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Le Saint-Siège, les eglises et l'Europe. / La Santa Sede, le chiese e l'europa.: Études en l'honneur de Jean-Dominique Durand / Studi in onore di Jean-Dominique Durand

Le Saint-Siège, les eglises et l'Europe. / La Santa Sede, le chiese e l'europa.: Études en l'honneur de Jean-Dominique Durand / Studi in onore di Jean-Dominique Durand

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Le Saint-Siège, les eglises et l'Europe. / La Santa Sede, le chiese e l'europa.: Études en l'honneur de Jean-Dominique Durand / Studi in onore di Jean-Dominique Durand

Lunghezza:
872 pagine
12 ore
Pubblicato:
10 giu 2019
ISBN:
9788838248238
Formato:
Libro

Descrizione

Historien, chrétien, citoyen engagé… Les visages publics de Jean-Dominique Durand sont divers et, si ce volume d’hommage concerne d’abord sa profession d’historien, le lecteur ne peut pas oublier les autres dimensions de l’homme qui se joignent pour dessiner sa personnalité et porter son itinéraire, sans confusion des objets, mais aussi sans dissociation, en tension féconde. L’Italie, la papauté, la démocratie chrétienne, l’Europe, ses penseurs et ses cultures, le catholicisme français, et surtout son pôle lyonnais, doté d’une forte identité sociale, les lignes directrices de son oeuvre sont fermes, qui n’empêchent pas un renouvellement incessant, débouchant sur un bilan impressionnant. De cette fécondité scientifique témoignent les nombreux chercheurs (près de cinquante) qui ont participé à ce volume d’hommage.
Jean-Dominique Durand est Professeur émérite d’Histoire contemporaine à l’Université Jean Moulin – Lyon 3. Il y a fondé à Lyon l’Institut d’Histoire du Christianisme, qu’il a dirigé de 1989 à 1999. Il a enseigné dans des Universités étrangères, notamment à Rome, à la LUMSA et à l’Université pontificale du Latran. Il a été Conseiller culturel de l’Ambassade de France près le Saint-Siège, et Directeur de l’Institut culturel français de Rome de 1998 à 2002. Il est membre de divers comités scientifiques ou comités de rédaction en France et à l’étranger. 

Storico, cristiano, cittadino impegnato… I volti pubblici di Jean-Dominique Durand sono molteplici, e se questo volume vuole rendere omaggio in primo luogo alla sua professione di storico, il lettore non può tuttavia dimenticare gli altri aspetti dell’uomo che delineano ulteriormente la sua personalità e che contribuiscono a tracciarne l’itinerario umano e professionale, senza confusioni né contraddizioni, sempre in tensione feconda. L’Italia, il papato, la Democrazia Cristiana, l’Europa, i suoi pensatori e le sue culture, il cattolicesimo francese
e soprattutto il suo polo lionese, dotato di una forte identità sociale: le linee direttrici dell’opera di Durand sono solide e al tempo stesso arricchite da un rinnovamento incessante, che porta ad un bilancio impressionante.
Jean-Dominique Durand è Professore Emerito di Storia contemporanea all’Université Jean Moulin-Lyon 3. Ha fondato a Lione l’Istituto di Storia del Cristianesimo, che ha diretto dal 1989 al 1999. Ha insegnato presso numerose università straniere fra cui spiccano, a Roma, la LUMSA e la Pontificia Università Lateranense. Ha ricoperto il ruolo di Consigliere culturale dell’Ambasciata di Francia presso la Santa Sede, e di Direttore dell’Istituto Culturale Francese di Roma dal 1998 al 2002. È membro di diversi comitati scientifici e di redazione in Francia e all’estero.

En couverture: Gino Severini, Les deux colombes, 1926, Tempera sur carton, 59,5x66,5 cm. Maquette pour un motif décoratif de l’église de Semsales. Cercle d’études Jacques et Raïssa Maritain
Pubblicato:
10 giu 2019
ISBN:
9788838248238
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Libro

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Le Saint-Siège, les eglises et l'Europe. / La Santa Sede, le chiese e l'europa.

Études en l'honneur de Jean-Dominique Durand / Studi in onore di Jean-Dominique Durand

Tutti i volumi pubblicati nelle collane dell’editrice Studium Cultura ed Universale sono sottoposti a doppio referaggio cieco. La documentazione resta agli atti. Per consulenze specifiche, ci si avvale anche di professori esterni al Comitato scientifico, consultabile all’indirizzo web http://www.edizionistudium.it/content/comitato-scientifico-0.

Libro pubblicato con il sostegno del

Laboratoire de Recherche Historique Rhône-Alpes (LARHRA, Lyon )

Copyright © 2019 by Edizioni Studium - Roma

ISBN 9788838248238

ISBN: 9788838248238

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http://write.streetlib.com

INDICE

Philippe Chenaux et Christian Sorrel, Hommage
Oissila Saaidia, Un entretien avec Jean-Dominique Durand
PARTIE I – URBI ET ORBI

I. Le pape et le colonel. Un trafic d’indulgences sous le Premier Empire, Paul Chopelin*

II. Mourir pour Rome et pour le pape. La fabrique d’une hagiographie catholique en France au XIXe siècle, Bruno Dumons*

III. Mgr Merry del Val et la réforme des études de l’Académie des Nobles ecclésiastiques (1900), Philippe Roy-Lysencourt*

IV. Un épilogue romain de l’affaire Le Nordez: le recours auprès de Benoît XV en 1915, Augustin Laffay*

V. Les propositions de reprise des relations entre la France et le Saint-Siège durant la Grande Guerre, Xavier Boniface*

VI. Une lettre de Charles Maurras à Pie XII (31 juillet 1939), Jacques Prévotat*

VII. McKinley, Léon XIII et la guerre américaine contre l’Espagne (1898-1903), Blandine Chélini-Pont*

VIII. «Tisserant l’Américain», Étienne Fouilloux*

IX. La contribution du Saint-Siège à la solidarité entre les Églises des Amériques, Gilles Routhier*

X. Le Saint-Siège et l’Algérie: essai de regard sur la longue durée, Marc Agostino*

XI. Au milieu des inquiétudes. Achille Danset, le BIT, le Saint- Siège et le corporatisme catholique (1934), Aurélien Zaragori*

XII. Vatican II: la première session de Mgr Guerry, archevêque de Cambrai, Christian Sorrel*

XIII. La risposta del Card. Montini al dramma di Rolf Hochhuth «Der Stellvertreter», Piero Doria*

XIV. Paul VI et la mission de l’Église au service de la communauté humaine, Daniel Moulinet*

XV. Agostino Casaroli uomo della Santa Sede, Roberto Morozzo della Rocca*

XVI. Le pape, l’acteur et le psychanalyste. Habemus Papam de Nanni Moretti (2011), Denis Pelletier*

PARTIE II – PARCOURS ECCLÉSIAUX, PARCOURS NATIONAUX

I. Présence de l’art liturgique français à Saint-Pierre et Saint- Jean de Latran, Bernard Berthod*

II. Fourvière avant Fourvière. Le projet d’église votive d’Antoine- Marie Chenevard, Philippe Dufieux*

III. Une catégorie de statues de «grands hommes»: les statues d’ecclésiastiques en France, Jacqueline Lalouette*

IV. Le prémontré Xavier de Fourvière, chantre de Dieu et de la Provence, Bernard Ardura*

V. Les fidélités concurrentes du missionnaire, Claude Prudhomme*

VI. De la religion à l’athéisme et retour: le cas Annie Besant, Régis Ladous*

VII. Alla vigilia del ripristino dell’arcidiocesi di Atene. Alcuni documenti conservati nell’Archivio di Propaganda Fide, Carlo Pioppi*

VIII. Des catholiques français contre le «mouvement vers Rome», Jean-Pierre Chantin*

IX. I santi piemontesi dell’Ottocento e i problemi sociali della prima industrializzazione. Influssi del cattolicesimo francese, Bartolo Gariglio*

X. La Chiesa e il regicidio (29 luglio 1900), Maurilio Guasco*

XI. Il mondo cattolico milanese tra pace e guerra (1914-1915), Alfredo Canavero*

XII. Le cardinal Luçon, archevêque de Reims, ou l’Union sacrée à l’oeuvre, Frédéric Gugelot*

XIII. La Chiesa di Nicola Monterisi all’epoca del delitto Matteotti. Una riflessione fra storiografia e storia locale, Stefano Trinchese*

