles tuflent toujours malignes
& satyriques ; il y en avoit d'innocentes
te même de nobles. Deux vers de P.
Corneille m'en fourniísent un exemple
pour notre langue. Sabine est femme
d'Horace ; les intérêts de Rome lui font
chers ; mais elle n'en aime pas moins
A*be fa patrie que Rome veut abattre.
Corneille lui fait dire ;
Rome , si tu te plains que c'est là te trahir,
Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.
Un Catholique amoureux d'une Protes
tante , en s'appliquant ces vers , fît une
Parod e très-heureuse. On appelloit ausiì
de ce nom des vers dans le style de cer
tains poetes bafoués : tel est le quatrain
de Boileau , où il imite la dureté de
O' apelain :
Maudit soit l'auteur dur dont l'âpre & rude
verve, &c.
La Parodie proprement dite & la
plus considérable étoit un poëme entier
qu'on détournoit à un autre fujet parle
LltTÌ&AlRE. 16$
^ìangetoent de quelques expreffions ,
ou même un pocme fait expiés dans le
Îpûc de quelque auteur fublime , fur un.
ujet qui ne l'éroit pas ; la Batrachomyo-
machit ou le Combat des Rats & des Gre
nouilles est de ce gente. Le Virgile de
5carion & la Hentiaáe de ÌA.de Monbrort
ne font point des Parodies, mais des
ttavestiflernens v ils conservent le fujet
6 le sens ; ils mettent feulement en lan
gage bas , en style burlesque , íe langage
élevé, le style. noble, des auteurs qu'ils
défigurent ; pour que la Parodie ait lieu,
îl faut nécessairement que l'objet cesse
d'être le même ; il n'est pas nécessaire
pour cela d'avilir fa façon d'écrire ; on
peut se monter fur un ton épique & le
soutenir. Par exemple , si j'ose me citer/
je me rappelle que , dans un souper avec
quelques gens de Lettres , j.e m'avífai de
dire que je parodierois aisément la
Hentiade entière sur M. der Voltaire' lui-
même ; qu'au lieu du siège de Paris ce
fetoit le siège du Parnasse ; que les au
teurs célèbres du dernier regne & dé
delui-ei y joueroient un grand rôle , &
remplaceroient les guerriers qui com
battent pour Henti IVt &c , &c , &c.
On rit de cette idée en niant la poísibi-
»7<> An nÉ B
lité de l'exécurion ; pour faire voir le
contraire , je récitai les vers fuivans.
Rouffiau rimoit encore , & ses mains hicer
taines
De Pégase cToufflé Jaissoient flotter les rênes
Ses esprits languissoient par l'eiil abattns j
Ou plutôt en effet Roujseau ne riraoit plus.
Ge n'étoit plus ce Chantre, envitonné de gloire,
Tout couvert des lauriers des filles de Mémoire,
Dont la Motte en tremblant regardoit les pro:
grès,
Et qui de fa patrie emporta les regrets , &c.
Les Grecs s'amusoient beaucoup de
la Parodie , fur tout de U Dramatique.
Les Latins , à leur imitation , s'exercè
rent à parodier. II ne nous reste des uns
& des autres que quelques fragmens,
qui ne sent pas fuífisans pour nous faire
juger de leurs taleus dans ce gente j mais
s^otis pouvons nous en fier á eux , fur-
tout aux premiers , pour la bonne plai
santerie. .
Nous sommes fans contredit le peu
ple moderne le plus heureux en Paro
dies ; nous en avens de charmantes de
toutes les espèces & fur tous les tons,
Parmi les Dramatiques , Agnès deChaií.
lot , Parodie d'Inès de Cajlro , _ tienti
Litt írai ri. 17V
vec raison le premier rang. Il en est
r autres qui font très ingénieuses , Sc
]ui peuvent encore servir de modèles.
_'eíí dommage que dans ces derniers
temps on ait perdu de vûe le caractère
de cet agréable genre d'écrire , & qu'il
ait dégénéré comme tous les autres ; la
critique sine, la simplicité naïve , la
gaîté décente , la diction noble même
dans le sujet le moins noble , les plai
santeries délicates , qualités qui consti
tuent la bonne Parodie , ont été rem
placées par la satyre amère , par 1 ex
pression basse , par les plates bouffonne*
{tes, par les équivoques grossières , par
Tobscénité révoltante. ,,«,
La Petite IfhigcnU , Parodie de la
Çrande , jouée avec succès aux Italiens
au mois de Juillet de l'année dernière,
imprimée à Paris chez la veuve de Lor-
tnel & fils , rue du Foin , n'est pas abso
lument infectée des vices dont je viens
de parler. Mais ce n'est pas une vraie
Parodie. C'est la Tragédie elle-même
resserrée en un Acte; ce font les rnj&ief
personnages qui paroillenc fur la scène ;
«n y revoir Thoas , Iphìgén'u , Orefie ,
Pylade , &c ; toute la différence est que
ta Petite remarque ce qu'il y a de plu*
Miv
í^i V A n fr í e
repréhensible dans la Grands , & que le
style tragique est souvent changé en
style familier. Une Parodie dans les for
mes demandoit qu'on appliquât l'intri-
gue à d'autres personnages ; il falloic
imaginer quelque action de la vie com
mune , qui eût ressemblé à la Fable d'/-
phigênie en Tauride , placer la scène
parmi des citoyens d'une condition peu
relevée , faire sortir adroitement les fau
tes & les abfurdités par la façon de
rendre les mêmes pensées & d'amener
les coups de théâtre les plus applaudis ?
car c'est le contraste de voir tout ce fra
cas tragique réduit à une aventure or
dinaire, 8c d'entendre des bourgeois ,
des arrifans,parier le même langage que
des Rois & des héros , qui furprend Sc
cjjui réjouir.
Il y a d'ailleurs , Monsieur , beaucoup
d'esprit dans la Petite Iphìginie , & plu-
ficnts défauts de la Grande y font bien
censurés. Le songe cp2'/phigénit raconte
à sa Suivante est un excellent trait de
critique.
Iclairs , mugisscmens , spectres , pâles flam-
u . ' beaux ;
(Céruissemens, terreur, lieux fuDcbrcs,tombcauxi
Littéraire? 27$
Horreur , bruit souterrern , la terre qui s'en,
tr'ouvre ;
Un fantôme sortant de l'Enfer qu'on découvre,
Abyme , accens plaintifs, poignards , lambeaux
fanglans,
Ombre , crime , remords , effroi , genoux trem
blaus ,
Autel , temple , cyprès , coupable encens ,'•
idole ,
Ou père , ou mère , ou sœur , ou frère qu'on im-
- . mole :
Voilà quclelt mon songe, & tu reconnois-là
L'histoire de tous ceux que l'on a faits déja.
Jphigênie fait bien sentir que le caractère
de Thcas'eA mal conçu , mal dessiné :
Je ne fçais pas d'oà vient ií fe fiir détester ;
Ce Tyran est au fond une bonne personne j
Lorsqu'il fait le méchant, c'est un air qu'il se
donne.
1 Le combat de l'amitié est ici rehduv
plaisamment. A propos de ce combat ,
fû relu ceiui de M. de la Touche. Une
observation qui m'est échappée , c'est
que Pylade ne se rend au frénétique'
Orejîe que lorsque celui-ci lui dit qu'il
va se découvrir â la Prêtresse , & lui dé
voilee tous ses crimes ; Pylade lui ré
pand :-
Ah , quel délire affreux í Quelle rage ennemie i
Achète t-on la mort au prix de l'infamie ?
De toi-même , grands Dieux , porteras- tu Tout
bli
Jusqu'à vouloir mourir dans topprobre avili 1
%.' * • •' , . •
Je cède à ta fureur.
Tes jours me sont encor moins chers que ton
honneur.
Je ne conçois rien à ce langage. Py-
laie. croit donc qu'0re/?e s'est deshonorét
qu'il est couvert à'opprobre & à'insamie ';
malgré cela , il est Ion ami ; c'est pousstr
ï>ien loin laminé. Mais oh est cet op
probre , ce deshonneur , cette insamie ? Il
a tué fa mère ; eh bien , ce n'est pas fa
faute ; Pylade le sçair; Orcjíe le dit lui-
même :
C'est le crime des Dieux ; je n'ai fait qu'oWïr.
11 n'y a là ni opprobre ni insamie. Ce qui
me choque le plus , c'est qu'Iphigénie ,
dans une scène qui précède celle de ce
débat , a parlé avec le plus vif inté
rêt d'Argos , de Mycènes , à'Agamem
non , de Clytemneflre , à'Electre , à'Orefit
lui-même, en faveur duquel elle fait
éclater une prédilection marquée > c'est
lui qu'elle veut sauver , qu'elle veut
Ll T TÌKA1 RE.
?7J
charger de sa -lettre, qu'elle veut faire
partir ; c'est Pyladc qu'elle veut immo
ler. Pour peu que ce dernier fr piquât
de mémoire & deTaisonnement , loirì
d'empêcher son ami de se faire connoî-
tre à la Prêtresse qui a paru si sensible
aux malheurs de toure fa famille , il <3e-
vroit le. conjurer , le presser d'exécuter
ce dessein , comme un moyen prefqu'i»-
faillible de le sauver. En vérité , Mon
íieur , plus je réfléchis fur le plan de M.
de laToucht, moins j'y trouve de sens
& de logique", d'est Un cehos inconce
vable de déraison.
Je reriens â id Pctîtt fyhigiínie qui
cite avec emphase à Thoas les vers fur
laìòi naturelle. 7Wi lui répond :
Une telle Morale avec votre état jure ,
Piêtresse , vous citez trop souvent la Nature,
I P H I G É N 1 I.
On cite ce qu'on aime. ,
Sur ce que Thoas l'aceufe d'avoir tramé
des complots contre lui , elle s'en jus-

Guéns - toi, s'il fe peat, des soupçons que


tu prends ; . .
le Tonlois soukmenticrire à mes parens.
.'v
M vj
i-jé VAn n i m
T H O A S.
La chose est toute simple : étoh-ií nécessaire
D'avoir tant de finesse, & d'en faire un myf*
tèreî
Taurois, si vous m'euflíez dit vos petits secrets,'
Fris foin de vous donner un couder tout ex»
près.
, • 0 r m ,
Ob font ces étrangers î Répondez en, deux
mots.
IfhigÍhii."
Tu devroìs le fcavoir j. un vil tyran quî trem
ble
Devroit en espions être mieux , ce me semble?
* • • » ,
Mais chez toi tu demeures :
Pourquoi faire .' Dis moi :
T H o A f.
J'ai dormi vingt-quatre heures.
Orefie paroissanc devant lui le traite auflì
mal que fa sœur.
Tú n'es qu'un plat Tyran dont la fureur oisifs
Joint à l'emportement une action tardive j
Tu menaces toujours fans rien effectuer.
Pis x pourquoi reviens- tu ?
Iphigénib.
Pour fe faire tUtj-
títTàÈ.Ailtì. 177
rjÊrbas annonce l'atrivée des ennemis :
sauvez-vous , S'il se pcot , Seigneur , jdcr la ba-j
garrcj
Ce Palais est rempli de farouches soldats,.
T K O X s.
D'oiì diable soitent-ils ì
Arias.
, le ne le comprends pas;
Thoai , avant que de réprimer la révolte»
veut immoler Orestt de fa propre main.
Fy íade se montre í
Je viens a point nommé punir tes cruautés $
Reconnois un Héros ; meurs , Tyran.
T h o A s.
Arrêtez }
íaree que je fuis bon , faut-ií que l'on me tue ?
Tenez , arrangeons-nous ; emportez la statue ;
Laissezrmoi: vivre en paix j partez , tout est
d'accord
Ensanglanter la scène , oh ! c'est un peu trop
fort.
U n'y a donc point de sang répandu ;
& la pièce finit gaîment par un Trio
comique à'Iphigime , à'Orejîe & de
Thoas, Je le répère , Monsieur , cette
Fctite Iphigcnìc est très-ihgénieuse , 8c
décèle beaucoup de talent dans l'auteur,.
quel qu'il soit*
x-j% z' A X N É E