XIV. La pietà e la guerra: San Francesco patrono d’Italia nel secondo conflitto mondiale, Daniele Menozzi*

XV. Les catholiques bisontins, de l’intransigeantisme au socialisme municipal, Laurent Ducerf*

XVI. Un instantané des relations entre orthodoxes et catholiques en 1924: la rencontre «amicale» de Mgr Euloge et du père Michel d’Herbigny, Laura Pettinaroli*

XVII. Ortodossia russa e universalismo, Adriano Roccucci*

PARTIE III – HORIZONS EUROPÉENS

I. La résistance conservatrice et catholique contre l’omnipotence de l’État. Une esquisse historique, Emiel Lamberts*

II. Attirance, rejet et réaction. Catholicisme et socialisme au XIXe siècle, Jan De Maeyer, Hendrik Moeys*

III. La nostalgie du paradis blanc. L’abbé Journet, les Maritain et La Valsainte, Philippe Chenaux*

IV. La Jeune République et la construction européenne, Jacques- Olivier Boudon*

V. Gabriel Marcel en Guerre froide, Michel Fourcade*

VI. «L’Europe à ne pas faire». Intellectuels catholiques en européisme, Claire Toupin-Guyot*

VII. Le thomisme militant à l’heure du concile: le cas polonais de Stefan Swiez˙awski, Piotr H. Kosicki*

VIII. Giorgio La Pira e la «storiografia del profondo», Andrea Riccardi*

IX. La crise, paradigme du modèle politique italien?, Marc Lazar*

X. Trois hommes politiques de la Transition espagnole vers la démocratie et leur inspiration chrétienne, Pablo Pérez López*

XI. Devenir un Juste parmi les nations: Jan Karski, Annette Becker*

XII. Les «Justes» de France, une mémoire républicaine pour notre temps, Bernard Delpal*

XIII. Éléments pour une histoire de la place de la liberté religieuse dans la construction européenne, Emmanuel Tawil*

XIV. Laïcité et droit des femmes. Retour sur le parcours français, Philippe Portier*

XV. I principi non negoziabili. Una sfida educativa, culturale e politica circa la dignità del vivere e del morire, Enrico dal Covolo*

XVI. L’esprit européen, Card. Paul Poupard*

Bibliographie de Jean-Dominique Durand
Tabula gratulatoria

CULTURA

Studium

156.

Philippe Chenaux - Christian Sorrel (edd.)

LE SAINT-SIÈGE, LES ÉGLISES ET L’EUROPE

LA SANTA SEDE, LE CHIESE E L’EUROPA

Études en l’honneur de / Studi in onore di Jean-Dominique Durand

Philippe Chenaux et Christian Sorrel, Hommage

Hommage

Philippe Chenaux [1] et Christian Sorrel [2]

Historien, chrétien, citoyen engagé… Les visages publics de Jean-Dominique Durand sont divers et, si ce volume d’hommage concerne d’abord sa profession d’historien, le lecteur ne peut pas oublier les autres dimensions de l’homme qui se joignent pour dessiner sa personnalité et porter son itinéraire, sans confusion des objets, mais aussi sans dissociation, en tension féconde. De ces parcours croisés, aux ramifications nombreuses, qui ne sont jamais des chemins de traverse, nous ne dirons que peu de choses ici. Jean-Dominique Durand s’en explique lui-même dans un entretien médiatisé par notre collègue Oissila Saaidia, qui fut son étudiante. On le retrouve pleinement dans ces lignes, chaleureux et exigeant, attentif et lucide, disponible et convaincu. De la Fondation Fourvière à la mairie de Lyon, en passant par l’ambassade de France près le Saint-Siège et le Centre culturel Saint-Louis des Français, il n’a jamais oublié qu’il est un historien avant tout, un homme de science, un observateur aiguisé des sociétés contemporaines, au sein d’une Université d’État, marquée par l’exigence du service public.

Jean-Dominique Durand est d’abord l’analyste du catholicisme italien qu’il a scruté, pour son doctorat d’État, de la sortie de la Seconde Guerre mondiale aux années de fondation de la République. Mais le catholicisme italien, plus que tout autre catholicisme national, est indissociable du Saint-Siège, tout proche, et c’est logiquement qu’il est devenu dans le même mouvement l’historien de Rome et de la romanité, tour à tour passion consentie et objet de ressentiment, en particulier sur le versant français des Alpes. L’Italie de l’après-guerre, c’est aussi l’essor de la démocratie chrétienne et le choix de la construction d’une Europe unie et pacifiée. Là encore, la matrice italienne de l’œuvre historique de Jean-Dominique Durand est évidente et les convictions militantes sont vite entrées en résonance avec les travaux de recherche comme en témoigne le déploiement de sa bibliographie, publiée à la fin de ce volume. L’Italie, la papauté, la démocratie chrétienne, l’Europe, ses penseurs et ses cultures, le catholicisme français, et surtout son pôle lyonnais, doté d’une forte identité sociale, les lignes directrices sont fermes, qui n’empêchent pas un renouvellement incessant, débouchant sur un bilan impressionnant.

De cette fécondité scientifique témoignent les chercheurs qui ont participé à ce volume d’hommage. Ils sont près de cinquante, amis intimes, compagnons proches, collègues de Lyon, de Rome et d’ailleurs, anciens doctorants, et ils auraient pu être plus nombreux sans les contraintes éditoriales. Tous ont tissé une relation particulière avec Jean-Dominique Durand au gré des rencontres, des dialogues, des lectures. Tous ont accepté de se glisser dans l’un des axes choisis pour structurer le volume d’hommage, qui atteste la cohérence et l’audience de son œuvre historique, par-delà les chemins buissonniers empruntés par quelques-uns. La première partie, « Urbi et orbi», est centrée sur le Saint-Siège et sa mission universelle. La seconde partie, «Parcours ecclésiaux, parcours nationaux», croise les perspectives et les échelles entre les pays et les confessions. La troisième partie, «Horizons européens», explore le destin du vieux continent entre histoire et mémoire. Ces petites pierres ajoutées les unes aux autres retouchent le tableau de l’historiographie du religieux et du politique contemporains auquel Jean-Dominique Durand a puissamment contribué depuis trente-cinq ans et auquel il ne manquera pas de contribuer encore dans les années à venir.

Merci, Jean-Dominique, ad multos annos!


[1] Université Pontificale du Latran.

[2] Université Lumière Lyon 2.

Oissila Saaidia, Un entretien avec Jean-Dominique Durand

Entretien avec Jean-Dominique Durand

Oissila Saaidia [1]

Donner la parole à Jean-Dominique Durand… L’idée, peu académique pour des «Mélanges», s’est imposée à moi. J’ai conduit quatre entretiens de 2h30 entre fin mai 2015 et début juillet 2015. La méthodologie mise en œuvre a été celle de l’entretien semi-dirigé avec quelques grands axes; les entretiens ont été enregistrés puis retranscrits. Devant l’abondance de l’information, seules deux grandes thématiques – l’Université et le bien commun – ont été retenues afin de résumer au mieux la richesse des entretiens. Il est donc question de laisser la parole à Jean-Dominique Durand: il ne s’agit pas d’un débat entre nous, car l’intérêt est ailleurs. En effet, il me semblait important de recueillir son point de vue sur des sujets qui ont été et restent importants pour lui. Il est bien évident que d’autres lectures des mêmes événements sont possibles: n’est-ce pas là l’une des caractéristiques du métier d’historien? À travers deux thématiques qui sont complémentaires, il s’agit de proposer une lecture d’un parcours académique, mais aussi humain, celui de Jean-Dominique Durand.

L’Université

Jean-Dominique Durand a poursuivi sa scolarité jusqu’au baccalauréat à Dakar entre 1958 et 1968, où son père occupait un poste de professeur de littérature hispano-américaine à l’Université. Ces années passées au Sénégal ont vu naître sa vocation pour l’enseignement qui s’explique certes par son milieu familial, mais reste avant tout, selon ses propres mots, «une évidence». C’est aussi à Dakar que son goût pour l’histoire se construit en parallèle de son intérêt pour la politique. Il suit avec intérêt les premiers pas de l’indépendance du Sénégal sous l’égide de Léopold Sedar Senghor. Les années sénégalaises sont décisives pour saisir son ouverture sur l’Autre et sur le monde.

Quelques personnalités l’ont marqué durant ses années. Tout d’abord ses enseignants du lycée où il a eu la chance d’avoir des professeurs exceptionnels, notamment dans les disciplines qu’il considère comme les plus formatrices, la littérature française, le latin, la philosophie et l’histoire. S’il hésite un moment entre la philosophie et l’histoire, il opte pour cette dernière, car la philosophie lui paraît alors trop «hors-sol», trop théorique, pas suffisamment ancrée dans la réalité. Pourtant, son intérêt pour la philosophie demeure dans la mesure où, pour lui, l’histoire ne peut pas s’en passer, même si, en France, l’histoire est associée à la géographie dont Jean-Dominique Durand rappelle toute l’importance: l’ancrage dans le territoire.

Après son baccalauréat, il s’engage dans des études d’histoire à la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence où il rencontre de grands maîtres: Charles de la Roncière l’attire vers l’Italie et lui transmet son goût pour un contact simple et amical avec les étudiants, il prépare, sous sa direction, son mémoire de maîtrise; Paul-Albert Février, avec qui il fait un pré-mémoire en histoire ancienne, catholique de gauche, très marqué par la guerre d’Algérie, le touche par sa générosité et son savoir; Jean Chélini lui fait découvrir à la fois l’empire carolingien et la démocratie chrétienne. Il faudrait aussi évoquer de grands noms comme ceux de Michel Vovelle ou Philippe Joutard.

À l’issue de ce parcours académique, Jean-Dominique Durand obtient le CAPES, mais échoue, dans un premier temps, à l’agrégation à laquelle il consacre trop peu de temps, car il est happé par sa deuxième passion: la réflexion et l’action politiques dans le contexte des années post-soixante-huit. Il vit mal la domination gauchiste de diverses obédiences sur l’Université, y voyant un danger majeur pour la démocratie et l’humanisme. Il participe à des échanges avec des jeunes des partis démocrates chrétiens européens, à Vienne, Munich et Berlin. Il se rend dans la Tchécoslovaquie de l’après Printemps de Prague et mesure avec le mur de Berlin la réalité du communisme.

En poste dans un lycée du Nord de la France à Landrecies, où, entre les classes de 6 e et de terminales, il apprend ce qu’est l’enseignement, il repasse et réussit l’agrégation. Il songe alors à préparer une thèse. Installé à Lyon en 1978, enseignant à Vaux-en-Velin, dans un secteur difficile où il s’investit, il rencontre Jacques Gadille, qui l’accueille avec générosité, et, sur son conseil, Jean-Marie Mayeur, qui l’accepte en thèse. Jean-Dominique Durand se tourne vers l’Italie par défaut car son terrain naturel serait l’Espagne, dont il maîtrise la langue, ce qui n’est pas encore le cas de l’italien. Mais l’Espagne n’est pas accessible. Malgré la mort du général Franco et la libéralisation démocratique en marche, les conditions pour un travail scientifique en histoire contemporaine récente ne sont pas encore réunies. Ce choix pour l’Italie s’avère judicieux car Jean-Dominique Durand est très vite intéressé par ce parti de masse qu’est la Démocratie chrétienne, qui domine et structure la vie politique et sociale de l’Italie depuis la guerre. Il se pose les questions de l’historien: comment est-elle arrivée au pouvoir et comment influence-t-elle la société italienne? Une période retient son attention, celle de la crise des années 1943-1948, de la chute du fascisme à l’avènement de la démocratie: comment l’Italie réussit-elle sa transition démocratique à l’issue de vingt années de dictature et d’une guerre effroyable? D’où viennent ces hommes qui vont gouverner l’Italie avec un personnage clé, Alcide de Gasperi, président du Conseil en 1945 à 64 ans, mais entouré d’hommes plus jeunes? Quelles relations va entretenir ce couple explosif constitué par l’Église catholique et un parti laïc dont les responsables souhaitent agir, à la suite de Jacques Maritain, en chrétiens et non pas en tant que chrétiens, en récusant toute forme de théocratie tout en s’inspirant de la doctrine sociale catholique.

Qu’a-t-il retenu de la préparation de la thèse? Le plus important pour lui, au-delà de la connaissance scientifique, se place sur le plan personnel. Il a rencontré dans ce travail une Église catholique courageuse face à l’occupation nazie, présente et proche du peuple. Il a rencontré une Italie diverse et complexe, riche en hommes de qualité. Sur le plan de la méthode historique, il est habité par une certitude, celle de la nécessité de travailler dans les lieux où les archives ont été produites, c’est-à-dire là où l’histoire s’est faite: l’environnement géographique et humain est essentiel pour mieux comprendre le pays et appréhender le contenu des documents. C’est la raison pour laquelle, durant des années, il profite de toutes les vacances scolaires pour parcourir l’Italie à la recherche de fonds d’archives. Il craint qu’aujourd’hui, avec les nouveaux moyens techniques mis à la disposition des chercheurs, qui permettent souvent de travailler à distance, l’on risque de passer à côté d’informations que l’on ne peut glaner que localement, en rencontrant archivistes et témoins, qui enrichissent le travail scientifique. De nouvelles perspectives s’ouvrent alors à lui dans le monde universitaire.

Il ne s’agit pas de retracer toute une carrière, mais de revenir sur des moments forts pour lui. Lorsqu’il arrive à Lyon 3, d’abord comme professeur agrégé détaché du secondaire, puis comme maître de conférences, enfin comme professeur, succédant à Jacques Gadille, Jean-Dominique Durand découvre le paysage universitaire lyonnais. Les universités de Lyon 2 et Lyon 3 ont la particularité d’avoir été créées en 1973, non pas sur des critères disciplinaires mais, globalement, sur des critères syndicaux et politiques, les enseignants ayant été laissés libres de choisir leur établissement selon leurs options personnelles, ce qui peut apparaître comme absurde et dangereux. Si bien que Lyon s’est vue dotée de deux universités à dominante littéraire et juridique où l’on enseignait les mêmes disciplines, à quelques exceptions près, cas unique en France. Lyon 2 a très vite acquis une réputation de «gauche» et Lyon 3 de «droite»; en fait, Lyon 3 s’affirme à ses débuts comme une université plutôt libérale, mais une dérive s’est faite avec le temps et l’arrivée d’enseignants liés à une droite extrême. Peu après son élection comme professeur, éclate «l’affaire Notin», du nom d’un maître de conférences en économie qui a réussi à publier dans une revue du CNRS un article niant l’existence des chambres à gaz. Le scandale est énorme, mais a le mérite de mettre à jour les réseaux de l’extrême droite dans l’université. Ce n’était pas la première fois que l’Université lyonnaise était frappée par une affaire de négationnisme, car plusieurs années auparavant, Faurisson avait œuvré à Lyon 2. À Lyon 3, la réaction est forte et avec ses collègues historiens, Christophe Charle, Bernard Delpal, Régis Ladous, Claude Prudhomme, Jean-Dominique Durand signe une tribune dans Le Monde qui fait grand bruit en interne et réveille bien des consciences. Des collègues de toutes les facultés fondent alors une association destinée à promouvoir la déontologie universitaire. Elle prend le nom emblématique de René Cassin. Des étudiants, en histoire notamment, s’organisent autour de l’association Hippocampe. La tension est forte au sein de l’université. En 1997, Jean-Dominique Durand se présente à l’élection du président de l’Université et fait une forte campagne. Il n’est pas élu, mais il a réussi à rassembler un grand nombre d’enseignants. Il faudra attendre encore quelques années pour que Lyon 3 se transforme avec les présidents Hugues Fulchiron et Jacques Comby. Cette période de la vie universitaire l’a beaucoup marqué et a renforcé ses convictions sur l’importance de la responsabilité sociale de l’historien pour lutter contre tous les falsificateurs et manipulateurs de l’Histoire, mais aussi affirmer les valeurs de la République au sein de l’Université.

Mais la vie universitaire ne se résume pas à ses batailles, Jean-Dominique Durand est aussi l’un des piliers de l’histoire religieuse. Il publie de nombreux ouvrages et articles, notamment sur la relation entre foi et politique, sur la démocratie chrétienne, sur le Saint-Siège. Son champ de recherche s’inscrit dans l’Italie contemporaine, mais il s’étend aussi à la France et à l’Europe, sans négliger l’histoire de Lyon, si riche en la matière. Il s’attache à promouvoir la recherche collective, en mettant en avant de jeunes chercheurs; il fonde l’Institut d’histoire du christianisme à Lyon 3 et préside, un temps, l’Association française d’histoire religieuse contemporaine, fondée en 1974 par Jacques Gadille et Jean-Marie Mayeur; il organise de nombreux colloques, publie de nombreuses recensions dans des revues scientifiques faisant connaître en France l’historiographie italienne; il se fait éditeur en dirigeant successivement deux collections, Politiques et chrétiens (avec Régis Ladous) chez Beauchesne et Pages d’Histoire chez DDB. Son enseignement est plus généraliste, d’autant plus qu’il s’attache à assumer chaque année le cours de préparation au CAPES et à l’agrégation, quelle que soit la question au programme; l’enjeu est pour lui majeur: aider des jeunes à réussir des concours difficiles.