Autre Tragédie d'/phigénie en Taurldt,

Au milieu du cours triomphant de


l'Iphigénie de M. de la Touche , on vît
paroître, Monsieur, non fur le Théâ
tre , mais fur le comptoir de plusieurs
Libraires , une autre Iphigénie en Tau-
ride par M. Vauhmrand , Avocat en
Parlement. Il y a dix à douze ans qu'elle
fut présentée aux Comédiens. Ils en pa
rurent contens, Sc firent espérer à lau»
teur qu'ils la joueroient; mais fur 1»
préférence donnée à des pièces posté
rieures à lá sienne , il k retira de leurs
mains , & l'eHferma dans son porte
feuille. Le fuccès de M. de la Touche a
réveillé fa tendreíse paternelle ;il a jugé
à propos de faire imprimer son ouvra
ge, qui lui fáit honneur à plusieurs
égards, & qui ne doit point être con
fondu dans la foule des Drames que le
Public croit mauvais parce qu'ils n'ont
pas été représentés. Ce n'est pas qu'il n'y
ait de grands défauts dans cette Tragé
die , trop éloignée de la simpliciré à'Eu?
ripide, si admirable, fur - tout dans ses
trois premiers Actes ; car les deux der
niers , â dire vrai , font médiocres -, les
Littéraire. 179
ressorts font des machines , telles que les
Anciens en employoient , bonnes pour
notre Opéra. Je fuis fâché que M. Fau-
Bertrand fafle concevoir à Thoas le des
sein d'épouser Iphigénie. Ce mariage est
tout à fait inutile au fujet , & M. de la
Touche a fait très- sagement d'en écarter
toute passion , réelle ou politique, étran
gère aux mouvemens de la nature & de
V amitié. Je n'aime point encore dans
son rival le combat de l'amitié ; il n'est
point assez fondé. Orefie se déclare cou*
pable d'un parricide ; il est condamné ;
auffi-tôt le généreux Pylade se dit Orejle.
C'est précisément la même chose que
dans M. de la Grange ; mais il a traité
eette héroïque imposture en homme de
génie ; il établit dans son premier Acte
que l'oracle a prédit à Thoas qu'il péri
rent par la main d'un Grec appelle
Orejie ; il importe donc au Tyran de
sçavoir lequel des deux amis est vérita
blement Orejie. M, Vaubtrtrand ne fait
point cette fupposition ; ainsi Thoas n'a
aucun motif pour démêler la vérité ; il
lui est indifférent que l'un ou l'autre
soit Orejie ; il joue un rêle inutile au
milieu de la dispute , qui se passe en sa
présence , te ii prend un peu tard It
xio . l\A it ir.Ê &.
seul parti qu'il avoit à prendre, ce lui -dé
faire périr les deux étrangers , & de ter
miner ainsi ce vain débat. De plus, la
reeonnoifïance à'Orefie & ét/phigénîe,
qnoiqu'asiez bien préparée, manque son
effet , & n'est point pathétique. Mais on
doit sçavoir gré à notre auteur d'avoir
fait de son Tkoas un Prince fourbe &
sanguinaire ; par-là il mérite mieux la
mort que le Thoas de M. de la Touche.
Le dénoûment . commun à la- vérité , est
aussi mieux amené. Le spectateur est
prévenu qu''Oreste & Pylade sont arrivés
en Tauride avec une élite de braves sol
dats , & que les habitans de cette con
trée font des barbares qui ne sçavent
point la guerre. Moyennant cette pré
caution , le spectateur n'est point étonne
que les Grecs battent les Scythes, & que
Thoas t qui court au danger , soit tué
dans la mêlée. A l'égard du styie , il s'en
faut bien que celui de M. Vaubertrand
soit fans reproche ; on y trouve un grand
nombre de vers foibles , mal tournés,
prosaïques ; les fautes du langage y sont
même fréquentes ; mais , en général , fa
pièce est beaucoup mieux ecrite que
celle de M. de la Touche ; il y a des en
droits que lès maîtres de la scène ne
Littéraire. 181
désavoueroieiit pas tout à - fait. Thoas
dans les vers íuivans me paroîc bien ex
primer son humanité feinte
Croyez que je vous plains , malheureux étran
gers .
Du Ciel qui vous poursuit la volonté fans doute
De ces tristes Etats vous fit prendre la route.
Un Dieu vengeur habite en ces climats cruels j.
II veut être honoré parle fane des Mortels;
Nul étranger n'aborde en ce fatal Empire
( Soit que le hazard feut à fa perte conspire ,
Soit que quelque deísein y dirige ses pas)
Que la voix de ce Dieu ne dévoue au trépas.
Mous souffons, corame vous, du coup qui
vous accable.
Mais des oracles saints c'est Tordre irrévocable;
Montrea- vous en mourant , puisqu'il vous faut
mourir,
Dignes des Dieux à qui votre sang va s'offrir.
OrejicÌQi répond avec fermeté r
Loin d'accabler mon cœur , cet arrêt me fait
grace ;
Du fardeau de la vie , impatiente & lasse ,
Mon amedès long- temps cherche à fe dégager;
Je verrai fans regret vos Prêtres m'égorger
A l'autel de ce Dieu qui commande le crime -,
-Mais ee doit être assez d'une feule victime ;
Mon ami ne doit pas , avec moi condamné ,
Au pied du même autel tomber assassiné :
Sans me plaindre du Sart je cesserai de vivre i
Si du fer des bourreaux mon trépas te délivre
Ore/le s'écrie en embrassant, son ami ;
xlt L'ANNàE
C'est moi qui t'en traîne au supplice.
Ciel!....
Pylade ne lui répond qu'un mot ; mais
que ce mot est fublime par le senti
ment l
Nous mourrons ensemble ....
J'ai vû peu de scènes aulíì pathétique*
nient écrites que celle des deux atn«
devant Iphiginie , lorsqu'ils se disputent
la douceur de mourir l'un pour l'autre.
Iphigtnie les arrête en disant :
Cessez ces vayw débats dont l'araitié- seit
gloire :
A qui d'entre vous .deux que restât la victojre,
Pensez-vous que ma main, soumise à secte loi,
©Immoler l'on de tous pût accepter remploi i
fctoi, jc présiderais à ces horribles fêtes !
Du funeste bandeau je parerais vos têtes !
Je plongerais.. .... Plutôt tombent fur moi mes
coups 1
Pylade.
Pouvez- vous un moment balancer entre nous,
Cruelle?
IniiGÉNiJE se jcitant dans les bras
d'Oresie.
C'en est trop , ma eonstance succombe..,..
Mon frère 1. ..
Or este lui prenant la main.
Laiísez- moi descendre dans la tombe;
Je trouverai la paix dans le sein du trépas.
Que je l'obtienne
Ll T T É H 41fi. E. 2S}
IphigÉnib se relevant avae fureur.
Non , tu ne l'obtiendras pas ;
Non, tu n'obtiendras pas cette paix qui te
flate } , -i- r . : .
II eít temps qu'à tes yeux mon désespoir éclate;
Barbare , que t'a sait ta malheureuse sœur ; .
Qui te porte à vouloir lui déchirer le cœur t
Pourquoi.... " 'f-i'i i -« . '.;
- -' O r e s t b. -
Considérez Phorrcur qui suit ma vie
t.es tourmens inouis dont cire est poursuivie ,
Le désespoir affreux qui dévore mes jours ,
Bt par pitié daigneren terminer le cours.
Songez à mes forfaits , à ce qu'a fait ma rage A
À cette nuit horrible, où le sang, le carnage,
Le meurtre de mon père aigrillant mon cour
roux ,
Au sein qui m'a nourri conduisirent mes coups.
Peignez - vous votre mère en ee moment fu
neste ,
Qui dans son assassin reconnoissant Oreste ,
N'osoit me reprocher mon crime & íon tré-
. . pas ,
Qu'en m'appellánt son fils , cn me tendant les
< . bras!
Soyez fa fille enfin , &c.
Ses remords redoublent au souvenir
de sa mère ; il s'écrie pour achever ce
tableau tragique & le plus terrible qui
fut jamais :
Ma mère ! Je la vois qui sortant des tom
beaux
Vient pour me préparer des supplice*. nouveaux*
i84 VA* bit
Elle tient ce poignard impie & parricide }
Cet horrible instrument de ma rage perfide ;
Ce témoin Dieux , son sang dont mon bras
fut baigné ,
Coule encore , & murmure à ma vue indigné.
Mais quelle affreuse nuit sut ces lieux répan.;
duc
Vient ravir ces objets à mon ame éperdue !
Tout s'éclipse... Tout fuie... L'Enfer s'ouvre....;
J'y voi
Les toutmens , les bourreaux qui n'attendent
que moi .
Eh bien , j'y dttscendtai Quels éclats de ten-
. . nerre
Sous mes pas cbanceíans semblent bri fer Ja terre!
Et quel jour pâlissant vient encore à mes yeux
Pxél.enter.... Où fuirai-je O Dieux , terribles
Dieux i
Joignez , pont égaler le châtiment au crime,
Et le feu de la foudre & celui de l'abymc :
Fermez-moi pour jamais les asyles des morts ;
Augmentez mes tourmens , redoublez mes re
mords ;
Mais cedez de m'offrir ce spectacle effroyable.
O ma mère, à ton fils fois moins impitoyable,
Et de ce même fer , teint encor de ton sang,
Du sang de ton bourreau viens épuiser mon
flanc;
Viens, déchire mon cœur, que ta main me dé
livre
Du poids de mes forfaits & de lliorreur de vi
vre.
Je bénirai .. . Tu fuis , tu t'arraches à moi ;
Que la terre au moins s'ouyre , 6c m'abyme
•vefitoi. u : . .....
L I T T É RAI JIE 285
. Mânes de Sophocle 8c à'Euripide , que
vous devez être flattés 1-Vous donnez du
génie à tous vos imitateurs ; c'est par
vous seuls qu'ils trouvent le grand , le
pathétique du Théâtre ; & tant de traits
empruntés de vos écrits vous immortalir
feront autant que vos écrits mêmes.
' Lettre à M. Friron.
En lisant , Monsieur , l'article de vo
tre Annie Littéraire, où vous rendez
compte des Mémoires pourservir à l'His
toire Universelle de l'Europe, ôcc , par le
Père d'Avrigny , Jéfuite , * j'ai été fur
pris qu'il estayât de diminuer la confian
ce que méritent les Mémoires du Baron
de Sirot , par une observation ironique
au fujet du chapeau du Roi de Suède
Gustave-Adolphe. Je crois ne pouvoir
mieux réfuter certe critique qu'en met
tant le passage du P. d'Avrigny que vous
rapportez, à côté de celui du Baron de Si
rot. Voici comme ce dernier s'exprime
p. 1 26 de ses Mémoires imprimés à Paris
chez Barbin en 1685 , 2. volumes in 12.
II parle du Roi de Suède, » Je faillis ,
m dit il, à le tuer ,& ce Prince me pensa
» rendre la pareille ; car , comme j'avois
»tué un Cornette de ce Régiment, je
}' Voyez I''AnnULittirtírt 17J7 1 T« VIII p. 1 jl.
€ A n y É s-
» Iut voulus oter la Cornetre qu'il por-
,,toit, & le Roi de Suède, qui venoitde
» la mêlée , voyant ce Cornette par terre
» & le deííein que j'avois, au lieu de
» prendre un petit sentier qui le condui-
n soit fur le bord du lac , il s'approcha
» de moi , & me donna un coup de c*-
» rabine dans l'épaule droite , me la
» croyant donner dans la tête; mais,
» me sentant traiter d'une si bonne fa-
» çon , je pris un de mes pistolets que je
n n'avois pas encore tiré , & , lui pensant
m aufli donner dans la tête, jeneluibro-
» lai que ses cheveux, & le branlement
» de tête qu'il fit au passage de cette bal-
»le, fit tomber son chapeau par terre.
n J'avois de hazard un valet de chara-
» bre, qui m'avoit fuivi en ce combat,
» lequel s'étant fourré un peu avant dans
» ta mêlée , son cheval avoit été tué sorts
«, lui , & , comme il vouloir prendfe ce-
» lui de ce Cornette que j'avois rué, le
n chapeau du Roi tomba par terre ; il le
» ramafla , & me le donna après le com-
n bat. » Il s'en faut bien que le texre du
P. iAvrigny soit conforme à ce récit.
» Le Baron de Sirot , dit-il , rapporte
» qu'ayant été manqué d'un coup de ca-
» rabine que lui tira le Roi de Suède, il
» déchargea Ion pistolet fur ce Priace
Littéraire. jg7
*, sans le connoître ; qu'il lui brula les
»> cheveux , & que le mouvement de tête
m que fit Guflavt au passage de la balle
«fit tomber son chapeau. Sirot s'en sai-
» fit, le porta , fie les Officiers Suédois
» prisonniers ne purent le voir après la
» bataille fans verser beaucoup de lar-
y mes , dans la peníée que leur Prince
» étoit mort. Il falloir que ce chapeau
» eût quelque chose de bien singulier ,
» puisqu'un Officier de la conséquence
» de l'auteur des Mémoires avoit pris la
» peine de le ramasser dans le temps mc-
» me d'une bataille. .,
Ne seroit-on pas en droit de deman
der bu P. csAvrigny plus d'attention
dans ses lectures , plus de fidélité dans
ses citations , plus de réserve dans ses
critiques. Le but de cet auteur a été de
décréditer les Mémoires particuliers ; il
peut avoir raison à bien des égards ;
mais il ne devoit pas confondre les Mé
moires du Baron de Sìrot avec ceux de
Vordacòc de Sandres. Cet Officier , qui,
a force de belles actions , étoit parvenu
au grade de Lieutenant-Général des Ar
mées du Roi dans un temps où ce grade
étoit fort rare , étoit un Gentilhomme
d'un nom très -connu en Bourgogne Sc
dans d'autres Provinces. H étoit de la
i88 ÏJlTNÉB LlTTéRAIRZ.
Maison de Leflous, qui se prétend istue
de celle del Toso d'Italie , donc une
branche établie en France a poísédé de
puis prés de trois siècles des terres en
Bourgogne. Le grand Coudé honorait
de son estime M. de Sirot, dont il avoit
reconnu la capacité à la célèbre & glo
rieuse journée de Rocroy. Une blessure
considérable ayant mis , quelques années
après , ce brave Officier hors d'état de
servir , il se retira dans ses terres , revit
& corrigea Ces Mémoires qu'il deftinoirà
l'instruction de son fils. Ce fils mourut,
& la Comtesse de Pradine fa fille fie im
primer , après la mort de son père & du
vivant de ses contemporains , les Mi-
moires en question. L'ingénuité avec la
quelle i'auteur parle de lés propres fau
tes, ne permet aucun doute fur ce qu'il
dit des différentes actions de guerre où
jl s'est trouvé 5 enfin , si l'on doit ajou
ter foi à quelqu'un , c'est à un Gentil
homme plein d'honneur , ancien Offi
cier , connu , estimé de ses Rois , &
l'homme de confiance de ses Généraux,
lorsqu'il n'a écrit que pour son fils ,
fans avoir jamais pensé qu'il seroit im
primé.
Je fuis , &cc,
A Pa/is, ce 10 Septembre 1758.
L'ANNÉE

LITTÉRAIRE.

LETTRE XIII.
Œuvres Dramatiques d'^ípojlolo Zeno
traduites de l'Italien.
APofiolo Zeno , Pcëte Italien rrès-
jsl célèbre de nos jours , né à Venise,
descendoit , Monsieur , de ces ancien
nes familles Patriciennes que les Véni
tiens avoient envoyées dans l'ifle de
Candie pour y former une Colonie*
Après la prise de cette Ifle par les Turcs,
toutes ces familles se trouvèrent ruinées
& dispersées. Celle à'ApoJlolo Zeno né-:
gligea de le faire inscrire fur le Livre
d'or dans le terme prescrit par les loix.
Notre Poëte , par cette omission fatale,
perdit ses droits de noblesse , & pafla
fes plus beaux jours dans cette indigence
qui dégrade toujours l'esprit , le res
serre, & , si je puis le dire, fait rougie
AH. 1758. Tome F. N
ÎÇO Z' A N N É F.
la nJture, qui semble se plaire à outra
ger les taler.s dans ceux qui les possè
dent- dpostolo Zcno lutta contre sa mau
vaise destinée , & fuivit son goût pour
les Lettres. 11 sollicita un emploi à la
Bibliothèque de Saint-Marc ; la fortune
continua de le psrséccaer ; on lui pré
féra un concurrent fort au deísous de
lui. Cet exemple est tous les jours répété
fous nos yeux. Apoflolo Zcno-quitta le
lieu de fa nailsance, & passa en Allema
gne , où l'Empereur Charles VI l'accueil-
lit avec distinction. Il obtint la place de
Poëte & d'Historiographe de Sa Majesté
Impériale ; il oublia ses malheurs , jouit
d'un état aisé , le mérita par un grand
nombre de travaux qui firent honneur
à ses taleris , & finit comme un Sage,
après avoir vécu comme un Poëte 8c
comme un Courtisan. Il se retira dans
fa patrie , se cachant à sa propre répu
tation , éprouvant que le vrai bonheur,
si le bonheur peut être permis à l'hu-
manité , est de vivre dans le sein de
quelques amis, 8c d'y attendre tranquil
lement la mort ; elle vint le saisir dans
une extrême vieillesse , regretté des gens
de Lettres & des honnêtes gens. On
ignore la date précise de sa naissance &
LlTT É R AIRE. 191
tîe sa fin ; on sçait seulement qu'il n'y a
pas plus de six ou sept ans qu'il a cessé
de vivre. II laissa par son testament sa
Bibliothèque , qui étoit considérable , í
la Maison des Jésuates de Veniíe, Con
grégation différente de celle des Jésui
tes. Le Fondateur des Jésuates est Saint
Jean Colombin , qui avoit toujours le
nom de Jesus à la bouche. Leur Institut
fut approuvé en 1567 par le Pape Ur
bain \ ils furent habillés d'une tunique
blanche serrée d'une ceinture de cuir ;
on les mit au nombre des Ordres Men-
dians ; pendant plus de deux siècles ils
n'ont été que Frères Lais ; ce n'est qu'en
1 606 qu'ils obtintent la permiísion de
recevoir les ordres sacrés. Ils s'occu*-
. poient dans la plupart de leurs maisons
à la Pharmacie ; d'autres faisoient le
métier de distillateurs , & vendoient de
leau-de-vie •, ce qui les fit appeller en
quelques endroits Pères de L'eau de vie.
Le Pape Clément IX les fupprima est
1 668 ; mais cette Congrégation fubsiste
encore aujourd'hui à Venise. Un Jé-
Juate fit , par reconnoissance , l'oraison
funèbre à'Apoflolo Ztno.
Les talens de cet illustre auteur ne
se bornèrent pas à h poesie Dramatique.
Nij
19l L' JXXÉE
II fit dans fa jeunesse plusieurs pièces
fugitives en vers & en prose , & un poe
me fur la ville de Modon dont les Véni
tiens s'emparèrent , lorsqu'ils firent la
conquête de la Morée. Ce poëme étoic
très- médiocre. Zeno en convenoit lui-
même dans un âge plus mûr ; un de sel
amis lui disant qu'il avoit un exem-
plaire*de-*e.t écrit , il lui répondit
qu'un pareil ouvrage ne méritoit pas
d'occuper une place dans le cabinet
d'un homme de goût; il lui fit promet
tre qu'il le jetteroit au feu. Ztno sot le
premier fondateur de l' Académie degli
Animofi , des Courageux , pour s'oppo
ser au mauvais goût des Concttù & des
faux brillans qui étoient fort en vogue
en Italie dans le dernier siècle. Il mit au
jour les Vies des Historiens & Orateurs
de ta République de Venise , & le Journal
des Sçavans d'Italie, dont lui seul a
donné vingt volumes. Ces ouvrages font
très- estimés. Dans les dernières années
de fa vie il revit le Traité de Monsignor
Fontanini fur XEloquence Italienne, y
fit des corrections , & en publia une
nouvelle édition. Il refondit aussi tou
tes les dissertations qu'il avoit d'aboid
données par forme d'additions & d'ot*
Littéraire. 19}
servations fur Foffìus ; elles ont été ras
semblées & imprimées séparément en
un volume z/1-40. On a encore de lui un
grand nombre de Lettres qui ont été
rendues publiques en trois volumes.
Mais c'est comme Poëte & Poëte Dra
matique qu ' Apofiolo Zeno se présente
ici à notre examen. Sa première com
position théâtrale est de l'année 1695 &
la dernière de 1737, il en avoit déja
composé 27 en 17 15 qui jouiíïòient
d'une grande réputation 5 depuis il en
fit 19, fans compter les Oratorio qu$
font au nombre de 17 , espèces de piè
ces saintes que l'on chante en Italie &C
en Allemagne aux grandes Fêtes \ les fu
jets font tirés de l'Ecriture Sainte. Nous
en avons eu un estai dans notre langue à
notre Concert Spirituel. Ainíi le Théâ
tre de Zeno monte au nombre de 6}
Drames ; les uns font dans le gente de
la Tragédie , les autres dans celui de la
Comédie, ceux-ci dans le Pastoral,
ceux-là dans ce gente mitoyen qu'on
nomme Comídie-Hcroïque , le reste dans
le sacré. Tous ces ouvrages ont été im
primés à Venise en dix volumes i'/z-8°
en 1744. Les sept premiers Tomes con
tiennent trente six Opéra; le huitième,
194 E A N N Ên
les dix sept Oratorio , le neuvième & le
dixième dix autres Opéra dont les cane
vas sont de Zeno , 5c les vers en partie
du Docteur Pietro Pariati , Poëte de Sa
Majesté Impériale.
M. Bouchot, Professeur en Droit ,
qui a entrepris la traduction de ces œu
vres Italiennes , ne donne aujourd'hui
que deux volumes in 1 1 pour essayer le
goût de la nation ; ils se trouvent à Pa
ris chez Duchesne, Libraire , rue Saint-
Jacques. Mérope , Nitocrìs , Papirìus Sc
Joseph , font les quatre pièces renfer
mées dans le premier Tome.
Après Œdipe , Mérope est , je croîs ,
le fujet qui a été le plus souvent mis fut
la scène & parmi les Grecs , & parmi
les Italiens , & même parmi nous, fous
des noms différens à la vérité; ce qui
n'empêche pas que ce ne soit par- tout
la même intrigue & les mêmes situa
tions. Il n'est pas étonnant que les poe
tes soient revenus tant de fois fur ce
fujet touchant & pathétique; en y tra
vaillant on eP: presqu'aflûré du fuccès.
Mais je ne sçais s'il y a un grand mérite
pour les auteurs à faire répandre nos
larmes par des ouvrages qui emportent
- avec eux , fans le charme même âú
Littéraire. 195
vers, le don d'attacher & d'attendrir.
Dans la Tragédie òìApcflolo Ztno qui
fur représentée à Venise en 1 7 1 1 , Mé
tope est accusée d'avoir fait mourir Cres-
sonte. Un jeune étranger, qui , sous le
nom de Cléon, cache Epìtìde\ fils de
Mérope , est à la Cour de Polisonte on
ne sçait trop pourquoi. Il y a une Argie,
maîtresse à'Èpitide , personnage allez
glacial. Polisonte est un tyran mal-adioìr,
comme ils le font dans presque toures
nos pièces Françoise , fur- tout depuis
quelque temps. Epìtide se découvre à
Mérope ; il lui dit qu'elle est sa mère ,
elle s'obstine à ne pas le reconnoître
pour son fils ; ce qui répand un froid
mortel fur les scènes fuivantes. Cette
pièce d'ailleurs est remplie de romanes
que; ce n'est pas ce beau simple de la
Mérope de M. de Voltaire , qui seroit
une de nos premières Tragédies, s'il ne
lui manquoit un cinquième Acte. Il y a
néanmoins du génie , de l'intérêr , des
scènes dans la Mérope Italienne , qui ce
pendant est bien au deísous de celle du
Marquis Maffei. Je crois même que le
tôle de Mérope , plein de chaleur dans
Ztno , a été relu plus d'une fois par M.
de Voltain.
N iv
35><í L' A N H È B
Nitocris, Reine d'Egypte, est célèbre
dans l'Histoire par ses vertus & par fa
beauté. C'est la première femme , dir-
on , qui ait porté le sceptre. Elle fie
construire une de ces pyramides , pla
cées au rang des merveilles du monde,
& un vaste souterrein. Elle regna après
Amtnophii son frère dont elle vengea la
mort ; on ne voit point qu'elle ait jamais
voulu se marier. Mirtét lui fuccéda.
C'est là- dessus qu'ApoJiolo Zcno cons
truit la fable de sa Tragédie. Afirtée ,
Général des troupes Egyptiennes , entre
les armes à la main au Palais de Nito-
crisj il vient pour sauver Émirent , qu'il
aime, du danger qu'on lui a dit qu'elle
couroit. Emirent est sœur de Nitocris.
Mictrìn , autre Général , rassure Minée ,
& lui promet que Nitocris ignorera sa
rémérité. Il est bien singulier qu'une
Souveraine dans son Palais puifle ne pas
fçavoir un pareil attentat , & que le cou
pable reste inconnu , voilà de ces fautes
que nous ne pouvons pardonner. Un
Rate/h , Prince issu des anciens Rois
d'Egypte , veut perdre Nitocris & attirer
à son parti Minée ; celui-ci résiste à ses
insinuations , & reçoit avec mépris ses
offres d'amitié. Nitocris avoue à ///»-
LlTTÉRAIRH. XpJ
phis son confident qu'elle aime Minée -,
elle desireroit qu'il fût instruit de son
amour , & cependant elle a résolu de le
laisser maître de son cœur ; elle sçait
c^x Emirene est l'objet des tendres senti-
mens de Mirtée ; on ne sçait trop ce que
veut Nitocris. Son indécision ne marque
pas une ame fortement occupée de fa
paffion ; enfin , elle donne Micerin pour
époux à Emirene. Le premier Acte finit
par le désespoir de Minée.
Ratefès est le meurtrier à'Amtnophis -y
il a en main un billet que lui a remis
Nitocris qui preste le fupplice de l'astas-
lìn de son frère. Ratefes prétend qu'il
prouvera que c'est Mirtée qui a tué le
Roi , & cela , parce que le meurtrier d'A-
menophis a dû seul ajjìéger le Palais au
milieu des ombres de la nuit ; l'un efi uns
suite de l'autre : mauvaise logique, La
Reine paroît -y Ratefès dit que l'astastuï
de son frère est trouvé , & qu'il faut
qu'avant que le coupable soit puni »
elle fasse un serment qui lui ôte toute
liberté du pardon. Nitocris fait le ser
ment. Dans le temps qu'elle avoue soa
amour à Mirtée , on vient lui annoncer
qu'iL est lui-même L'assaffia da feu;
Roi. Nitocris le croie très-légèrement-j,
298 L' Â N N í B
Minée est desarmé ; Nuocris ordonne
qu'on dresse l'arrêt de sa mort ; il est
environné des Satrapes astembíés » on
vient faire part de fa condamnation à
Nitocrìs ; on ajoute que Minée demande
à lui pirler j elle ne veut point lui ac
corder cette grace ; Imophis parle en fa.
faveur ; elle consent à le voir y on ap
porte l'arrêt de mort à signer à la Rei
ne. C'est Raiefìs lui même qui le pré
fente ; il emploie tout ce que peut lui
inspirer sa politique abominable pour
empêcher Nitocris de faire grace. Minée
paroît dans le moment; certe scène est
admirable , & produit un ester éton
nant. Minée fc justifie) Nitocris déchire
arrêt.
Au troisième Acte Raiesès excite un
soulevement. Voici une belle image du
serpent dans un air que chante Raieses.
»N'as tu jamais vû pendant la chaleur
" du jour un serpent dormir replié fur
» lui-même , se réveiller ensuite , & s'a-
» giter ì Ce repos n'a fait qu'augmenter
,, fa rage & son venin ; il déploie au fo-
» leil le volume immense de sor. corps;.
» ft gueule lance trois dards ; il lève fa
» tête, & la tourne de toutes parts; il
» siffle , & l'herbe autour de lui fe des-
LlTT^áHAIÈE. 299
m sèche il infecte l'air qui ['environne.
Le peuple demande la tête de Minér.
La Reine veut le défendre contre tous
ses ennemis. » La crainte ni les mena-
«ces, dit- elle, ne me rendront point
» criminelle. Je tiens ici la place des
» Dieux ; je fuis Reine tant que la Juf-
" tice siège avec moi fur le trône ; mais,
» si je permets que l'innocence soit li-
» vrée au fupplice , de Reine que je fuis
»je deviens un tyran. •> Mince, pour
appaifer le tumulte, a repris ses fers \ il
écrit à la'Reine ; il. la prie de l'abandon-
ner à fes ennemis , pourvu que fa mort
rende le calme à l'Empire ; cette scène
est très- belle. Nìtocris ordonne qu'on"
retire Minée de priíon , & qu'on le faste
sauver par ce vaste souterrein qu'elle a
fait construire. Minée paroît, & trouve
qu'il seroit lâche à lui de chercher son
salue dans la fuite. Il a un rendre entre
tien avec Emirene ; enfin , Monsieur , il
va combattre Ratejls qui se tue lui-mê
me j Minée revient vainqui ur au Palais
de la Reine qui sacrifie son amour, &
veut bien que son arnant épouse Emi
rene : vertus outrées & toujours dé
placées au théâtre. Comment une fem
me qui aimoit il y a un moment un
homme à la fureur, peut-elle tout cTun
coup se vaincre , & le cédtr à sa rivale ï
Telle est la p.èce d' Apojlolo Zeno, re
présentée à Vienne en 1722. Nous con-
noilíons deux Tragé Jies fous le même
nom , données fur notre Théâtre -f l'une
de du Ryer jouée en 1649 , imprimée
en 1650,1a seconde d'un au'eur anct-
ny tie jouée sans fuccès en 1 6 8 $ , & non
imprimée. La Nitocris de du Ryer , ou
vrage foible & languissant , n'a aucun
rapport avec celle de notre pbëce ; elle
porte uniquement fur l'incestitude où
se trouve cette Reine de fuivre son
amour, qui 1 attache à CUodatt , ou la
gloire qui lui défend de 1 écouter. Il 7 a
dans le second Acte une situation très-
délicate. Nitocris , qui a deflein de nom
mer un Roi, demande lavis à'Axianet
Princeflc des Mèdes , & à'Aicine, Prin-
ceste d'Alsyrie. Axiane, amante de CUo
datt , insiste fur la haute naiflance à' A
raxe ; Alcint , qui aime Araxt , fait var
loir , au contraire ,. le mérite personnel
de CUodatt. Ztno a puisé dans une
source Françoise plus féconde &c plus
heureuse. Sa Nitocris est faite évidem
ment d'après notre Comte d'EJstx par
Thomas. CorruiUt. Je ferois voir , s'il
ZlTTÈRAI&EÌ JOÍ
ctoìt néceíîaire , une reísemblance pres-
qu'exacte- entre ELiJabtth & Nitocris ,
Emìrìnt & la Duchejjc d'Irion, EJ/èx &
Minée, &c. Il y a dans l'ouvrage Italien
de l'arr, de Tintrigue , de belles scènes*
Mais que cttte copie est au deíïous de
l'original François ! Celui-ci est simple ;
dès le premier Acte l'action marche à
fa fin ; elle est toujours une -, tout se dé
veloppe sans contrainte ; tout découle ,
s'il m'tft permis de m'exprimer ainsi ,
du sein de la vérité où le íujet est puisé;
c'est une de ces statues antiques donc
tous les contours font arrondis , les dra-
. peries jettées négligemment ; c'est , en
un mot , cette belle nature , si mécon