Jean-Dominique Durand s’inscrit dans l’héritage scientifique de ceux qui ont su donner une dimension nouvelle à l’histoire religieuse contemporaine, en identifiant des terrains neufs comme André Latreille, Jacques Gadille, Jean-Marie Mayeur, Émile Poulat, René Rémond, Yves-Marie Hilaire, Gérard Cholvy. Il est reconnaissant à ces maîtres qui ont su défricher, donner toute sa vitalité à l’histoire religieuse et former leurs successeurs. Il se montre sensible à cette notion de transmission, et aux termes mêmes de maîtres et de disciples, en regrettant une certaine tendance, aujourd’hui, à ignorer les travaux fondateurs, comme si chaque génération devait tout réinventer. Aujourd’hui la génération de leurs élèves est à son tour à la retraite, tels Étienne Fouilloux, Bernard Delpal, Claude Prudhomme ou le moderniste Bernard Dompnier pour la seule région Rhône-Alpes-Auvergne. Une nouvelle génération est désormais en activité, illustrée notamment par Christian Sorrel à Lyon et par une autre génération, plus jeune, comme Oissila Saaïdia et Olivier Chatelan. L’histoire religieuse moderne est également bien présente aussi, notamment à Lyon.

La génération montante reste très investie, mais Jean-Dominique Durand exprime son inquiétude pour deux raisons principales. La première concerne la situation des postes à l’Université française qui devient problématique. Elle est le reflet de la situation économique générale du pays. La tendance n’est certes pas à la création de nouveaux postes, mais tend au contraire à la restriction. Il faut aussi prendre en considération la réorganisation du monde universitaire avec l’autonomie accordée aux universités qui peuvent réorienter les postes comme elles le souhaitent en fonction, parfois, du nombre d’étudiants. Le président, responsable de son budget, doit tenir compte du rapport de force entre les disciplines, notamment quand celles-ci sont peu rentables. Cette logique économique fragilise les disciplines littéraires et les langues rares. L’histoire religieuse peut en pâtir dans certaines universités tentées de redistribuer les postes entre les disciplines à l’occasion d’un départ à la retraite ou de transformer un poste de professeur en maître de conférences. Il faut aussi prendre en considération, au sein même de la discipline historique, un manque de combativité de certains collègues, ou encore ceux qui défendent d’autres secteurs de l’histoire et estiment que l’on n’a plus besoin d’histoire religieuse contemporaine. Il constate et déplore que l’histoire religieuse perde du terrain dans l’Université française à un moment où, paradoxalement, le poids des religions dans la société et dans l’histoire du temps présent se renforce et nécessiterait une lecture scientifique.

Une deuxième source d’interrogation provient de la soumission de divers travaux, sur le plan méthodologique, à des disciplines comme l’anthropologie, la sociologie ou les sciences politiques, non pas dans l’esprit indispensable de l’interdisciplinarité, où une discipline se nourrit de l’autre, mais dans la perspective de négliger ce qui fait la spécificité de la discipline, ses méthodes. Or, pour s’approcher de la connaissance historique, selon l’expression de Henri-Irénée Marrou, il faut se nourrir des sources, notamment archivistiques, mais pas seulement, qui sont au fondement du métier d’historien. On voit apparaître aujourd’hui des travaux «hors sol», des réflexions sur le passé avec des méthodes qui ne sont pas celles des historiens. Cela ne concerne pas que l’histoire religieuse, mais l’histoire dans son ensemble. Jean-Dominique Durand attribue cette évolution à un effet de mode et à une influence anglo-saxonne. Il donne pour exemple le concept de genre ( gender) dont la définition par ceux qui l’emploient n’est pas toujours assez rigoureuse. Si le dimorphisme sexuel dans la pratique religieuse a été bien établi (voir les travaux de Claude Langlois), le genre lui semble mis en avant d’une manière trop systématique. Dans la perspective qui est la sienne du refus de tout ce qui est systématique, il craint que cela ne devienne une forme d’idéologie, en constatant que le mot genre se trouve mis à toutes les sauces, sans le discernement nécessaire.

Jean-Dominique Durand pense que l’histoire de l’humanité est structurée par deux axes majeurs. D’une part, le poids des personnalités, des hommes et des femmes qui agissent dans tous les domaines (économique, culturel, politique, scientifique) plus que celui des structures, des masses, des classes sociales, bien qu’il ne les néglige pas. L’autre axe structurant est la notion de crise, qu’il a étudiée dans sa thèse, L’Église catholique dans la crise italienne 1943-1948. La crise, qu’elle soit économique, morale, politique, institutionnelle – et l’Italie les a toutes connues entre 1943 et 1948 – est un temps de passage d’un monde à un autre, dont l’analyse est passionnante. Dans l’étude des hommes et celle des crises, la question religieuse, celle des croyances, de la foi qui anime ou non les êtres reste fondamentale. On l’a vu avec l’effondrement de l’Union soviétique, on le voit aujourd’hui dans l’histoire du temps présent. Jean-Dominique Durand y voit une grande leçon pour nos sociétés démocratiques et pour la préservation du bien commun, ce bien commun qui est un des axes qui structurent sa vie.

Le bien commun

Beaucoup de choses se jouent à son arrivée à Aix-en-Provence même si elles étaient en germe à Dakar: Jean-Dominique Durand fait remonter à la campagne présidentielle de 1965 son adhésion aux idées européistes et son inclinaison pour le Centre, il a alors 15 ans. Quelques années plus tard, Jean Chélini lui fait découvrir la démocratie chrétienne. Ce passage par la politique est décisif dans sa «conversion» au catholicisme: il découvre alors un catholicisme marqué par l’humanisme et le don aux autres, bien éloigné des pratiques de la religion telles qu’il les a connues dans son enfance. Il pense être venu à la pratique religieuse par le sas de la politique: un cheminement à contre-courant qui voudrait que la religion soit un tremplin vers le politique.

Tout en poursuivant son cursus universitaire, il prend goût à l’action politique et participe à sa première campagne électorale en faveur du maire d’Aix-en-Provence SFIO. Rappelons que le Centre est alors allié aux socialistes, avant qu’en 1972, le nouveau Parti socialiste fasse le choix d’une alliance avec les communistes. Jean-Dominique Durand se définit comme un homme du centre gauche: ni le gaullisme, ni le communisme n’ont jamais eu ses faveurs. S’il admire le général De Gaulle, il ne partage pas ses positions sur l’Europe. Par la suite, il ne se retrouve pas dans les partis qui se réclament du général, car ils lui apparaissent trop libéraux sur le plan économique et trop autoritaires. Quant au communisme, Jean-Dominique Durand n’accepte ni son idéologie ni sa pratique. Il n’en est pas moins toujours impressionné par l’abnégation des militants qu’il respecte profondément.

Sa sensibilité pour la démocratie chrétienne est renforcée par sa rencontre avec les écrits de Jacques Maritain qu’il découvre, par hasard, dans une librairie, en tombant sur L’homme et l’État. Il est séduit par ce grand philosophe, notamment par son œuvre de philosophie politique et par son courage lorsqu’il récuse l’antisémitisme, dénonce les compromissions des catholiques dans la guerre d’Espagne et refuse la défaite en 1940, donnant un texte clé pour la Résistance spirituelle avec À travers le désastre. Maritain ouvre une voie nouvelle pour l’engagement des chrétiens en politique en distinguant l’agir «en chrétien» et l’agir «en tant que chrétien». Il utilise des concepts philosophiques pour éclairer les réalités historiques. Il propose une grille de lecture à un moment clé de la vie de Jean-Dominique Durand, qui est au début de ses études, de sa prise de contact avec le politique et de sa découverte du catholicisme: Maritain a orienté sa vie en l’introduisant à la philosophie personnaliste. Celle-ci est élaborée aussi par d’autres penseurs, d’Emmanuel Mounier à Nicolas Berdiaev et Jean Lacroix, mais c’est en Maritain qu’il perçoit la plus forte cohérence. Le personnalisme entend placer la personne humaine au cœur de toute construction sociale. C’est la raison pour laquelle tout doit être considéré, par ceux qui détiennent le pouvoir, en quelque domaine que ce soit, dans la finalité de l’épanouissement de la personne insérée dans la société. Jean-Dominique Durand est sensible à cette philosophie appliquée dans laquelle le philosophe vit pleinement dans la Cité. Elle l’incite à penser l’historien dans la Cité et à le faire sortir de sa tour d’ivoire, qui lui fait perdre le contact avec le monde dans lequel il vit.