nue & fi barbouillée aujourd'hui,
Je ne nVarrêterai pas long-temps fur
Papiiius, représenté àVtcnneen 1719.
Le fujet est tiré de l'Histoire Romaine.
Papirius , Dictateur & chef de l'armée
contre les Samnites , revenu à Rome
pout confulter l'es Dieux, lailse le com
mandement à Quintus Fabius , Général
de la Cavalerie - & lui défend d'en ve
nir aux mains. Quintus Fabius désobéit j
il prcâîe d'une occasion , & bat les en
nemi': y ii est condanu é par le Dictateur
à pet die la tête , après avoir été battu de
JOZ . 2.' A N N È E
verges ; les Légions le sauvent ; îl s,
rend à Rome ; son père porte sa cause
par appel au Sénat, enfuite dev.mc le
peuple ; enfin , Fabius obtient si grace
du Dictateur , vaincu par les prières des
Romains. Apofiolo Zeno , pour exciter
un intérêt plus touchant, fait Papirie,
la fille du Dictateur , femme de Fabius ;
ce qui produit des scènes heureusement
traitées entre le père & la fille , la fem
me & le mari. L'amour a tant d'empire
fur ce dernier qu'il se jette aux pieds du
Dictateur : est ce là le caractère d'un
Romain J La scène entre Papirius & Fa
bius condamné qui va mourir ressemble
bien à celle que M. de Voltaire a faite
depuis , lorsque Êrutus envoie son fils
à la mort.
Nous avons une médiocre & très-mé
diocre Tragédie de Joseph par l'Abbé
Genefi , jouée en 1710 j ['Oratorio de
Joseph en- deux parties par Apofiolo Ze
no , chanté en 1722 , est encore infé
rieur au Drame François.
Le second volume de notre auteur
présente une Tragédie d''Andromaque ,
Hyrncnêe Pastorale , Mithridate Tragé
die , Sc ['Oratorio dt Jonathas. \J Andro
maque a"Apofiolo Zeno, donnés á Vienne
Lî T T É RAIRE. $0$
en 1724, est un composé de YAndro
maque d'Euripide , de la Troade du mê
me Poëre, d; celle de Sínìque , de l' An*
dromaque Ruine, tk de VHêraclius
da Pierre Corneille. Andromaque cache
ion fils dans le tombeau á'He&or : situa
tion qui dans M. de Chattaubrun a fait
couler nos larmes. » Hector , s'écrie An'
» dromaque feule , unique objet de mort
,, amour , du fond des Champs Elysées
*• où les ombres des héros t'environnent,
» lève Its yeux fur ton épouse , & , tant
» que tu verras la fraude armée con-
» tr'elle , tant que les jours à'Afiyanax
,, seront menacés , guide une mère , &
*, défends un fils. » .#
Air.
» La liberté, mon époux, un Trône,
» étoient les biens dont je jouiíïois j ils
» font à présent le fujet de mes maux ,
» & si la tombe doit couvrir désormais
» le fils qui me reste , on m'entendra
» dire encore que je ne fuis plus mère.
»Qui l'eut dit > Le fils de tant de Rois
» n'a contre h haine & la trahison d'au-
»tre asyle que l'arfreuse obscurité d'un
»tombeau, ni d'autre défenseur que
» l'ombre illustre de son père. »
$04 - l' A n n é e
La scène , quand Ulyffe fuivi de foU
dats demande Aflyanax à fa mère , &
qu'il est près de faire détruire le tom
beau á'ffector , est de toute beauté : en
fin , deux soldats ouvrent le monument;
Aflyanax & Tclcmaque en sortent , Télt-
maqut, fils à'Uty(sc, élevé par Andro-
rtuque fou» le nom d' 4fìyanax. Alors
Andromaque dit à Ulysse : Choisis entre
ces deux enfans 'y l'un d'eux est ton fils :
même embarras que dans Hèraclìus par
rapport aux fils de Phocas & de Maurice,
Cette situation en fait naître plusieurs
autres qui ne sonc pas moins intéreíïan
tes- Celle où Aflyanax est con fuit au
haut de^la Tour pour être précipité , le
désespoir &Andromaque prêce à voir son
fils tomber écrasé fur la pierre , forment
des i nages du plus grand tragique. Cette
même Andromaque , déterminée au cin
quième Acte à se donner la mort en
épousait Pirrhus , achève d'animer l'in-
térêt , 5c présente une nouvelle action »
toujours dépendante de la première.
Andromaque dans . ipoftolo Zen» a plus
de chabur 8c de mouvement que clans
Racine j miis aussi Racine a- t- il une
Hermione , un Pirrhus , que n'a pas le
poete Italien. Bien moins adroit , bien
Littéraire. joj
moins délicat que le poëte François , il
fait trouver ensemble fur la scène son
Hermlont Sc Andromaque. Sa pièce d'ail-
leurs est chargée d'incidens.
La Pastorale á'Hyménée , représentée
à Vienne en 1727 , est extrêmement in
génieuse. Hymènée , fils de Magnìta
qui donna le nom de Magnifie à une
partie de la Trustalie, étoit u:> très-
beau jeune homme j il alla à Eleufis ,
fameux bourg de l'Attique, ignorant
quelle éroit fa véritable condition ; il
paflbit pour être d'ure naiflance obscu
re. 11 nvoit entrepris ce voyage pour
AUj't dont il étoit devena amoureux j
elle étoit fille à'Eumolpe , qui le pre
mier institua des fêtes en l'honneur de
Cérès Elcujlne. 11 n'étoit permis qu'aux -
filles & aux Ministres du Temple d'af-
lìster à ces sacrifices j c'est pourquoi
Hyminée se déguisa en fille pour avoir
occasion de voir Alise i on le reconnut ;
on le condamna à prendre du poison.
Au moment de l'exécution , des Corsai
res entrent dans le Temple enlèvent
Alise , & rendent à Hyminée la liberté,
Celui-ci endort les Corsaires avec un
breuvage , & ramène à Eumolpe les jeu
nes fiUes qui avoient été enlevées. Il
.}0<, Z' A N K i E
obtint pour récompense celle qu'il ai-
moit. En mémoire de cet événement,
les Athéniens ordonnèrent qu'à l'ave-
nir , dans toutes les fêtes nuptiales , on
învoqueroit le nom de YHyménce.
. Vous voyez , Monsieur , qu'il y a dans
ce fujet de quoi faire cinq ou six pièces.
Comment en 24 heures tant d'événe-
mens peuvent-ils arriver coup fur coup î
Cependant il y a beaucoup d'esprit dans
cette Pastorale. Après le Pajlor Fido ,
c'est celle qui produit les situations les
plus heurtuses & les plus singulières;
auffi restemble t-el!e en bien des choses
& même dans les caractères au Paflor
Fido. J'avoue que de tels fujets souvent
font remplis d'agrémens; mais je desi-
rerois que le sens commun ne fût pas
révolté à chaque instant , & qu'il pût se
concilier avec le plaisir que nous procu
rent ces sortes de Drames.
Le Mìthniatt de Ztno , représenté
à Vienne en 1728 , est le même fujet
que celui à'Inès de Cajlro donnée sur
notre Théâtre cinq ans auparavant , en
1723. On y trouve des scènes entières
prises mot pour mot. Il n'y a pas jus
qu'aux Ambafladeurs d'Arménie qui
jouent le même rôle que celui de l'Ara
L 1 TT É R Al &£. J07
baíTadeur d'Arragon dan$ Jnìs. Phar
nace , à qui Mithridate veut faire épou
ser Apamèe , la fille de Laodice , sa fem
me* & belle - mère de Pharnace , laisse
échapper sa répugnance aux ordres de
son père ; allarmes à'Arifìie qui a épousé
Pharnace en secret : voilà bien la pièce
de M. de la Motte. Apamée prie Mithri
date de ne pas contraindre ion fils à re
cevoir fa main : même personnage que
Confiance. II est vrai qu'Apamée est ai
mée du Prince Dorilas ; il y a , par con
séquent , plus de nobleflè , plus de gran
deur d'ame dans Conjiance ; elle aime
Dom Pèdre, bc c'est à force de vertu
qu'elle combat son amour ; il eii fâcheux
que M. d* la Motte- n'ait pas déployée*
beau caractère. Même scène entre Mi
thridate Sc Pharnace que eelle à' Al
phonse tk de Dom Pèdre \ mêmes soup
çons fur Ariflie de la part de Laodice ÔC
de Mithridate ; ici la situation change;
Pharnace , pour justifier Arijtit pref-
qu'aceufée , déclare qu'il est près d'é
pouser Apamée': Le troisième Acte pré
sente un beau tableau. Les Ambaíïa-
deurs d'Arménie & Mithridate jurent ré
ciproquement la confirmation duTrairé
d'alliance entre les deux Couronnes. Au
jo8 l' A *r n i r
milieu de cetre cérémonie , on annonce
à Míthridate que Pharnace vient d'atta
quer le Palais les armes à la main ; en
core une scène de M. de la Motte , celle
d'Inès & le -Eta/n J°i</« l'épée à la main.
Ici c'est Pharnace , & Arijìie qui lui dit
les mêm.'S choses qu'Ines. Míthridate se
montre fuivi de soldats; Pharnace lui
déclare qu'il ne peut être l'époux á'Apa-
mêe\ Míthridate met l'épée à la main,
& s'avance furieux vers Arijlie \ Phar
nace tire l'épée dans un premier mouve
ment , & la laifle tombet par un second
mouvement qui lui rappelle le respect
dû à un père ; ces traits admirables font
bien dans la nature. Arijlie déclare à
Míthridate , comme Inès à Alphonse ,
qu'elle est l'épcuse de son fils ; on la re
tient prisonnière au Palais. Apamèe ré
pond de la vie d' Arijlie , pour laquelle
Pharnace laisse voir toutes ses allarmes j
rette scène est très belle; enfin, Mon
sieur , pour ne pas vous arrêter plus long
temps , vous sçaurez que , par je ne sçais
quels ressorts très-singuliers, il se trouve
qa 'Arijlie, est la fille de Laodice -y & ,
comme elle est prête à boire du poison
que Laodice a mis dans une coupe , elle
est reconnue par fa mère ; ainsi Phar-
Littéraire. jo$
náce est réconcilié avec son père & sa
belle- mère. II y a du génie dans cette
pièce; c'est dommage que limitation
ioit auflì groffière , & qu'on n'y trouve
point le Mithtidate de Racine. , ni le pa
thétique cinquième Acte de M. de la
Motte.
Je ne vous dis rien dcjonathas. Le
célèbre M. Duché a fait fur ce même
sujet une Tragédie sainte en trois Actes
en vers libres , avec des Chœurs , qui
fut représentée d'abord devant le Roi à
Versailles, enfuite à Saint- Cyr en 1 700,
enfin à Paris en 17 14, les Chœurs fup
primés. C'est une pièce médiocre. Le
Jonathas du P. Brumoy , Tragédie Fran
çoise , jouée au Collège de Louis le
Grand & imprimée dans les œuvres de
ce Jéfuite , vaut un peu mieux. Celui
de Zeno , en deux parties , chanté en
I7Z8 , peut servir de pendant à son
Joseph.
Pour ne pas être choqué des défauts
de Zeno, il faut toute l'indulgence que
nous sommes convenus d'accorder aux
Tragédies Lyriques , ce gente comporte
des libertés , des licences , des abfurdi
tés même , qu'il ne seroit pas possible de
paíTer dans des Tragédies proprement
3 io l'Annìe
dites. Les ouvrages de cet auteur font,
en général, un amas confus d'intrigues
entaflées ; il ne fait qu'un seul Drame de
trois ou quatre autres déja connus ; ce
íont, par conséquent , des pièces du se
cond ordre, de beaux membres & point
de corps ; telle est fa manière & celle
de beaucoup d'auteurs Italiens & Fran
çois. Ce n'est pas ainsi que les Grecs ont
composé , &c , depuis ces maîtres de
l'art , souvent Corntille & Racine. Cette
multiplicité d'événemens , d'épisodes,
d'aventures , est la ressource des esprits
médiocres. C'est avec peine que je vois
nos écrivains infectés de ce vice de
charge dans leurs compositions ; auffi
leurs fuccès íbnt ils éphémères ; le Pu-
'blic en revient toujours , & dans toute
chose , à cette maxime fondamentale du
bon sens , si bien exprimée dans le vers
de Boiieau :
Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est ai
mable.
Il se venge tôt ou tard des applaudifle-
mens qu'il a prodigués dans une pre
mière furprise. Que nos jeunes poètes
n'oublient jamais que Timocrau a été
joué plus de quatre- vingt fois de fuite ,
L I T T Ê R A I R E. 311
& que les Comédiens demandèrent e*
grace au Public d'en interrompre les re
présentations , parce qu'ils oublibienc
tous leurs autres rôles ; qu'ils se souvien
nent encore qu'il y a eu deux portiers
de la Comédie écrasés aux assemblées
nombreuses de l'Amour Tyrannique de
Scudèry. Qui est-ce qui corinoît aujour
d'hui Timocratc & L'Amour Tyranni
que ?
Ori peut encore reprocher à Zeno de
ne pas observer les caractères, d'outrer
quelquefois la Nature , à l'exemple de
ses compatriotes , & de donner tête
baissée dans le romanesque , qui mal
heureusement s'empare auffi de notre
Théâtre , & qui nous est amené par la
sureur des situations : fureur à laquelle
on se livre à quelque prix que ce soit.
On fera fur- tout un crime à Zeno de
copier servilement ce qu'il trouve de
bon dans les écrits des écrangers. Les
larcins que je vous ai marqués ne font
pas /es seuls qu'il nous ait faits. Au
reste, quelques uns de nos poetes ont
tendu la pareille à ceux de fa nation , &
à lui-même. Mais il a du moins la
bonne foi de convenir de ses plagiats à
la tête de sesjnèces •, bien différent de
jl2 . L\A N' JV È E
quelques-uns de nos auteurs qui font
des vols manifestes , & qu'on voit enflés
de tout l'orgueilde la propriété.
Toutes les critiques justes qu'on
peut faire à'-Apofiolo Zeno n'aveugle
ront point les connoifleurs fur ses beau
tés. Cet auteur a du feu , du génie , du
fublime , & même du grand tragique.
On peut le comparer à M. l'Abbé Mi-
taflajlo , comme nous comparons Cor
neille à Racine , avec cette différence
que les deux Tragiques François font
fort fupérieurs aux deux Tragiques Ita
liens. Zeno fubit même à peu-près le
fort du grand Corneille ; fa réputation
fut balancée par celle de M. l'Abbé Mi-
laflafio. Ce dernier a plus de graces ,
plus de douceur , plus d'harmonie , plus
du molle des Latins que son prédéces
seur ; mais Apojlolo Zeno a plus d'in
vention , plus de fécondité , plus de vé
rité dans les fujets que M. l'Abbé Mè-
tafìafìo. Oh voir dans le premier une
intelligence de l'art Dramatique , une
force de dialogue , une vigueur de pia-
ceau , que le second ne poflede pas au
même. degré. Je parle, Monsieur, d'a
près les Italiens eux-mêmes. Les juge-
mens d'une nation éclairée fur ses écri
vains
LITTÉRAIRE. Jfj
vains & fur leur mérite , font pour l'or-
dinaireles plus équitables, fur tout lors
que la mort des auteurs célèbres a dissi
pé les nuages de l'envie , de la haine
& de la partialité. Tout le monde con
vient présentement en Italie que , si YA-
rìofìe eft plus poëte que le Taffe, celui- ci
a plus de sagesse, de jugement & de
goût que le chantre de Roland Fu
rieux.
Le Traducteur èìApoflolo Ztno mon
tre beaucoup de talent ; son style a de
l'élégance; il rend son auteur avec gé
nie , & lui donne les graces & l'esprit de
notre langue , sans s'écarter de la fidé
lité , au rapport de quelques personnes
qui ont comparé la version avec l'origi-
nal. On ne peut donc que l'exciter à
nous donner, avec le même goût & le
même discernement, le reste des pièces
de Zeno. J'ose croire pourtant qu'il de-
vroit se garantir des omissions ou des
changemens ; on ne sçauroit trop con-
noître les défauts mêmes d'un auteur
étranger ; ils fervent à nous instruire ;
ce font des obiets de comparaison, ôc
ce n'est peut-être que par la~comparai-
son qu'on peut parvenir à se faire un
goût général , & à mériter les fuffra-.
ji4 V J H $r i m
ges de tcus les hommes & de tous les
lieux.
Je fuis , &c.
A Paris , ce n Septembre 1758.

LETTRE XIV.
Mémoires & Lettres de Henti Duc de
Rohan.
LEs deux derniers volumes des Hom
mes Illujlres de la France font con
sacrés , comme vous l'avez vû , Mon
sieur, à la mémoire d'un seul grand
homme , de Henri Duc de Rohan *. Je
vous l'ai représenté combattant & né
gociant avec la même intelligence ,
la même franchise, tantôt contre son
Roi, tantôt pour son service. Dans le
tableau que je vous ai tracé de ses ex
péditions , je ne vous ai dit qu'un
mot de celle de la Valteline , qui est 1 e-
poque la plus glorieuse de la vie de ce
Héros , & fur laquelle M. l'Abbé Pérau
lui-même ne s'est pas beaucoup étendu ,
* Voyex l' Annie Littirairc 17J7 , Tome VIII paj,
74-
Littéraire. $t$
parce que nous n'avions pas encore les
Mémoires 6- Lettres de Henri Duc de
Rohan sur la guerre de la Valteline , pu»
bliés pour la premiere sois : par M. le
Baron de Zur-Lauben , Chevalier de [Or
dre Militaire de Saint Louis , Brigadier
d'Insanterie , Capitaine au Régiment des
Gardes - Suisses , & Associé- Correspon
dant-Honoraire de i Académie Royale des
Inscriptions & Belles - Lettres : J volu
mes in-ií , á Genève , & à Paris chez
Vincent, Imprimeur - Libraire, rue S.
Séverin. Le sçavant Editeur , à qui nous
devons une bonne Hijloire Militaire des
Suisses , & un ouvrage excellent fur la
guerre, a trouvé trois manuscrits de
ces Mémoires , deux dans la Bibliothè
que du Roi , l'autre dans celle de feu M.
Secousse ; il les a collationnés , en a cor
rigé les fautes , a marqué les variantes ,
s'est déterminé pour la veríion la plus
exacte, y a a jouté des notes historiques ,
critiques , généalogiques , géographi
ques, & les Lettres , les Manifestes , Ieá
Dépêches , tant du Duc de Rohan que
du Roi & des Ministres touchant les af
faires de la Valteline. Cette petite Pro
vince est siruée entre l'Etat de Venise ,
le Milanès , le Tirol & les Grisons ; c'tst
- O ij
jió ì' Année
une grande & belle v^lléí , traversée
d'ans toure fa longueur par Y/idda , fleu
ve qui charrie de l'or.
Les Mémoires du Duc de Rohan , divi
sés en quatre Livres, n'occupent que le
premier volume. Les Valtelins s'étoient
révoltés contre les Grisons leurs maî
tres. Ces troubles fomentés par la Mai
son d'Autriche intérelïbient également
& la France , & l'Espagne , & l Empire.
Le Fort de Futntes bâti pur les Espa
gnols en 1605 àl'entrée de la Valteline,
fut {'origine de ces troubles. Le Mar
quis de Ctzuvres délivra en 1 6*4 & 1 625
les Grisons de la domination des Autri
chiens , & soumit la Valtdine. Le Traité
de Monçon en Arragon , conclu le j
Mars 1^26 , mécontenta les Grisons.
Cependant on espéroit voir rerminer
cette guerre funeste qui avoit désolé
l'Europe. On s'assembloir à Chìerasco ou
Queràsque en Piémont pour travailler
â une paix générale ; mais , randis qu'on
s'y portoit en apparence avec beaucoup
de zèle, on se préparoit à de nouvelles
hostilités , & , comme dit le Duc" de
Rohan , •• dans le lieu où l'on fondoit la
» cloche pour pacifier les choses passées,
»on mettoit les fers au feu pour la
Littéraire. 317
n guerre à venir. » Car c'étoit à Chìerasco
tnême que les Ministres de France trai-
toient avec Victor Attiedie Duc de Sa
voie pour acheter Pignerol , afin de te
nir en ét hec les forces du Duché de Mi
lan , Òc de pouvoir entrer en Italie. Par
le Traité de Chìerasco , l'Empereur Fer
dinand II devoit abandonner le passage
des Grisons ; mais , loin d'y renoncer ,
les Autrichiens formèrent de nouvelles
entreprises pour s'emparer de tout le
pais. Louis XIII écrivit au Duc de Ro-
han, qui étoit alors à Venise , de se ren
dre à Coite 3 Capitale des Grisons , d'y
observer les démarches des ennemis , &
d'examiner ce qu'on devoit faire dans
ces circonstances. Les Grisons le reçu
rent avec joie, & le nommèrent leur-
Général. Le Roi lui donna auflì le com
mandement de toutes les troupes Fran-
çoises qui étoient alors ou qui se ren-
droient dans ce pais , & le revêtit même
de la qualité de son Ambassadeur au-
près du Corps Helvétique. Il se condui
sit dans ce double emploi avec beau
coup de prudence ; il donna des con
seils salutaires; il proposoit i° d'atta
quer la Valteline , & demandoit pour
cela des troupes & de l'argent ; 2° d'in
518 i' A tf n í 2"
téresser dans cette affaire les Vénitiens;
3° d'y faire également intervenir les
Suiíses. On approuva les deux dernières
propositions ; la première , qui écoir ia
principale, ne fut pas écoutée. II faut
voir dans le premier Livre des Mémoi
res & dans les Lettres du Duc de Rohan
toutes les représentations qu'il fit pour
engager la Cour à lui permettre d'en
trer dms la Valteline pour la restituer
aux Grisons , & les variations du Minis
tère qui tantôt acceptoit ses vues , tan
tôt les rejettoit. On étoit quelquefois
plusieurs mois fans répondre à ses dépê
ches; enfuite on lui envoyoit tout à
coup couriers fur couriers ; le premier
lui ordonnoit de tout disposer pour une
prochaine expédition , le second de ne
rien entreprendre, un troisième demar
cher , un quatrième de s'arrêter. Les
Grisons n'étoient pas moins inquiets
ue le Duc de toutes ces irrésolutions;
'autant plus que les Espagnols profi-
toient du mécontentement des peuples
pour entretenir les troubles. L'ar^ent
étoit fur tout la chose la plus néceísaire
dans cette occurrence , & c'est ce qu'on
refusoit avec le plus d'opiniâtreté. On
reste donc dans l'inftction pendant deux
LITTÉRAIRE. }1<f
ans & demi , & il paroît que ie projet
de la France n'étoit point de faire au- .
cune entreprise fur la Valteline , mais
d'empêcher seulement que les Impé
riaux ne se saisiísent des paísages. Lors
qu'après le Traité de Clùerasco on
craint que les troupes de l'Empire , re
tournant du Mantouan en Allemagne ,
ne rétabliísent les Forteresses qu'ils n'a-
voient démolies qu'à demi &c ne s'y
logent, on fait passer dans ce pais le
Duc de Rohan pour s'opposer à leur des
sein. Dès qu'on est délivré de cette crain
te, on le renvoie à Venise. QuanJ l'ar-
mée du Duc de Ftria se forme dans le
Milanès, on reprend Tafraire des Gri
sons; il n'en est plus question , aufli-tôt
que cette armée est en Allemagne. Les
pratiques que les Espagnols fomentent
chez ces peuples font donner de nou
veaux ordres ; les démarches des enne
mis ont à peine échoué , qu'on remet le
plan d'opération à un autre temps. Les
roécontentemens des Grisons près d'é
clater réveillent l'attention de la Fran
ce ; cette ardeur s'évanouit , lorsqu'ils
font appaisés. Le Cardinal Infant lève .
une armée qui doit prendre le même
chemin que celle de Ftria , on a les mê-
J10 VANNÊ B
mes appréhensions ; on fait des prépi-
ratifs \ on les cefle dès qu'on est instruit
de la véritable destination de cette ar
mée. Les Suédois se plaignent-ils qu'on
laiíle ouverts tous les paísages aux en
nemis communs , on ordonne de s'en
saisir ; un moment après on suspend
l'entreprise. » Le second ordre , die le
» Duc de Rohan , ne se trouvoit jamais
» conforme au premier , & les derniers
» commandemens détruisoient souvent
» ceux qui avoient précédé. »
Enfin le temps arriva où l'on devoit
exécuter l'entreprise fur la Valteline,
pour n'être pas prévenu par les Impé
riaux. En 16 j 5 Rohan se montre dans
la haute Alsace , trompe le Duc de Lor
raine , le force à repasser le Rhin , re
pousse le Colonel Mercy, & s'approche
de Bafle. Il envoie ordre à M. du Lande,
qui commandoit en son absence chez
les Grisons , d'assembler ses troupes fous
prétexte de les passer en revue , & de
les faire marcher nuit & jour en deux
corps , dont l'un iroit s'emparer du
Comté de Bormio situé près de la source
de YAdda , & l'autre de Chlavenne di la
Rive , les deux postes les plus importans ;
tout cela s'exécute avec fuccès. Le Duc
LlTTÉRAIK JE. 321
lui-même traverse la Suisse ; arrive chez
les Grisons , & va joindre du Lande. A
peine la Valteline est-elle soumise que ,
par une fuite du système du Cardinal de
Richelieu , on oublie les troupes qu'on
avoit dans ce quartier ; on ne leur envoie
ni renforts ni argent; on ne répond ì
aucune des lettres de Rohan. Les enne
mis forment plusieurs corps d'armée
pour l'attaquer ; ils entrent dans la Val-
reline par plusieurs endroits différensj
il n'a de ressources que dans son courage
& dans son habileté ; il fait face à tout,
bat plusieurs fois les Autrichiens, &
remporte fur eux quatre grandes vic
toires , celle de Luvin ,la plus périlleuse
de toutes , celle de Maççô la plus avan
tageuse , celle de Frêle la plus sçavam-
ment ordonnée, celle de Mortegno la
plus glorieuse pour les François. C'est
ainsi qu'il en juge lui-même vers la fin
de son second Livre , où je vous renvoie
pour les détails qui ne peuvent man
quer de vous plaire par l'intérêt que
l'auteur a sçu y répandre.
Ses fuccès fur les Impériaux & les Es
pagnols furent inutiles pour la conser
vation de sa conquête. Les Grisons de-
mandoient avec justice qu'on les fît ren-
Oy
511 t' A H N É E
trer dans leurs anciens domaines ; c'é-
toic l'avis de Rohan ; mais à ia Cour on
faisoit naître des difficultés ; on vouloir
mettre des restrictions au pouvoir des
Grisons fur les Valtelins. D'un autre
côté , les troupes levées dans le pais &
les troupes Franchises demandoient leur
solde y on étoit muet en France fur cet
article. Enfin , Monsieur , par une fuite
de cette contradiction attachée aux évé-
nemens , ce furent les Autrichiens eux-
mêmes qui ligués avec les Grisons aupa
ravant leurs ennemis , les mirent en pos
íession de la Valteline qu'ils avoient sou
tenue dans fa désobéiflance , & les Fran
çois furent chatiés de rout le païs par
ces mêmes Grisons leurs alliés , qu'ils
avoient défendus avec tant de courage
& de zèle. Il faut convenir cependant
que le Ministère de France fut seul la
cause de cette révolution.
Dans les célèbres Commentaires fur
la guerre des Gaules , on voit César ra
conter ses propres expéditions avec la
même impartialité qu'il auroit mon
trée dans le détail des victoires de Sci
pion ou de Marius. Tel est le modèle
que le Duc de Rohan a fuivi dans la re
lation de la guerre de la Valteline qu'il
Littéraire. 323
composa dans fa retraite à Genève, où
il resta depuis le mois de Juin 1637 jufi
qu'à la fin de Janvier 163 S. Lorsqu'il
eít obligé de se nommer, il tient le
langage de la modestie qui caractérise
les véritablement grands hommes. S'il
est forcé de justifier fa conduite , ce n'est
jamais avec emportement; il n'emploie
que les armes de la vérité ; une preuve
incontestable de fa modération , c'est le
silence qu'il garde fur le Cardinal de Ri
chelieu. En parlant de&caufes qui l'obli-
gèrent de se retirer de la Valteline, il
ne nomme pas même l'auteur secret de
ses revers.
L'Editeur a composé le second & le
troisième volumes des pièces justificati
ves, morceaux précieux dont peu avoient
été imprimés ; on y voit : i° le Mani
feste du Duc de Rohan daté du Camp
de Mortegno ; í" toutes ses dépêches a
la Cour , depuis le deux Août 1635 jus
qu'au vingt sept Décembre 16} 6, co
piées fur un manuscrit de la Bibliothè
que du Roi ; 30 ses lettres, la proposi
tion qu'il fit aux Grisons , par ordre du
Roi, en 1636, & les articles alors pro
jettes entre les Grisons & les Valtelins.;
4° le Manifeste du Duc de Rohan /mr
Gvj
314 L* A nr N k M'
les dernieres occurrences arrivées au pais
des Grisons & Valtelins , qui a été im
primé plusieurs fois ; 5 0 son apologie
fur les motifs de fa retraite de la Valte-
line; 6" le Traité fait en Italien le 16
Mars 1637 entre le Duc & les Grisons
Eour la sortie des troupes Françaises
ors de la Valteline , déja imprimé;
70 la relation d'un Officier Général de
l'armée du Duc de Rohan ; c'est le Baron
de Lecques , qui paroît dans cet écrit peu
informé des véritables raisons du Duc
& trop porté pour le Cardinal de Riche
lieu son protecteur. Cette relation néan
moins , quoique peu fidelle & pleine
d'aigreur, offre quelques endroits inté-
rsssans.
Le premier volume est orné du por
trait gravé du Duc de Rohan ; on lit au
bas ces vers heureux de M. de Voltaire :
Avec tons les talens le Ciel l'avoit fait naître ;
II agit en Héros , en Sage il écrivit;
II fut même un grand homme en combattant
son maître , -
Et plus grand lorsqu'il le servit.
M. le Baron de Zur-Laubenz encore
enrichi cette édition d'une Préface très-
curieuse & très -bien écrite, dans la-;
Littéraire. 32s
«futile il trace un abrégé de la vie du
Duc de Rohan & le caractère de ses di
vers écrits. Je trouve dans cette Préface '
une anecdote singulière, dont le P. Gris- «
sec , M. 1" Abbé Pérau , & l'auteur d'une
Hifloire du Duc de Rohan imprimée en
•1666 , n'ont pas dit un mot ; elle est ti
rée d'un Mémoire écrit en 1645 par
Madame la Duchesse de Rohan douai
rière , Marguerite de Bithune-Sulli. On
y voit que ie Duc de Rohan avoit com
mencé avec le (írand- Seigneur une né
gociation pour acheter de lui le Royau
me de Chypre. Les conditions de ce
Traité étoient que M. de Rohan donne-
roit deux cens mille écus à la Porte , &
lui payeroit tous les ans un tribut de
vingt mille écus. La Duchesse de Rohan,
Îiour rendre ce fait vraisemblable , cite
e témoignage de M. de Sancy , Ambas
sadeur à Constantinople ; elle ajoute que
l'Ifle de Chypre coûte plus à l'Empereur
des Mufulmans qu'il n'en tire de reve
nu ; que ce Monarque préféroit Rohan
à des Princes Catholiques qui auroient
pû se joindre aux Papes & à d'autres
Souverains pour lui faire la guerre ; ce
qu'il ne craignoit pas du premier qui
étoit Protestant , & qui auroit pû peu
jl6 í'AìJìfÉK
pler ce Royaume de familles de France
& d'Allemagne ; que Rohan étoit eu
grande liaison avec le Patriarche Cyrillt
qui négocioit cette affaire j qu'il envoya
la Duchefle en France pour y a m aile r de
l'argent \ mais que , Cyrille étanc mort,
cet accident & plusieurs autres firent
échouer ce projet qui auroir donné un
trône à ('illustre Maison de Rohan , bien
digne d'en occuper.
Je ne vous parle point , Monsieur,
des notes fréquentes qui accompagnent
le texte , & qui ont pour objer le local
& les noms propres ; elles facilitent la
lecture d'un ouvrage qui, fans ce se
cours , paroîtroit souvent obscur. Il se-
roit bien à souhaiter que tous les Mé
moires des grands hommes fussent
éclaircis avec autant de foin & de sa
gacité.
Conseils d'un Vìeìl Auteur à un Jeune.
Il est bon de faire revivre de temps
en temps , Monsieur , les droits impres
criptibles de la raison & du goût , de
protester contre les ufurpateurs de leur
empire, & de troubler la possession in
juste de quelques écrivains qui se croient
de grands esprits j parce qu'ils l'ontfait
LlTTÉRAI RI. }Í7
roire à de grands sots. Les Con/cils
Vun Vieil Auteur à un Jeune , ou l'art
ie parvenir dans la République des Lit
res , me paroissent très-propres à humi-
ier la médiocrité qui affecte la prima-
tie , à lai corriger si elle n'étoit incorri
gible , pour le moins à garantir quelques
ames honnêtes & simples des pièges de
la séduction. C'est une Brochure in 8&
qui se trouve à Paris chez Duchesne , Li
braire , rue Saint Jacques. L anonyme
qui a compefé ce petit écrit, met les
Conseils qu'il donne fur le compte d'un
auteur prêt à finir fa carrière. » Je vais ,
u fait- il dire à cet auteur, expirer fur
» un tas de trophées , affligé de ne plus
» occuper les cent voix de la Renom-
» mée y je veux cependant fur les bords
» du tombeau imiter ces Empiriques
» qui attendent leur dernier soupir pour
» communiquer les secrets qui ont af-
» sûre leur Fortune & leur gloire. » Le
Vieil Auteur conseille d'abord au Jeune
de se bien perfuader qu'il est un grand
homme , pour le perfuader aux autres ,
de ne point se laisser abattre par les
mauvais saccès , & d'imiter ces écrivains
aguerris que les sifflets du Public exci
tent à prendre un essor plus hardi , senv
3 zS £AN N È &
blables à" ces oiseaux passagers que les
cris & les huées forcent à porter leur
vol plus haut. » Le parti le plus sûr , se-
» Ion notre Vieil Auteur , eít de choisir
m des amis imbécilles j le fanatisme est
» leur partage; ils se feront une reli-
>• gion de vous élever j ils croiront mê-
» me s'associer à vos triomphes en les
» publiant. La fumée de l'encens qu'ils
» bruleront pour vous , formera psut-
» être un nuage qui vous empêchera de
» voir vos défauts. Mais que vous im-
» porte que votre ouvrage soit mauvais,
» si on a l'art de le faire passer pour
» bon 2 Ces prôneurs de réputation ont
» de terribles poumons & beaucoup
» d'entêtement ; le moyen de leur résis-
» ter ! II en est quelques uns fur-tout,
» dont l'estime n'est pas à mépriser j rem-
» plis de prétentions au Bel- Esprit , ils
» les autorisent par le commerce de
» quelques écrivains qu'ils célèbrent par-
» tout , & fêtent souvent à leur table ;
» on leur accorde quelquefois un titre
» qu'ils desirent , & qu'ils perdent quand
» la digestion est faite. •,
Le Vieil Auteur entre dans des dé
tails, & donne des atfis particuliers,
relatifs à chaque gente ; il découvre
LlTTÉ RA IS E.
ous les reísorts du charlatanisme qui
ait réussir aujourd'hui une Tragédie ,
ane Comédie, un Poème Epique , un
Opéra , une Ode, un Discours , une
Histoire , un Roman , &c. » Il n'est pais
» question de vous occuper du plan de
» votre pièce. Les beautés de détail , des-
» dialogues tendres & langoureux , des
» songes, des reconnoiflances , desma-
» ximes qui seront belles si elles font ou
» hardies ou obscures , des coups de
» Théâtre semblables à des attaques d'á>
» popléxie , un dénoûment brusque que
» le poison ou le poignard feront naî-
» tre à propos , ne permettront pas à vos
» juges d'examiner le fond Votre
» Tragédie finie , il faut la mettre fous
» l'aîle de quelques prorecteurs ; c'est
» un enfant né de votre sein , mais dont
■ les pères adoptifs assureront mieux
» l'état que vous même... Entrerez-vous
» dans la lice fans avoir détaché des
» troupes auxiliaires pour vous foute-
» nir , sans avoir fair occuper les postes
» les plus eflentiels ?.. Il s'agit de choisie
» des champions dont les mains robus-
» tes frappent fort & souvent , dont les
» pieds fassent voler la poussière jusques
n fur le Théâtre j il faut que leur bout
330 l'AmvtÉM
» donnement interrompe V Acteur à cht
- que vers; s'ils empêchent d'entendre,
» votre pièce en fera meilleure. ... On
" vous accusera peut - être de plagiat ;
» mais rien n'est moins fondé qu'un pa-
- reil reproohe. Le Temple des Arts est
» un magasin ouvert à tout le monde....
- Messieurs les Encyclopédistes se sont-
» ils laissés abattre par des clameurs auffi
» vaines > Si ce grand Dictionnaire s'est
» emparé des biens des autres , que ne
» doit pas oser un simple particulier ?
» Faites des invasions fut les terres d'au-
» trui ; vous jouirez tranquillement ;
» l'examen des titres est trop pénible ;
» s'il avoit lieu , quel renversement ! »
Notre Vieil Auteur recommande suc-
tout d'acquérir les lumières de la Philo
sophie moderne. » Elle a donné des
» chaînes aux Arts ; elte a soumis l'Ode
» & reprimé ses écarts. Que cette Philo-
» fophie est admirable l Je ne doute pas
» qu'un jour elle n'impose des loix aux
» vents , 8c ne les oblige de suivre un
» cours réglé. Vous auriez peut - être
» l'imprudence de courir dans la car-
» rière lorsqu'il faut la mefurer , de vo-
» 1er d'une aîle rapide lorsqu'il ne faut
» que planer. Dans un siècle aufli sage
LlTTÈRAIRÈ. Jjt
que le nôtre, irez - vous ressusciter
l'enthousiasme de Pindarc , rcnouvel-
> 1er les vives images à'Horace , imiter
, rivrefle de Roufleau ? Si vous aviez le
j flegme & la logique de la Motte, je
• vous remettrois volontiers la lyre
» Par le souffle de l'esprit philosophi-
» que les êtres pensans se sont multi-
» pliés à l'infini... Comme Philosophe,
» vous devez prendre un ton despoti-
» que , laisser tomber des regards dé-
» daigneux fur l'espèce humaine , préfé-
» rer en tout les nations étrangères â la
» vôtre , avancer des paradoxes har-
» dis , &c. »
Le Vieil Auteur voudroit encore
qu'un homme de Lettres étudiât la Géo
métrie, qui est si fort à la mode. Il est
vrai que Corneille , Molière , la Fontai
ne , Racine , Quinault , Boileau , &c , ne
connoissoient ni une tangente, ni une
courbe ; mais c'est une tache à leur mé-
.moire.Ils eussent été de bien plus grands
hommes , s'ils avoient sçu les Mathé
matiques.
L'auteur de cette Brochure me paroît
être, Monsieur , dans les bons princi
pes. Il saisit avec justesse les vices de
netre Littérature actuelle i 8c les pré
jja fA N H È t
sente sous un aspect qui en fait voir le
ridicule & le danger \ son ironie est sou
tenue -, il est heureux en comparaisons;
fa critique , en général , est ingénieuse,
quoiqu'elle ne soit pas neuve.