Fort de ce socle, il entend le mettre en application en œuvrant au bien commun à travers des fonctions prestigieuses ou plus modestes; dans tous les cas, c’est de vocation et de service dont il s’agit. C’est ainsi qu’il conçoit son métier d’enseignant du secondaire – métier pour lequel il a un profond respect – mais aussi toutes les autres fonctions qu’il a pu exercer. Sans cette clé de lecture et son besoin quasi vital du renouvellement, il n’est pas possible de comprendre son itinéraire qui le conduit du collège à l’Université, de l’Université à l’ambassade de France près le Saint-Siège, mais aussi son action publique. Cette dernière est marquée par divers engagements: il préside l’association Lyon-Rayonnement qui prépare la candidature de Raymond Barre aux élections présidentielles de 1988; il prend la tête de la Fondation Fourvière dans un contexte difficile et la quitte une fois sa mission accomplie; il s’engage aux côtés de Gérard Collomb lors des élections municipales de 2014 à Lyon.

Jean-Dominique Durand fréquentait Rome depuis de nombreuses années comme chercheur quand, en juillet 1997, l’ambassadeur de France près le Saint-Siège lui propose le poste de conseiller culturel et de directeur de l’Institut Saint-Louis de France. Il sort alors de la bataille contre le négationnisme dans l’Université qui avait abouti à la création de l’association René-Cassin pour défendre une certaine déontologie universitaire. Il s’était présenté aux élections pour être président de l’Université dans un contexte très tendu. À la suite d’une véritable campagne électorale, qui a permis de préparer le terrain pour une rénovation de Lyon 3, il choisit de tourner la page et d’accepter de s’engager dans un métier dont il ne connaît rien: la diplomatie culturelle. L’enjeu était de définir, notamment pour l’année jubilaire 2000, une politique culturelle française, c’est-à-dire représentative de la culture française dans toute sa diversité, par rapport au Saint-Siège. La France est un pays divers avec une culture catholique puissante qui a une longue et riche histoire, mais la France est également juive, musulmane, agnostique et athée. Il fallait représenter cette diversité de la République. C’est pour lui tout le sens qu’il attribue au bien commun, cette forte conscience d’être au service de la République, en faisant abstraction de ses convictions personnelles, pour montrer au Saint-Siège la France d’aujourd’hui.

Sa mission à Rome de mars 1998 à septembre 2002, à la fin du pontificat de Jean-Paul II, couvrant l’année jubilaire, fut passionnante: Jean-Dominique Durand parle d’années de grâce. Il se retrouve dans un milieu qui lui est familier, car il connaît la langue, les mentalités des clercs, les enjeux culturels entre la France et le Saint-Siège. Il découvre la vie d’une ambassade, des codes nouveaux pour lui, des méthodes de travail, des moments parfois un peu trop mondains à son goût. Il se souvient que Jacques Maritain, qui n’a pas aimé sa fonction d’ambassadeur, avait émis l’idée que saint Benoît-Joseph Labre, le saint mendiant, fût désigné comme patron des diplomates! Pour sa part, Jean-Dominique Durand se rendait volontiers auprès des Petites Sœurs de Jésus à Tre Fontane pour se ressourcer. Un autre lieu important pour lui était la communauté Sant’Egidio, en particulier la prière du soir à Santa Maria in Trastevere. Il avait doublement retrouvé à Rome Maritain, qui avait fondé le Centre culturel Saint-Louis de France, avec l’intuition que bien des aspects des relations bilatérales passent par la culture. Il s’y investit pleinement, développant les relations avec les Universités pontificales, promouvant un programme culturel très diversifié, sur le plan des conférences, des colloques, des expositions, de la musique, allant même jusqu’à fonder le Théâtre français de Rome avec un jeune comédien de confession juive, Frédéric Lachkar. Grâce à cette expérience, Jean-Dominique Durand a le sentiment d’avoir mieux compris le fonctionnement du Saint-Siège et la mentalité des hommes qui sont au service de la papauté, avec leurs faiblesses, leurs grandeurs et leurs contradictions. La Curie romaine est un ensemble complexe, superposition de différentes strates déposées au cours d’une longue histoire. Contrairement à ce que l’on dit parfois, elle n’est pas un bloc monolithique.

À l’issue de son détachement à Rome, il reprend son poste à l’Université en septembre 2002. Mais une nouvelle expérience s’offre à lui, une expérience lyonnaise. Le cardinal Louis-Marie Billé, archevêque de Lyon, qui décède en mars 2002, avait songé à lui pour s’investir à Fourvière. Pour Jean-Dominique Durand, ce haut lieu du catholicisme lyonnais, est la propriété non pas du diocèse, ni de la commune, mais de tous les Lyonnais à travers une structure laïque, la Commission de Fourvière, devenue en 1998 une fondation d’intérêt public. Elle traversait de lourdes difficultés, liées aux relations tendues entre le président et le recteur de la basilique et à des tensions sociales en interne. L’idée de confier la présidence de la Fondation à Jean-Dominique Durand est confirmée par Mgr Barbarin qui prend en charge le diocèse de Lyon en septembre 2002. La fonction, entièrement bénévole, est lourde, dans un contexte très tendu. Il accepte cependant de relever le défi. Les premières années sont difficiles, mais l’enjeu est exaltant: rétablir un fonctionnement conforme à la doctrine sociale de l’Église à travers une gestion respectueuse des personnes et une réflexion approfondie sur le thème de l’accueil de tous, pèlerins ou touristes. Avec le soutien déterminant du recteur de la basilique, le Père Jean-Marie Jouham, un nouveau directeur, Gilles Malartre, un bureau renouvelé avec son ami François Navarranne, Jean-Dominique Durand parvient à créer un esprit nouveau, à œuvrer pour le service de tous et la mise en valeur du bien commun.

Cependant, un nouveau défi apparaît: la basilique se révèle fragile et en très mauvais état. Un audit demandé à un architecte du patrimoine révèle de nombreux désordres, dont certains anciens et dangereux. Il faut sauver ce qui est devenu l’un des éléments majeurs du patrimoine lyonnais. Les premiers travaux sont lancés et la recherche des financements est engagée auprès de la Ville, du Département, des mécènes, des donateurs souvent modestes, mais nombreux. Après quelques années, grâce à cette mobilisation et à l’engagement d’entreprises compétentes, la basilique est non seulement sauvée, mais embellie avec la restauration des mosaïques et la mise en place d’un nouveau système d’éclairage qui les met en valeur.

2013: voilà dix ans que Jean-Dominique Durand cumule ses fonctions d’enseignant-chercheur à l’Université et cette charge. Il souhaite prendre un peu de distance et entreprendre des travaux d’écriture qui lui tiennent à cœur. En accord avec le cardinal Barbarin, il quitte la présidence de la Fondation Fourvière. C’était sans compter sur les surprises qu’une vie peut réserver. Une nouvelle aventure allait commencer. Le maire de Lyon, Gérard Collomb, lui propose d’être candidat avec lui, aux élections municipales prévues en mars 2014, et, si l’élection est positive, d’être adjoint. Il finit par accepter et se trouve candidat dans le 5 e arrondissement, celui de Fourvière, en troisième position sur la liste. Pourquoi avoir pris cette décision? Jean-Dominique Durand avance plusieurs raisons. La retraite approchant, il avait la possibilité de s’engager davantage dans la société, libéré des obligations liées aux charges universitaires. Il réalise aussi que c’est probablement la dernière fois qu’il aurait cette opportunité. Il avait été déjà sollicité deux fois, au temps de Francisque Collomb, par Camille Georges, et de Raymond Barre, mais n’avait pas donné suite. La personnalité de Gérard Collomb joue beaucoup, car il éprouve pour lui une grande estime; il voit en ce socialiste humaniste, marqué par l’enseignement du philosophe personnaliste Jean Lacroix, l’héritier de Raymond Barre et, comme citoyen, il avoue son admiration pour le Lyon qu’il a forgé. Gérard Collomb a un grand sens de l’ouverture et du rassemblement au-delà des clivages politiques. L’équipe qu’il constitue est diverse, elle va d’anciens membres du Parti communiste aux barristes, tout en lui donnant son unité autour d’un vrai projet urbain et de la place de l’homme dans la Cité. Un autre élément intervient dans sa décision: devenir adjoint au maire de Lyon, alors qu’il n’est pas Lyonnais d’origine, est pour lui important, car il aime profondément cette ville qu’il a servie d’une certaine manière à l’Université et à Fourvière et qu’il pourrait continuer à servir d’une autre manière. Jean-Dominique Durand admire cette ville d’une beauté infinie, d’une grande élégance, une ville marquée par une grande histoire et par le catholicisme social. Lyon représente pour lui une ville où l’on sait vivre ensemble malgré les différences. Sans être dupe, il sait que son absence d’ambition politique facilite aussi son action. Il se tient à l’écart des partis, cultive sa liberté, tout en s’inscrivant dans le groupe Centre démocrate au conseil municipal, avec le maire du 5 e, Thomas Rudigoz. Il a trouvé non pas son parti, mais sa famille politique, dans une majorité de centre gauche.