Réponse aux Obfervations sur la Muji


que , les Mujiciens , & les Injlrumens.

Cette Réponse aux Observations sur


la Mujique , Us Mujiciens & les Injlru
mens , dont je vous ai rendu compre,
Monsieur, au mois de Janvier derniet*,
n'est qu'un Catalogue flatteur pour les
Musiciens étrangers ou regnicoles , qoi
se sont distingués par leurs ouvrages ,
ou par la manière brillante dont ils ont
exécuté ceux des autres. Le Critique se
plaint que ^Observateur n'a pas fait une
liste exacte de tous les Instrumens , &
u'il va découvrir des hommes à talens,
ont cet auteur n'a point parlé.
L Abbé le fils , Pijset le jeune , Tara-
detL:mière, ont été précisément ou
bliés dans les Observations , quoiqu'ils
méritaísent d'y avoir une place ; mais
ils n'ont point à se plaindre, puisque
* Voyez Vannée Littéraire 1758 , Tome I pap
LITTÉRAIRE. Jjj
idmirable le Vachon s'est trouve dans
: même cas , malgré la fupériorité de
;s talens.: fupériorité dont le Critique
e convient point j en quoi il a tort.
Après avoir regardé Patoìr, Giraud ,
taublai , Davisnc , comme d'habiles
naîtres pour le Violoncelle , il cite //«-
jerti 8c J)argent pour la Contrebasse , &
passe enfuite aux Organistes. Les Calvìi-
res , les Daquins , les Rameaux , les
Couperins , les Balbatres , &c , reçoivent
de lui l'hommage que l'on doit aux ré
putations éclatantes & méritées. Il en
vient au Clavecin , & rend justice à
Mlle de Marce dont {'Observateur n'a-
voit point parlé ; ses talens & fa con
duite méritent l'estime des connoisseurs
& des honnêtes gens.
Notre auteur relève la manière ironi
que dont íObservateur parle de la flûte i
il loue la prudence qu'elle a de ne se
point montrer où elle n'a pas affaire.
Taillard l'aîné & Raux lefils font, après
Blavet, ceux qui l'ont portée à fa plus
grande perfection. Raux, fur-tout, a
des coups de langue d'une netteté &
d'une volubilité furprenante, & s'est
mis au point de rendre les choses les
plus difficiles. On retrouve encore son
j34 l'Jìknéb
éloge parmi ceux qui excellent dans le
Hautbois.
Le Bajson , la Guitlarre , la Vielle, li
Musittt y la Harpe , les petits Corps de
chasse , les Clarinettes , les Timbales , les
Tambours , les Trompettes , le Tambour
de Basque, le Fi/>e , & le Tambou
rin , ont aussi leurs articles. L'Observa-
teur avoit retranché le Sifltt du nom
bre des Instrumens j son antagoniste le
rétablit dans tous ses droits , comme
celui dont le son est le plus propre à ré
compenser bien des écrivains ; il permet
même qu'on s'en serve contre lui , s'il
a tort.

f]ers présentés au Roi de Pologne Duc de


Lorraine , par Staniflas Frèron , fil
leul de Sa Màjejlé , âgé de quatre ans.

Mon fils doit tous les ans un tribut


au Roi de Pologne Duc de Lorraine &
de Bar , pour l'honneur qu'il lui a fait
de le tenir fur les fonts dé baptême , &
pour les bontés touchantes que lui té
moigne Sa Majesté , lorsqu'Elle vient à
Versailles, & qu'Elie veut bien lui per
mettre de voir un Parrain , dont il est
déja tout fier. C'est cette petite vanité
, Littéraire. 355
, enfantine , dont je fuis souvent témoin ,
que j'ai tâché d'exprimer dans les vers
qu'il a présentés cette année au plus
heureux des Rois , au plus digne de-;
9 tre l'un & l'autre.
Sire , des enfans de mon âge
Vouloient m'en imposer avec leurs noms pom-
[ peux.
l'un disoit : J'ai le nom du vainqueur de Car-*
triage j
Un autre étoit tout orgueilleux
De s'appeller Auguste ou Jule y
Un troisième , Alexandre , un quatrième , Her
cule.
Moi , je m'appelle STANISLAS ,
Leur ai-je dit : ce nom efface tous les vô
tres,
Et quand vous en auriez mille autres
Plus illustres encore , ils ne le vaudroient pas.
Oui , ce Prince adoré , père de notre Reine,
Apprenez qu'il est mon Parrain ,
Et que je lui baise la main
~0 Quand il arrive de Lorraine.
Sire ,' vous eussiez vû soudain
De ces petits Messieurs tomber l'audace vaine.
Depuis ce temps je m'apperçoi
Qu'ils ont plus de respect & d'amitié pour
moi.
336 fANN é E
Telle est: de votre nom la puissance íuprême :
On ne l'entend jamais qu'avec émotion ,
Et dans le cœur des enfans même
Il fait naître l'amour & l'adrairation.

LEmpire d'Allemagne , &c.

II paroîc une nouvelle Carte de l'Em-


-pire d'Allemagne en deux feuilles, y
compris les Etats de Bohème j cette
Carte embrasse aussi une étendue con
sidérable de pais ljmitrophes; sçavoir, .
ftartie du Dannemarck & de la Suède ,
a Prusse avec une partie de la Pologne
& de la Lithuanie , la Hongrie avec une
partie de la Transylvanie & des fron
tières de la Turquie , une partie de l'Ita-
lie , la Suisse, une partie de la France &
de l' Angleterre , avec tous les Pais-Bas.
On y reconnoît les différentes posses
sions actuelles de chaque Souverain ; les
routes des Postes y font tracées ; les Pla-
cesfortes & ks Ports distingués fuivant,
leur plus ou moins d'importance ; on y
a indiqué aussi les Archevêchés , Evê
chés, Abbaïes & Villes Impériales. Le
Sieur Brion, Ingénieur Géographe, est
auteur de cette Carte , ainsi que d'une
Carte du Brandebourg & de ia Poméra
Ll TTÊÁjíIR K, 337
nie en une feuille. Elles font estimées ,
& se vendent à Paris chez le Sieur Long-
champs , Géographe , rue Saint Jacques,
à l'enfeigne de la Place des Victoires.
Je fuis, &c.
A Paris, ce 16 Septembre 1758.