Homme de l’action, Jean-Dominique Durand est aussi un catholique marqué par de grandes figures qu’il veut saluer. Parmi les saints qui l’accompagnent dans sa vie personnelle ou professionnelle, saint Joseph et saint François d’Assise occupent une place privilégiée, tous les deux pour leur abnégation et leur don d’eux-mêmes aux autres. Jean-Dominique Durand ne cache pas aussi son admiration pour les saints martyrs qui «prennent l’Évangile au sérieux». Il se reconnaît une théologie personnelle et non érudite, car il dit ne pas être un spirituel, encore moins un mystique. Si les vies des saints occupent une place importante dans son parcours – Jean-Dominique Durand est littéralement bouleversé par la prière de la litanie des saints –, c’est parce qu’ils constituent un ensemble divers par les charismes comme par leurs origines et leurs conditions de vies, autant d’exemples que chacun peut tenter de suivre. La Communauté Sant’Egidio, avec son ami Andrea Riccardi, est pour lui la quintessence de l’engagement dans la prière et dans la solidarité avec les pauvres, dans le dialogue et le respect de tous. Il ne manquerait pour rien au monde la rencontre interreligieuse annuelle sous le signe de l’ Esprit d’Assise, dont il a retracé l’histoire comme un élément clé de l’histoire de la paix.

En guise de conclusion, car il est impossible de conclure sur «l’objet d’étude» que reste Jean-Dominique Durand pour l’historienne que je suis, je voudrai apporter mon propre témoignage. Jean-Dominique Durand représente pour moi un modèle d’enseignant et d’historien. Un modèle d’enseignant, car toujours au plus proche de ses étudiants, à leur écoute et à leur disposition; un modèle d’enseignant dans la manière dont il transmet son savoir en le rendant accessible; un modèle d’enseignant dans sa fidélité à ses collègues jamais prise en défaut quand bien même elle peut en agacer certains. Mais il demeure aussi pour moi un modèle d’historien pour sa passion des archives; un modèle d’historien pour l’œuvre qu’il a construite; un modèle d’historien surtout parce qu’il a cette audace d’assumer son rôle social en démontrant que la parole de l’historien fait plus que jamais sens pour éclairer le monde d’aujourd’hui.


[1] Université Lumière Lyon 2.

PARTIE I – URBI ET ORBI

I. Le pape et le colonel. Un trafic d’indulgences sous le Premier Empire, Paul Chopelin*

* Université Jean-Moulin Lyon 3.

Le 16 février 1810, l’empereur Napoléon I er écrit au général Clarke, ministre de la guerre, pour l’avertir de la destitution du commandant de la place de Savone, ville où le pape Pie VII a été placé en résidence surveillée au mois d’août précédent: «J’ai destitué le sieur Lenormand, commandant d’armes de 4 e classe à Savone. Je désire que vous me remettiez une note sur cet officier qui s’est permis d’avoir avec le pape une correspondance indigne d’un militaire. Donnez ordre que trois heures après la notification que vous lui aurez faite de sa destitution, il parte de Savone. Proposez-moi un bon officier pour le remplacer. Vous désignerez au sieur Lenormand le lieu où il doit se retirer. La police a tous les renseignements qui regardent cet individu [1] ». Envoyé en garnison à Genève, l’officier perd sa légion d’honneur [2] . Pourquoi a-t-il suscité l’ire de l’empereur? Quelle est la nature de cette «correspondance indigne»? Cette affaire a jusqu’ici échappé aux historiens du conflit entre Napoléon et Pie VII. La découverte fortuite du dossier de police du colonel Normand (et non Lenormand) dans la sous-série F ⁷ des Archives nationales permet de mieux saisir les enjeux de cette destitution [3] .

La surveillance de Pie VII à Savone

Latent depuis 1806, le conflit entre Napoléon et Pie VII se mue en véritable épreuve de force à partir de 1808. Après l’invasion de Rome par les troupes du général Miollis le 2 février, le pape refuse l’investiture canonique des nouveaux évêques français, privés de pouvoirs spirituels dans leur diocèse, et met fin à la légation du cardinal Caprara. Napoléon entend briser la résistance du souverain pontife, dont il dénonce le pouvoir temporel. Par un décret du 17 mai 1809, les États pontificaux sont annexés à l’empire français. Pie VII signe la bulle Quum memoranda (10 juin), qui excommunie «tous les responsables des attentats commis à Rome et dans les États de l’Église contre les immunités ecclésiastiques et contre les droits même temporels de l’Église et du Saint-Siège». Directement visé par cette condamnation, Napoléon écrit à Murat que le pape est devenu «un fou furieux qu’il faut enfermer». Le 6 juillet, le général Radet pénètre de force au palais du Quirinal et procède à l’arrestation du souverain pontife, qui est conduit sous bonne garde à travers la Toscane et la Ligurie, avant d’arriver à Grenoble le 21 juillet. Il n’y reste que dix jours: la venue de nombreux fidèles, désireux d’apercevoir Pie VII et d’obtenir une bénédiction, inquiète le gouvernement, qui décide de renvoyer le prisonnier en Italie. Le 16 août, il arrive à Savone, près de Gênes, où il est placé en résidence surveillée à l’évêché [4] .

Situé sur la côte ligure, dans le département de Montenotte, le port de Savone est alors une petite ville de 8000 habitants, dans une région relativement peu peuplée [5] . Au croisement de la route côtière et de la route qui mène à Turin par Bassano ou en France par le col de la Madeleine, le site est facile à contrôler. Le pape est personnellement surveillé par un détachement de 50 gendarmes, chargés de contrôler les allées et venues autour du palais épiscopal, tandis que la citadelle est occupée par une garnison, dont la mission est de décourager tout attroupement séditieux ou tentative de libération du pape à force armée. Cette garnison est commandée par le colonel Guillaume Normand, un militaire expérimenté qui a servi au 86 e de ligne de 1796 à 1802, avant d’être nommé commandant de la place de Savone en 1805 [6] . Responsable de la sûreté du pape, le préfet du département de Montenotte, Gaspard de Chabrol, est un homme de confiance de l’empereur. Ce brillant polytechnicien – il sort premier de sa promotion en 1796 – est alors chargé d’aménager la route côtière ligure pour en faire une route moderne, praticable par tous les types d’attelage. C’est surtout un homme dévoué au gouvernement, doté d’un grand sens politique et dont la présence a sans doute largement contribué au choix du lieu de détention du souverain pontife. Il entretient avec ce dernier des relations cordiales, tout en surveillant discrètement, mais étroitement, sa correspondance et celle de son entourage [7] .

En isolant le pape, Napoléon espère faire revenir celui-ci à de meilleurs sentiments, en lui prouvant qu’il a tout intérêt, tant sur le plan spirituel que temporel, à servir les projets français. Pour arriver à ses fins, l’empereur tient à traiter le captif en prince souverain. Avec une dotation de 100 000 francs, le comte Salmatoris, ancien grand maître des cérémonies du roi de Piémont, est chargé de régler le fonctionnement de la cour pontificale et d’en organiser les dépenses. Le pape est par ailleurs doté d’une maison, dont la direction est confiée au général César Berthier, frère du maréchal, dont la présence est destinée à rappeler au captif qu’il reste soumis au bon vouloir du gouvernement français.