LETTRE XV.
Des Hommes tels qu'ils sont , &c.
Rien de plus ennuyeusement rebat
tu, Mr, que le fond d'une Brochure
d'environ deux cens pages intitulée -.Des
Hommes tels qu'ils sont & doivent être ,
ouvrage de sentiment. A Londres , aux
PÉpens de l'Auteur , &se trouve à Pa
ris che^ Duchtsne , rue Saint- Jacques. Ce
livret pèche d'abord par le titre qu'il
falloit énoncer ainsi : Des Hommes tels
qu'ils sont & tels qu'ils devroient être ; car
on semble dire que les hommes font ce
qu'ils doivent être ; ce n'est pas là sûre
ment l'intention de ('écrivain. Il débute
par un Avertissement Nécessaire , dans le
quel il se croit obligé en conscience de
nous prévenir que certains hommes
Ajf. 1758.r0/n* r. p
puistans ne le liront point ; que certaìni
petus monjlres indéfinijfables , occupés à
promener leur puJillanimité dans Us cer-
cUs, ne le liront point ; que les femmes
du grand monde qu'il appelle Courti-
sannes élégantes ne le liront point ; que
les vertueux atrabilaires ne le liront
point ; que les gens de Lettres , tous
animaux gonflés d'orgueil , y compris le
Philosopht , ne le liront point ; enfin ,
que lés Grands, les femmes du bel air,
les Petits- Maîtres, les libertins & les
dévots ne le liront point. Qui le lira
donc; Moi, qui pour mes péchés fuis
obligé de tout lire.
L'ouvrage est divisé en vingt Chapi
tres dont voici les fujets : i° les Peu
ples. x° Les Rois. Petit Calcul de la
vie humaine. 40 Principes. 5 0 Idées Phi-
losophiques fur le Célibat. 6° Traité da
Mariage, -j* Beau Paradoxe. 8° L'Hom-
nae Machine. s° Le Sto1cisme. io° Très-
humbles Remontrances aux hommes fut
la manière dont ils se conduisent arec
les femmes. 1 1 9 Songe Moral. 1 2° Pro
blême. 1 3° Conversation avec un La
boureur. 14° Estai de Métaphysique rai
sonnable. 1 5 9 Développement. 1 6° Fran
çois l , Charles-Quint. 17* La Politefle
Littéraire. jjj
appréciée. 180 Excursion. 190 Le Petit-
Maître Moscovite. 20e Chapitre der
nier. Ce dernier Chapitre a pour objet
l'amour propre ainsi que les iept précé-
dens ; mais cette dénomination auroit
été trop commune , & n'auroit pas di
gnement figuré avec le Petit Calcul ,
YExcurjion , le Beau Paradoxe , & les
Tris- humbles Remontrances , &c.
Dans l'article des Peuples , l'auteur
nous dit » qu'il y a des volatiles fans
» instinct qui parcourent la furface de
» la terre , sans se mettre en peine de
» sçavoir ni ce qu'ils font , ni ce qu'ils
» font , ni d'où ils font venus , ni où ils
m vont» ; que Ja plupart des hommes
reííemblent à ces volatiles ; que tout ce
qui est peuple , est , selon le hazard ,
ou cruel ou bienfaisant ; que probable
ment il n'y a point de loi naturelle im
primée dans tous les cœurs ; que tout
paroît tendre à détruire les liens de la
société ; que cependant les hommes font
faits pour la société , 6c la regardent
comme essentielle ; qu'en voyant les
crimes qui ravagent le monde , l'enr
thousiafme le saisit ; il se plaint , il
gronde, il déclame, & que considérant
enfuite des Souverains, des Légiflateurs,
Pij
f+o .-. z' A y n È -s
des loix , une religion , il admira 8C
reste immobile. "
Sur les Rois il entaíse des idées tri
viales pour établir les qualités qu'ils doi
vent avoir , pour distinguer leur gran
deur personnelle de leur grandeur rela
tive ; il ttanscrit une partie de l'Acte
eoncernant l'instruction pour le Gou
verneur du Prince Royal & des Princes
Héréditaires de Suède. Il copie des
exemples remarquables tirés de plusieurs
Histoires ; il cite , entr'autres , le traie
fuivant qui ne vient point du tout à son
fujet ; mais qu'importe ï Dans le temps
que le Matéchal de Saxe commandoit
nos armées , un Grenadier fut pris en
maraude , & condamné à être pendu ;
ce qu'il avoir volé pouvoit valoir six
francs. Le Maréchal le voyant conduire
au gibet, lui dit : » II faut que tu sois
» un grand misérable de risquer à per-
» dre ta vie pour six francs ! Parbleu ,
m mon Général , répondir le Grenadier ,
» je la risque bien tous les jours potir
f$ cinq sols, » Le Maréchal lui donna fa
grace.
L'homme ne pense & n'agit point
dans l'enfance , dans la décrépitude ,
dans le sommeil , ni dans tout le temps
L I T T é K À l 'A M. }4i
qu'il pafle sans tien faire ou à faire des
riens ; il lui reste donc bien peu d'an
nées qu'on puille véritablement appeller
la vie de l'homrne. Tel est , Monsieur «
le Petit Calcul de la vie humaine. Quel
effort d'imagination ! Quelle rare dé
couverte ! .
. Le Chapitre des Principes n'en con
tient aucun. L'auteur y déclame contre
les Philosophes. Il demande si nous pou
vons être heureux ; il répond que non ,
& prouve dans le reste de son discours
que nous pouvons l'être. Il admet pouc
maxime que l'homme dans l'état naturel
est barbare & sanguinaire parce qu'il
manque de raison , & que l'homme
réuni avec ses semblables devient encore
barbare & sanguinaire parce qu'il ap
prend trop à raisonner. L'homme: eft
donc toujours barbare l L'éducation ^
l'étude , les lumières , les connoissances,
ne servent donc qu'à le rendre plus fé
roce l Quel siècle que le nôtre pour les
systèmes affreux ! Ils font heureusement
démentis par la raison , contredits par
l'expérience , réprouvés par l'humanité,
abhorrés par la société.
Les Idées Philosophiques de l'auteur
sur le Célibat font moins dangereuses.
P iij
'34* 1? J N N È Z
IV n'y dit rien qui n'ait été dit mille
fois j sçavoir , que les Célibataires , les
Moines > les Religieuíes & les Eunuques
nuisent à la population , & par consé
quent à la société.
II étoit naturel que du Célibat l'au-
teur paísât à son Traité du Mariage. Ne
vous effrayez pas de ce litre de Traité.
Ce ne font ici que des vues très-cour
tes , très-fuperficielles & très-ordinaires
fur le mariage. Les parens & les amis
de Paul Emile le pressant de leur ap
prendre ce qui l'engageoit à se séparer
de sa femme qui étoit sage & de famille
Patricienne , il leur montra sa chaus
fure , 8c leur demanda froidement en
quel endroit ils pensoient qu'elle le bles-
soit ; c'est l'image de l'union conjugale-,
le Public ignore souvent la cause des
çhagrins domestiques d'un mari & d'une
femme.
Clerval est plein de franchise , de gé
nérosité , d'esprit ; Adélaïde pleine de
graces & de vertus ; toute sa personne est
quelque chose qui s'injtnue dans Came.
Qlerval & Adélaïde font unis autant par
les liens d'une tendrefle mutuelle que
par ceux de l'hymen. L'auteur connoît
ces époux heureux j il dépeint les plair
Littéraire. j4j
firs dont ils jouissent , leur conseille de
s'embrasser en voyant ce tableau, & de
travailler à perpétuer une espèce fi rare :
voilà ce qu'il appelle un Beau Para
doxe.
L' Homme Machine est un homme qui
se marie sans sçavoir pourquoi.
Dans le Chapitre du Stoïcisme , bail
leur trace le portrait d'un fou. Damis
est introduit chez une femme sage qui
le fait chaíïer par ses gens ; mais cela lui
tjì égal; il reçoit la même disgrace dans
Íilusieurs autres maisons & toujours avec
e même sang- froid. 11 outrage un Offi
cier qui couvre sa joue d'un soufler , &
charge ses épaules de cent coups de bâ-
" :< .' ton ; Damis en est malade , & reparoît
dans le monde , en disant que cela lui
itoit sort égal. Il perdit un procès , & ,
quoique cela lui sût égal , il maltraita ses
Juges , & fut mis en prison. Il en sor
tit, en publiant que cette aventure lui
étoit de la plus grande indifférence. On '
lui conseilla de prendre une femme ; il
y consentit , parce qu'U lui étoit égal de
vivre garçon ou marié. Damis rentrant
ehez lui sans avoir averti Madame , vie
les choses dans un état fi jingulier qu'il
ne put s 'empêcher de paroître surpris }
P iv

1
344 L'Jnnée
mais bientôt il se remit ; il prît à parc
le galant de sa femme , & lui dit : » Un
u autre que moi auroit fait du bruit , Sc
» vous eût fait souvenir de vos oreilles ;
» mais je sçais vivre , & vous astuce que
» cela m'ejlparsaitement égal j tout ce que
» je vous demande , c'est d'être un peu
» plus prudent à l'avenir. ,, Cette même
femme le ruina par son luxe & par son
jeu. Un beau matin sa maison fut occu
pée par une trentaine de créanciers ,
qui , à l'aide des Sergens , enlevèrent
les meubles. Son Intendant, à qui //
ètoit sort égal que son maître fût à la
mendicité , lui présenta sétat des biens
qui lui restoient. La femme en eut une
partie, les créanciers l'autre. Ceux-ci
ne se trouvant point satisfaits, le pour
fuivirent en Justice ; enfin , Damis fuc-
ceífîvement banni de toutes les sociétés,
battu , emprisonné , deshonoré par fa
femme , trahi par ses amis , persécuté
par ses ctéanciers , réduit à la misère ,
attaqué d'une maladie honteuse, deve
nue incurable , fut obligé de paíser dans
une terre étrangère où ses remords le
fuivirent , 5c où tout cela ne luisut plus
égal.
Dans les Trh-humbhs Remontranm
Littéraire. f4.5
eux hommes sur la manière dont ils se
conduisent avec les semmes , on accuse
les hommes d'être la cause des erreurs,
des préjugés, des ridicules , des vices
des femmes.
Le Songe Moral nous présente un
Sage qui cefle de l'être en rêvant qu'il
est au Bal , où une belle & grande Dame
l'agace , & lui fait faire des folies.
L'auteur donne ce Problème qu'il ne
résout point : •, Pourquoi ceux qui prê-
»chentle vice ont-ils toujours foin de
» prêcher d'exemple ; Et pourquoi les
» apologistes de la vertu s'en tiennent-
» ils si souvent à de beaux discours 2 »
L'auteur .voit un homme qui labou
re ; il s'arrête tout court les bras croi
sés, & rêve. Le laboureur se repose au
pied d'un arbre, tire de sa pocha un
morceau de pain noir , & le mange.
Notre Philosophe va s'aíïeoir à ses cô
tés , il lui prouve que les cultivateurs
font les hommes les plus malheureux de
la rerre , en comparant leur vie à celle
des Grands & des habitans des villes •,
un moment après il l'assure que ces derT
niers font encore plus malheureux que
lui y il lui fait le portrait de la Cour ,
des Rois , des Princes, des Ministres,
J4$ l* A H H 'È M
&c , Sec. Notre païfan ouvre de grandes
oreilles, s'ennuie, se lève , & va repren
dre sa charrue : celle est la Conversation
avec un Laboureur,
VEssai de Métaphyjique raisonnable
offre le trait fuivant rappotté par un
Historien. Un Caraïbe travailloic un
Dimanche , & scandalisoit un Chrétien
qui lui dit : » Dieu qui a fait le Ciel &
m la Terre sera fâché contre toi de ce
» que tu travailles aujourd'hui. Et moi,
*• répondit le Sauvage , je fuis fâché cen-
» tre lui. C'est lui qui n'a pas envoyé la
» pluie en son temps, & qui a fait mou-
»rir mes plantes. Puisqu'il m'a si mal-
» traité , je veux travailler le Dimanche
a pour le fâcher. »
Ce Chapitre & tous ceux qui le fui
vent jusqu'au dernier roulent , comme
je l'ai dit , sur l'amour propre. On y
trouve des principes plus raisonnables
que ceux que vous avez vus plus haut.
L'auteur avoue enfin que plus les peu
ples font instruits , plus ils font hu
mains- L'amour propre, bien ou mal
dirigé , est la source des vertus & des
vices. Caligula, par un amour propre af
freux & ridicule, voulut fupprimer Ho*
mire , Virgile , TiulÀvt , fisc. Le Pape
LlTTÈRAinE. 347
Grégoire y furnommé k Grand t défendit
aux Chrétiens , fous peine d'excommu
nication , la lecture des ouvrages de
Cjicéron. Le Pape Paul H déclara héré
tiques tous ceux qui oseroient profé
rer le nom à' Académie ou à'Univcrjìti,
L'Empereur Léon l'Jsaurien brula par un
même motif la bibliothèque de Cons
tantinople. Tout est perdu , hormis fhon
neur , écrivoit François J après la ba
taille de Pavie j voilà de l'amour propre
louable. Charles-Quint, voulant entrer
en Provence fans écouter les représenta
tions qu'on lui faifoit fur les dangers
.de cette entreprise , dit à son Histo
rien : Faites provijion d'encre & de pa
pier ; je vais vous tailler de la besogne :
voilà de l'amour propre mal entendu >
ou plutôt de l'orgaeil.
L'auteur , dans son Avertissement pré
tendu Nécessaire , a lui-même très bien
prononcé fur son livre. •, J'ai écrit, dit-
» il , tout naturellement ce que je pen-
» sois ; ainsi je ne ferai ni furpris ni
» faché d'avoir écrit avec plus de naï-
» vecé qHe de goût , & d'un style peu,
» châtié ; de m'être passionné trop for-
» tement fur certains objets ; de n'avoir
«point fju rassembler dans un même
J4& L' J N N É K r
» point de vue les différens tableaux
» que j'ai voulu peindre j de m'être trop
» souvent abandonné à mon imagina-
» tion j d'avoir parlé à la manière des
p, Lettrés de la Chine , lesquels dans
» leurs ouvrages philosophiques pren-
» nent le ton de la déclamation la plus
»-vive & font usage des figures oratoi-
» res , & de m'être contredit quelque-
» fois. »

Lettre à As. Frêrort.