En France, comme en Italie, les autorités ont reçu l’ordre d’éviter la circulation de tout nouveau texte pontifical incriminant l’empereur et d’en rechercher activement ses éventuels propagateurs. La tâche est difficile. La bulle Quum memoranda a été très tôt connue en France, dès juillet 1809, par l’intermédiaire des réseaux de l’Église réfractaire, assoupis depuis le concordat et réactivés pour la circonstance. Rassemblée au sein d’associations secrètes de dévotion, dont les plus actives sont les «Congrégations» de Paris et de Lyon, toute une nouvelle génération de militants catholiques se mobilise pour défendre les droits du pape et critiquer un régime impérial jugé illégitime. L’un d’eux, Mathieu de Montmorency, réussit a˘ se procurer le texte de la bulle d’excommunication lors du séjour de Pie VII à Grenoble et le fait circuler au sein des réseaux «réfractaires». La ville de Lyon, où les associations secrètes catholiques sont très bien implantées, constitue la plaque tournante de ces circulations clandestines. C’est d’ailleurs à Lyon qu’est imprimée la Correspondance authentique de la Cour de Rome avec la France depuis l’invasion de l’État romain jusqu’à l’enlèvement du Souverain Pontife, recueil de pièces destiné à alerter les catholiques sur le sort du pape. À Paris, Alexis de Noailles fait secrètement publier la bulle et commence à en assurer la diffusion, avant d’être arrêté par la police en septembre 1809. Si les hommes de Fouché enregistrent quelques succès, les autorités se trouvent généralement bien démunies face à des réseaux solidement constitués et habitués, depuis près de vingt ans, aux exigences de la clandestinité [8] . Dans tous les départements, les préfets et les maires sont chargés de surveiller le clergé et de vérifier qu’aucun propos «séditieux» ne soit tenu en chaire. Les missions sont interdites et les prédicateurs itinérants privés de parole. Certains diocèses, où l’influence de l’ancienne Église réfractaire reste forte, sont particulièrement surveillés. Celui de Séez, en Normandie, dont est originaire le colonel Normand, est l’un d’entre eux.

Un diocèse sous tension

Le diocèse de Séez [9] a été reconstitué lors du concordat pour correspondre aux limites administratives du département de l’Orne et prendre ainsi le relais du diocèse constitutionnel érigé en 1790. En 1810, lorsqu’éclate l’affaire Normand, il est devenu un foyer d’opposition religieuse à la politique impériale, attirant par conséquent l’attention des autorités. La surveillance administrative s’exerce d’autant plus sévèrement que les antagonismes religieux hérités de la Révolution sont encore bien vivaces. Au cours des années 1790, le conflit entre catholiques réfractaires et catholiques constitutionnels a provoqué des réactions particulièrement violentes dans département de l’Orne. En août-septembre 1792, dans le contexte de la grande peur qui accompagne l’invasion du territoire français, au moins neuf prêtres réfractaires sont tués par des militants patriotes, dont un ancien capucin, le Père Valfrembert, à Alençon le 6 septembre [10] . À partir de 1793, le département se situe sur la ligne de front entre les forces républicaines et les insurgés royalistes de l’Ouest, tandis que la population se divise entre «bleus» et «blancs». Chargés de mener la lutte contre les rebelles et leurs complices, le tribunal criminel de l’Orne décide l’exécution de plusieurs prêtres réfractaires, considérés comme des «martyrs» par leurs partisans. Sous le Directoire, le département est le théâtre de violents affrontements entre les chouans de Frotté et les colonnes mobiles chargées de traquer les rebelles. Des deux côtés, les représailles succèdent aux représailles, provoquant la mort de nombreux prêtres, jusqu’à la signature de la paix en 1800 [11] . La même année, Joseph Victor Lamagdelaine est nommé préfet de l’Orne, dont il achève la pacification en réorganisant la police et la garde nationale. L’ordre revient peu à peu dans un département qui continue néanmoins de faire l’objet d’une surveillance étroite [12] .

Sur le plan religieux, le préfet Lamagdelaine doit composer avec un évêque peu coopératif en la personne d’Hilarion François de Chevigné de Boischollet (1746-1812). Vicaire général du diocèse de Nantes avant la Révolution, il émigre après avoir refusé de prêter serment et devient aumônier militaire dans l’armée du prince de Condé. Il rentre en France en 1793 pour y exercer le culte clandestin. Arrêté en 1794, il est libéré après Thermidor et reprend ses fonctions vicariales à Nantes, toujours dans la clandestinité, pendant toute la durée du Directoire. Il apporte son soutien à l’abbé Bernier, lorsque ce dernier sert d’intermédiaire entre les chefs de bande royalistes et le gouvernement lors de la pacification de la Vendée. Ce rôle de médiateur lui vaut d’obtenir l’évêché de Séez en 1802. Dès son arrivée, M gr de Boischollet se montre favorable à l’ancien clergé réfractaire, dont il favorise la mainmise sur les nouvelles paroisses issues de la réorganisation concordataire. Cette attitude lui vaut des réprimandes du ministre des Cultes, qui entend l’obliger à employer davantage d’anciens constitutionnels. En 1804, l’organisation du clergé paroissial n’est toujours pas achevée et les plaintes s’accumulent sur le bureau du préfet, qui doit intervenir à plusieurs reprises pour empêcher des nominations conflictuelles, notamment dans les paroisses «bleues» que l’évêque veut ramener sur le droit chemin en y plaçant un ancien réfractaire. Le 23 novembre 1805, le préfet Lamagdelaine s’en plaint ouvertement au prélat: «Vous exigez plus des prêtres ci-devant constitutionnels que le pape n’en a exigé lui-même. Votre diocèse est le seul où les divisions religieuses existent encore […]. On perpétue les anciennes querelles en irritant sans cesse les passions qui les ont produites». Cette même année 1805, pour constituer l’équipe dirigeante de son séminaire, l’évêque fait appel à des prêtres membres de la très contre-révolutionnaire Congrégation des Sacrés Cœurs de Jésus et Marie du Père Coudrin. Dans une lettre adressée à celui-ci, le 12 octobre 1805, M gr de Boischollet lui fait part de son intention de ramener progressivement sur le droit chemin «un diocèse trop travaillé par la philosophie et les prêtres jureurs». Alertés par le maire de Sées, le préfet et le ministre des Cultes finissent, en 1809, par obliger l’évêque à retirer ces prêtres, sous le motif qu’aucun membre d’un institut religieux n’est autorisé à enseigner dans un séminaire [13] .

En 1808-1809, le conflit ouvert entre le pape et l’empereur conduit M gr de Boischollet à prendre de plus en plus ses distances avec le régime. Bien qu’élevé à la dignité de baron d’Empire le 9 juin 1808 – une distinction destinée, espère-t-on, à garantir sa fidélité –, il multiplie les actes de désobéissance passive. Il rechigne à présider les mariages des rosières [14] , n’engage aucune action contre les desservants qui continuent de célébrer les fêtes supprimées et ne poursuit que très mollement ceux d’entre eux accusés d’encourager la résistance à la conscription. Il ne montre guère plus de zèle à lutter contre les prêtres anticoncordataires de la «Petite Église», particulièrement nombreux et actifs dans son diocèse [15] . Suspecté de démoraliser la population, le clergé de l’Orne fait l’objet d’une attention soutenue de la part des autorités civiles. Le préfet demande notamment aux maires «d’exercer une surveillance active sur les écrits clandestins et les manœuvres coupables que les ennemis de la tranquillité publique peuvent mettre en usage relativement aux affaires de religion [16] ».

L’affaire Normand (janvier-février 1810)

À la fin du mois de janvier 1810, le maire d’Alençon, Jacques Mercier, reçoit une lettre de son compatriote, le colonel Normand, commandant de la place de Savone, datée du 14 janvier précédent:

Monsieur, Permettez qu’un de vos concitoyens éloigné de son pays et au service de sa patrie depuis 27 ans ait aujourd’hui l’honneur de vous envoyer ci-joint un brevet [sic] portant indulgences plénières en faveur de l’église paroissiale Notre-Dame que notre S t Père, sur la demande que j’ai eu l’honneur de lui en faire au nom de tous les citoyens de la ville d’Alençon, a accordé le 1 er janvier courant. Je désire, Monsieur, que cet acte vous soit aussi agréable qu’il me fait de plaisir. Alors je me croirai trop heureux d’avoir pu trouver l’occasion de donner à mon pays une faible marque de mon attachement et de mon amour.

Si pendant le séjour de Sa Sainteté dans cette ville, que les circonstances et événements y ont attirée, je puis être de quelque utilité à quelques communes ou aux autres paroisses d’Alençon pour de pareilles demandes ou pour obtenir la permission de dire la messe, soit dans quelques oratoires ou maisons particulières, ils peuvent m’adresser leurs pétitions. J’ai l’avantage d’être bien vu de Sa Sainteté. Je ferai tout ce dont il dépendra de moi pour leur rendre service.

Recevez, si vous plais [sic], Monsieur le Maire, les veux [sic] que je forme au renouvellement de cette année pour le bonheur de mes concitoyens et croyez-moi, avec l’attachement et le respect le plus profond, votre très humble et très obéissant serviteur. Normand.