Cette Lettre , Monsieur , écrite en


patois , renferme , fous une forme in
génieuse & agréable , une critique juste
d'un article de ì'Hifloire du Diocèse d*
taris par M. l'Abbé le Beus
Monsieur,
Quoique je ne soyons qu'un pauvre
payfant de Bmnois, je ne laistbns pas
queuquefois que de lire vos Lettres que
vous donnez en forme de livre ; mais
ce qui nous fâche , c'est que je ne pou
vons pas les lire dans la primeur; çà
nous amuse biaucoup j stapendant ,
Monsieur , j'avons trouvé queuque
chose que vous dites par après un M.
l'abé le Bcus, dans une Lettre du Tome
4 destannée ci page 243 , qui n'est pas
juste. Vous y discz comme ça que ste
ptite rivière dhier qui passe dans note
vilage ne gèle Jamais , 6* ne déborde que
tris rarement. Je sons à porté de savoir
ça , voyez vous , & y ne se passe pas
d'hivar qualle ne déborde pusieurs sois;
íc y a cinq ans qu'aile débordit seule
ment sept fois pendant l'hívar , & c'é-
toit commune mer dansí les prés : on ne
pouvoic tant seulement pas y aller un
brin. Pour à l'égard de ce qualle ne gèle
jamais , ça est vrai l'Eté ; mais l'hívar,
qaand y fait ben froid , y a de la glace
gelé dessus, & les petits polissons da
vilage y vont glisser au lieur d'aller à
l'école. Je vous prions donc , Monsieur,
de dire à ce M. le Btusque ça n'est pas
ben à lui de dire des choses comme ça ,
& d'ajouter que notre vilage étoit un
chenil du Roi Dagober. Nous n'avons
jamais vu ça dans le pays ; qu'il y vienne
donc pour voir comme c'est un cheni ;
y croiroit être dans le Paradis , tant ça>
est genti du depuis que Monsieur dt
Montmartcl notre Seigneur y a fait faire
de biaux ouvrages. C'est bon pour Mon-
gtron qu'est un cheni, où on met les
chiens de chafle de notre bon Roy
pour quand y vient challer dans nocre
Forets. Si je connoiísions ce Monsieur
le Beus, jy aurions écrit à ly même á
se fujet là j mais comme je ne le con-
noissons que par vous , je vous prions
bien humbelment de ly faire part de
nôtre lettre. II vous parle itout de ste
fontaine Budée ; y ne ly en auròit pas
couté davantage pour parler de celle
qu'est dans la maison de M. de Mon-
dorge à Yere , que j'ons vû & où j'ons lû
quatre petits vermisseaux qui y étions
moulés ; ça vohs fra peut-être plaisir de
les voir , c'est pourquoi je vous les en
voyons ; les vela :
Toujours vive , abondante & pare, .
Un doux penchant règle mon cours :
Heureux i'ami de la Nature,
Qui voit ainsi couler ses jours 2
J'ons l'honneur d'ête avec bien de la
'respectueuse considération , Monsieur ,
Votre très - humble & trcs-
obé"issant sarviteur & valet
Jacet U Cadet.
Aux Bosserons prit Brunoist lc 14
ttmbre 1758.
*
Littéraire. jjï

La Journée de Crevelt.

M. l'Abbé Desjardins, ancien Curé de


Franconville , est peut être le premier ,
Monsieur, qui ait chanté une défaite.
Mais il y a telle bataille perdue , où la
gloire des vaincus égale celle des vain
queurs. La Journée de Crevelt est de ce
gente j l'héroïque intrépidité que nos
soldats & leurs chefs ont fait paroître
dans cette action , a changé leurs cy
près en lauriers. Le poëme de plus de
deux cens vers que M. l'Abbé Des
jardins vient de faire imprimer , est
un morceau détaché , une espèce d'épi
sode d'un grand & long poëme auquel
il travaille depuis long-temps , & donc
feu M. le Maréchal de Saxe est le héros*
II y a certainement dans cet épisode
quelque feu & quelques idées ; mais
l'expreffion ne seconde pas toujours la
chaleur & les pensées du poëte , & la
prose prend souvent la place des vers.
Pour des faits inouis il faix an nouveau style,
Plus divin , s'il se peut , que celui de Vir
gile....
Le Rhin que nouspafons , le ìFtstluzyaCé....
J5* L' A N X É E
Vos superbes coursicri , éprouvés à la guerre,
Sont fermes cjmme vous aux éclats da ton
nerre
O Ciel, peint desecours ! Le soldat va périr... .'
U est chef , est soldat , presque seul il fait
tout....
A peine étoit-il né qu'il décorait son nom
Béthune lui transmit son cœur, un sang de
Reine ,
Et les grands fentimens dont son orne êtoit
pleine....
De fils de Roi qu'il est Xaxier se sait soldat...
Le François dans fa marche a tout l'air d'un
vainqueur.
L'ennemi dans son camp sent palpiter soit
cœur....
Le François de fa cendre , ainsi que le Phéoîr ,
Sortira plus brillant , fut - il aux bords da
Stix
On trouve aussi de temps en temps
dans ce Poëme quelques vers d'un style
excessivement figuré :
Le courage est son casque, & le cœur son
Egide....
Est-ce un homme î Est-ce un Dieu 1 Le Dieu ì
c'est ton courage....
A roloic comme l'aiglc , étant encore aiglon*.
Littéraire. jjj
Inlevés òu brulés , plus de trois mille chars
Sont pour lui plus brillans que tous ceux des
Césars.
II s'agit dans ces deux derniers vers
des chariots fans nombre que le Maré
chal Daun, ce grand Capitaine de no
tre siècle , a pris au Roi de Prusse , il
est puérile de les comparer aux chars de
triomphe des Empereurs Romains. La
comparaison fuivante ou plutôt la dif
férence que l'auteur saisit dans cette
comparaison est encore bien petite :
Dans les champs ainsi tombe une grclc fu
neste ;
Ici tout berger fuit , 8c là tout soldat reste.
Mais le zèle de M. PAbbé Desjar
dins , & les motifs qui lui ont fait en-.
treprendre & publier cet ouvrage , doi
vent faire excuser £es défauts j il y a
d'ailleurs dans fa pièce quelques vers
passables.
Plus braves que l'iínglois , nous sommes moins
heureux ;
La valeur est à nous , la fortune est pour eux...'
La couronne à la main , le froat ceint de lau
riers ,
La yictoire voioit vers «os brave s guerriers 5
554 L'AN&è-E
La Discorde indignée en égare les guides ,
£c détourne le vol de ses ailes rapides.
Sur leurs pas la Victoire erre dans la forêt ,
Ori ,' pour les foudroyer , lc bronze est déjí
prêt ;
Du fond des bois s'élance une flamme invisible
Qui feule pouvoit Vaincre une Troupe invin
cible. ...
La France parle ainsi à M. le Maréchal
de BclU-IJle fur la mort de M. le Comte
de Gisors.
Ministre , dont le sèlc aflùre mon repos ,
Tu perds un digne fils , & je perds un héros.
Enfin , les deux derniers vers me pa-
roiíTcnt assez bons.
Sous le fer à'Annibalìe Romain abattu
Se relève , combat ; Annibal est vaincu.
Ce Poeme ís trouve chez Léonard
Mortl, Gran^'Salle du Palais , & Guil-
lyn, rue de Hurepoix , à l'entrée du
Quai des Augustins.
Vtn sur la vicíoire de M. h Duc d*AU
guilion.
Ce n'est point ici unt défaite , Mon
sieur , mais une victoire & une très-gran
de victoire , célébrée par M. Tanevoi , ce
citoyen vertueux , ce Philosophe sensi
ble , qui ne respire que l'amour de la pa
trie & la vénération pour ceux qui U
Littéraire. jjj
défendent. Les Anglois imitoient ces
anciens Normands leurs vainqueurs, qui
venoient du fond de la Scandinavie ra-
vager nos cotes. A leur exemple , ils in
festoient nos mer», ils menaçoient nos
ports. 11 est réservé à une de nos illustres
Maisons de confondre leurs espérances,
& d'humilier leur présomption. Le Ma
réchal de Richelieu leur a pris Minorque »
un jeune Héros de son sang , M. le Duc
tìAiguillon , vient de leur ôter l'envie/
de reparoître dans nos parages. II n'est
point de François fans doute que cet
événement heureux ne rempliíse de joie}
mais j'y prends un intérêt particulier , &
je ne puis vous peindre la vivacité de
mes transports. C'est en Bretagne, c'est
dans ma Province, que l'Anglois a trouvé
un terme à ses témérités ; c'est là que son
orgueil, si je puis m'exprimer ainsi, est
venu se briser avec les Bots de la mer
qui le portoit. La Noblesse Bretonne a
donné dans cette occasion les preuves les
plus héroïques & les plus touchantes de
son courage & de son ardeur pour le
service du Roi. On l'a vue accourir vo
lontairement en foule de tous côtés sous
les drapeaux de M. le Duc d'Aiguillon ,
& partager les exploits de cette journée
3jí z" Année
avec nos bravas soldats. Les vers impri
més de M. Tanevot, au nombre de qua
rante- huit , font dictés par le zèle ; ils lui
íbnt échappés dans un premier mouve
ment d'allégresse & d'admiration. II s'é
tonne d'abord qu'on n'ait pas encore
çhanté cette bataille ; il s'élance fur ces
bords triomphans ,

Où d'un Héros actif le rapide courage
Presque dans fa naissance a diífipé forage.
De fcs faits glorieux , ô vous , tyrans des mers ,
Voulez rous des témoins i Vos chefs font dans
ses fers.
Interrogez encor ces troupes égarées
Qui par grace auront pû regagner vos contrées;
Qu'elles disent comment nos Bataillons épars ,
Réunis , & brulant d'affronter les hazards ,
Quoiqu'en nombre inégal > ont, malgré vos
escortes ,
Ainsi qu'à Fontenoy , foudroyé vos cohortes ,
Qui pleines de terreur & n'osant réíister ,
Trouvent par-tout la mort en voulant 1'éviter.
Vous , fidelles Bretons , quelle fut votre joie
Quand du fer S: du f.-u vous les vîtes la proie ,
Et que cédant par-touc à vos nobles efforts ,
De cadavres infects vous purgeâtes vos ports !
Ces voisins dangereux , perfides insulaires ,
Avides de vos biens , moins guerriers que Cor
saires ,
Auront enfin appris , en fuyant devant vous ,
Ce qu'il en coûte à ceux qui s'offrent à vos
coups. &c.
[Je fuis , &c. A Paris , ce 1 8 Sep. 17 5 S.
TABLE
DES MATIERES
CONTENUES
DANS CE CINQUIEME VOLUME
de l'Jìtnèe Littéraire 17^8.
J_,Ettres Edifiantes & Curieuses , écrites
des MiJJìons Etrangeres par quelques Mis-
Jìonnaires de la Compagnie de Jejus. Re
cueil XXFIII. Page $
Satyres du Cavalier Dotti , données
pour la première fois au Public par M.
Çonti. 50
Ode à M. le Franc de Pompignan :
par M, l'Abbé de Lille. 46
Lettres de .Monjieur le Blanc, Hifio-
rioyaphe des Sâtimens du Roi, jo
. Encyclopédie Portative, ou Scien-
. ce Univerjelle à la portée de tout le monde ,
par un Citoyen Pruffìen (M. Formey ,
dit on- ) 66
Le <- enie de Montesquieu. 70
Iphigénie en Tauride , Tragédie par
M. Guymond de la Touche. 73
La Règle des Devoirs que la Nature
nfoirt à tous Us hommes, >o$
S;« TABLE
Le Guide du Voyageur , ou Dialo
gues en François & en Latin à rusage des
Militaires & des personnes qui voyagent
dans les pais étrangers , &c. 1 19
La Vie du Pape Sixte V. 121
Avis sur les Vus des hommes illujlrts
de la France. 141
Œuvres Dramatiques de M. Néri-
cault Dejlouches. 14J
Observations rares de Médecine ,
d'Anatomie & de Chirurgie , traduites du
Latin de Vander-Wiel par M. Planque,
Docteur en Médecine. 185
l'iux de l"Univerjité. 195
Vers à M. le Prince de Rohan Gué-
menée. 204
Gravure des Tableaux de M. Verntt
représentant les Ports de France , par Mrs
Cochin & le Bas. 2o6
Awtre Edition des œuvres de M. Des
touches. 212
Elémens d'Arithmétique , d'Alge
bre & de Géométrie , avec une Introduc
tion aux Seclions Coniques : par M. Ma'
[eas , Professeur de Philosophie en l'Uni-
versitc de Paris. 214
Histoire du Bas-Empire , 6*c : par
M. le Beau , Prosesseur Emérïte en tU-
niverfité de Paris , Prosesseur d'Eloquence
, M Collège Royal, Secrétaire Ordinaire de
DES MATIERES. }í9
\fgr le Duc d'Orléans , & Secrétaire Per'
oétucL de [Académie Royale des Inscrip
tions <S* Belles-Lettres. Tome II. 217
Epître de M. Barthe à M. Dulard, de
V Académie des Belles- Lettres de Mar
seille. 2j $
L'Histoire d'Herculele Thébain , tirée
de différens auteurs , à laquelle on a joint
la description des tableaux qu'elle peut
fournir ; par M. le Comte de Çaylus.
24.1
L'ASSEMBLÉE DE CyTHÈRE, petit pOC-
fne en prose traduit de l'italien de M.
Algarotù. 2ji
Essai Hiftorique sur le Louvre. 25$
La Petite Iphigénie , Parodie de la
Grande. 267
Autre Tragédie a"Iphigénie en Tau-
ride , par M. Kaubertrand , Avocat en
Parlement. 278
Lettre à M. Friron au sujet d'un ar
ticle des Mémoires du P. (TAvrigny , con
cernant le Baron de Sirot. 285
Œuvres Dramatiques d'Apostolo
Zino , traduites de l'Italien par M. Bou
chots Professeur en Droit. 289
Mémoires et Lettres de Henti Duc
de Rohan sur la guerre de la Vilteline ,
publiés pour la première sois : par M. Iç
Baron de Zur Lauben , Chevalier de l Or
dre Militaire dé Saint- Louis , Brigadier
3*» TABLE DES MATIERES.
d'Insanterie , Capitaine au Régiment des
Gardes Suisses , & Associé Correspondant
Honoraire de CAcadémie Royale des Ins
criptions & Belles Lettres. 314
Conseils d'un Vieil Auteur à un Jeu
ne : par M. S 326
Réponse aux Observationssur la Mu
sique, les Musiciens & les Injlrumens.

• Vers présentés au Roi de Pologne Duc


de Lorraine par Stanijlas Fréron , filleul
de Sa Majejlé , âgé de quatre ans. 334
L'Empike d'Allemasne , òcc , Carte
Géographique , par le Sieur Brion, In
génieur Géographe. 3 3 fi
Des Hommes tels qu'ils sont & doivent
être. 337
Lettre à M, Fréron sur Particle du
village à'Hière de VHistoire du Diocèse
de Paris , par M. I Abbé le Beus, de VA-
cadérnie des Inscriptions & Belles - Let
tres. . 34S
La Journée de Crévelt, par M. l'Ab-
bc Desjardins , ancien Curé de Fran-
conville; 3JI
Vers sur la victoire de M. leJDuc a"Ai
guillon. 3J4

Fin de la Table des Matières du cinquième


yelume de l'Annee Littéraire