Ce ne sont pas un, mais trois brefs d’indulgences plénières en faveur de l’église Notre-Dame d’Alençon, signés de la main du pape, qui sont joints à la lettre: l’un concerne les fidèles qui viendraient y prier le jour de la saint Pierre, le deuxième le jour de la saint Léonard et le dernier le jour de l’Assomption. Sur la partie droite des trois brefs, figure la demande formulée par le colonel Normand, en tant que «commandant d’armes de la place de Savone». Dans le contexte religieux particulièrement tendu de ce début d’année 1810, le maire d’Alençon est évidemment stupéfait par l’offre de service de l’officier. Il ordonne la saisie de deux autres lettres jointes au paquet, destinées respectivement au frère et au beau-père du colonel Normand, afin d’en examiner le contenu.

La lettre adressée au frère, résidant à Lanilis, dans le Finistère, ne contient aucune allusion aux affaires religieuses. En revanche, celle adressée au beau-père du colonel, le sieur Le Mercier, maître d’écriture à Alençon, est beaucoup plus compromettante. Normand y explique qu’il peut accéder directement au pape et satisfaire aux besoins en indulgences de toutes les églises des environs d’Alençon: «Je viens de faire parvenir à Monsieur le Maire d’Alençon les indulgences dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre. Si M r le Maire en désire d’autres pour les autres paroisses, il pourra me le faire savoir. Je me fais fort de les obtenir du St Père, quand bien même il seroit parti de Savone. Je vous avais dit que je demanderai les indulgences dont il s’agit pour le jour d’un des S ts que je porte. J’ai cru mieux faire en les demandant pour le jour [de] Notre-Dame, puisque, suivant moi, ce jour doit être la fête de l’Église». Plus grave, il conclut sa lettre en proposant à son beau-père de s’associer à lui dans le cadre d’un véritable commerce d’indulgences et de chapelets bénis par le pape: «Une dame qui a envoyé des indulgences dans son pays a reçu un cadeau de plus de cent louis. Je vous fais cette confidence pour vous seul. Si toutefois les habitants des deux sexes des environs et de la ville voulaient des chapelets munis de la bénédiction du pape, je pourrais très bien leur en envoyer ou bien si plusieurs marchands désirent en faire un commerce, je pourrais leur en fournir. Mais il faut au moins qu’ils m’en demandent 5 ou 6 mille. Il est vrai qu’ils ne sont pas très bon marché vu le grand débit depuis le séjour du pape. Et je crois qu’il faut parler de 30 sols pour en avoir un, mais il me semble qu’ils sont beaux».

L’entreprise commerciale projetée par le colonel Normand n’a, en soi, rien de farfelu et repose sur des prévisions de profit plutôt réalistes. Le séjour français du pape Pie VII en 1804-1805, à l’occasion du sacre de Napoléon, a renforcé la dévotion au pape. Celle-ci s’appuie sur des objets, tels que des portraits, mais également des médailles et des chapelets bénis en nombre par le souverain pontife lors de ses déplacements [17] . Au regard de l’engouement suscité par la brève présence de Pie VII à Grenoble quelques mois plus tôt, il ne fait aucun doute que la demande, aussi bien en indulgences qu’en chapelets, n’est pas prête de se tarir. Le retour sur investissement est assuré, avec la possibilité, en prime, de recevoir des cadeaux de valeur... Simplement, le colonel Normand ne semble pas se rendre compte du caractère profondément subversif d’un tel commerce dans le contexte politique du moment. Le gouvernement ne peut tolérer que l’on encourage la dévotion au pape, alors que tout est fait pour réduire son autorité spirituelle après avoir anéanti son autorité temporelle.

Le 1 er février 1810, le maire d’Alençon transmet les lettres du colonel Normand, ainsi que les brefs qui les accompagnent, au préfet de l’Orne. Celui-ci en informe immédiatement le ministre de la police [18] . Pour le préfet Lamagdelaine, l’officier, visiblement mû par le seul appât du gain, n’avait pas d’arrière-pensées politiques: «Je crois qu’il serait possible qu’il y eut dans son action, toute répréhensible qu’elle est, plus d’inconsidération, d’avidité et d’ignorance que de mauvaise intention. Mais il est toujours très condamnable d’avoir parlé au nom des habitans d’Alençon qui ne l’ont autorisé à faire aucune démarche, de chercher à faire de l’influence qu’il prétend avoir auprès du pape l’objet de spéculations intéressées et d’un trafic ignoble, et de s’exposer à réveiller, vu les circonstances actuelles, dans un pays qui a eu tant et si longtemps à souffrir des débats religieux, un ferment de dissensions et d’exaltations qui peuvent si facilement devenir pernicieuses». Néanmoins, aux yeux du préfet, l’affaire reste grave, car Normand a proposé d’obtenir des indulgences pour des chapelles privées, situées dans des maisons particulières. Aux yeux des autorités, c’est le meilleur moyen de favoriser la reprise du culte clandestin, auquel le concordat entendait mettre fin. Il faut à tout prix éviter la célébration de messes privées «qui pourraient avoir les suites les plus funestes en fournissant, comme dans les moments orageux de la Révolution, le motif de rassemblements suspects et en devenant la source de schisme ou de divisions, et par suite peut-être de troubles civils». Fouché félicite le préfet pour sa vigilance et lui demande de continuer à surveiller le courrier et à saisir tous les lettres et paquets en provenance de Savone [19] . Le ministre écrit par ailleurs au prince Camille Borghèse, gouverneur du «département au-delà des Alpes» pour qu’il diligente une enquête au sujet du colonel Normand et lui interdise dorénavant l’accès au souverain pontife [20] . Entretemps, on l’a vu, l’empereur ordonne la destitution du colonel Normand et lui retire sa légion d’honneur.

L’enquête sur les agissements de Normand à Savone est confiée au colonel Thouvenot, commandant la gendarmerie de la 28 e division militaire, en charge de la garde de Pie VII. Thouvenot consulte le registre des audiences du pape et relève qu’entre le 6 décembre 1809 et le 12 janvier 1810, les deux adjudants du colonel Normand, Simeoni et Batandier, se sont rendus à quatre reprises au palais épiscopal, où ils auraient été reçus par le cardinal Doria. Lors de ces entrevues, ils auraient obtenu sept brefs d’indulgences plénières pour les églises d’Alençon, de Pontarlier et d’Ajaccio. Le colonel Thouvenot certifie que les deux officiers concernés ont toujours sollicité son autorisation pour pénétrer au palais et n’ont jamais cherché à dissimuler leur venue. À ses yeux, ils n’ont fait qu’obéir aux ordres du colonel Normand, sans penser à mal. Quant au colonel Normand lui-même, il n’a jamais tenté d’approcher directement le pape. Thouvenot le considère comme parfaitement inoffensif sur le plan politique. Il le dépeint comme un officier un peu vantard, qui aurait simplement voulu profiter de sa situation pour s’enrichir personnellement:

Je me rappelle que M r le Colonel Normand m’a plusieurs fois entretenu par manière de conversation, ainsi que les personnes avec lesquelles nous nous trouvions pendant son séjour à Rome, lorsqu’il y commandait un corps. Il disoit qu’il étoit beaucoup connu du S t Père, qu’il l’avoit visité lorsqu’il étoit dans cette ville et qu’il lui avoit fait un cadeau de chapelets qui étoient des plus beaux, qu’il les conservoit encore et que s’il vouloit se faire entièrement reconnoître de S[a] S[ainteté], il les lui montreroit en lui rappelant cette circonstance. Je me ressouviens très bien aussi que beaucoup d’entre nous n’ajoutoient pas une croyance bien forte à ce qu’alléguoit M r le Colonel Normand, tant à l’égard de la conséquence du cadeau dont il parloit que pour l’intime connoissance qu’il annonçoit avoir auprès de S[a] S[ainteté] [21] .

Pour le ministre de la police, l’affaire est entendue: le colonel Normand n’a aucun lien avec les réseaux congréganistes qui défendent le pape «martyr» et prêchent la désobéissance au gouvernement. Il ne semble pas non plus avoir voulu déclencher une nouvelle «Vendée» dans l’Orne. Il faut néanmoins tirer les leçons de l’affaire. La surveillance du pape est renforcée, ce qui permet, au cours des mois suivants, d’intercepter de nombreux ecclésiastiques français et italiens qui s’efforcent de gagner secrètement Savone pour entrer en relation avec le souverain pontife [22] . Quant au colonel Normand, relevé

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